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Bienvenue

Aventuriers de la toile, vous avez échoué sur cette page. Désolée pour vous.

Vous pouvez être un lecteur, occasionnel ou fidèle, de mes récits et pérégrinations bloguesques. Peut-être qu’on se connait ?

Ou est-ce le hasard des clics qui vous a conduit jusqu’ici ? Auquel cas, je me présente :

Je suis médecin urgentiste. Personne n’est parfait. Et blogueuse. Je raconte des interventions, j’étale le flux des âneries qui me passent par la tête, etc.

Vous trouverez ici la liste des billets de ce blog, ici une liste des abréviations utilisées, ici un glossaire capillotracté, et une présentation des personnages récurrents.

Parfois je fais des photo-montages pour illustrer ma prose, comme ci-dessous. On compense comme on peut le fait de ne pas savoir écrire…

Voilà, en tous cas, ravie d’avoir reçu votre visite. N’hésitez pas à me faire part de vos suggestions / commenter les billets. Vous êtes surtout invités à rire, et si vous désirez me contacter, vous me trouverez sur Twitter @docadrenaline (ou Google+Facebook) ainsi que par mail docadrenalin@gmail.com .

Bonne promenade ! 🙂

Publié dans Whatis ? | 10 commentaires

Le tube de l’été

Mi-juillet.

Il fait chaud dans les rues de BigCity. Chaud mais pas étouffant, moyennant un épisode de foutage de gueule météorologique qui les jours précédents a résolument rafraîchi l’atmosphère. La soirée est belle. Les terrasses sont bondées, principalement par des touristes. Les bigcitisiens sont allés travailler leur mélanome au bord des plages lointaines, non sans avoir préalablement déposé Mémé aux urgences pour «altération de l’état général». Tous ? Non. Quelques irréductibles autochtones demeurent dans les parages pour remplir les lignes de garde des services de secours.

7 d’entre-eux (dont 3 rouges et 4 blancs, ce qui fait rose clair) font les beaux avec leurs uniformes sous le regard admiratif des chalands, au prétexte d’installer un homme dans un camion rouge qu’escorte une voiture blanche avec écrit «SAMU» en gros dessus. Et zou, direction les soins intensifs de cardio du CHU.

Le patient est stable. Chiant mais stable. La postérité ainsi que la recherche des précédents passages dans l’informatique hospitalière révéleront qu’il aime surtout beaucoup la morphine, et qu’il a fort bien saisi que les péricardites pouvaient récidiver. Une fois aux soins intensifs, votre blogueuse blanche avec des lunettes de soleil saisi son stylo offert par l’industrie pharmaceutique pour tracer les détails de son intervention à l’attention de l’équipe qui prendra le relais dans la prise en charge. La cardiologue sénior n’est pas là pour écouter les transmissions. En effet elle tune (tuner : mettre plein de beaux tuyaux et de jolis équipements) un patient instable dans le box adjacent. Comme c’est ma cardiologue préférée, je ne me formalise pas.

Dreling dreling dreling

A la 3e ligne du roman compte rendu d’intervention, v’là ti pas que le SAMU m’appelle.

«Ui allo on a besoin de toi pour un arrêt de 50 ans à Saint-Minusculebled sur Très-Très-Loin.»

Départ SMUR

L’équipe SMUR prend le départ

La feuille d’intervention se transforme en torchon sur lequel est gribouillé «Péricardite. Stable.» Ramassant en vrac l’externe, mon stétho et le scope, je sprinte vers l’ascenseur accompagnée par Vroumette et Piquie. (Vroumette est une ambulancière qui me pratique depuis mon externat et arrive encore à me supporter ; Piquie est une infirmière anesthésiste qui était arrivée au SMUR pendant mon congé mat exprès pour m’éviter et avec laquelle j’effectuais ma première garde).

2 secondes pour lancer à la cardiologue géniale et occupée que «Désolée, on part sur un arrêt de 50 ans». Elle me répond «À toute à l’heure, alors !», étant donné qu’avec sa double casquette cardio + réa, l’arrêt de 50 balais ramené plus ou moins vivant par le SMUR, c’est forcément pour sa pomme.

C’est parler sans savoir. J’ai pas le temps de le lui dire, mais je le pense instantanément à sa réplique.

Certainement pas à tout à l’heure, non. Un arrêt, fut-il de 50 ans, à Saint-Minusculebled sur Très-Très-Loin, ça s’appelle un mort.

Parce que Saint-Minusculebled c’est vraiment à l’autre bout du monde. Tu vois l’Île de Pâques ? Ben c’est après, sur la gauche. Et que jamais jamais tu peux espérer qu’il y ait encore du cœur voire du cerveau vivant vu le temps que va mettre le SMUR à arriver, et encore moins jamais tu peux ramener le type en l’état pour le mettre sous ECMO en étant dans les délais. [NDLR : lorsqu’un arrêt cardiaque «réfractaire» au début de la réanimation spécialisée a néanmoins des critères de bon pronostic, on peut sous certaines conditions le ramener en continuant le massage cardiaque et tout le bordel réanimatoirosmuresque jusqu’à un plateau technique permettant la mise en place d’une circulation extracorporelle particulière appelée ECMO dans l’idée qu’une fois la cause traitée (bouchage d’artère, etc) le cœur du patient puisse à nouveau assurer son rôle et que le cerveau n’ait pas déposé un préavis de grève illimitée. Une des conditions sinequanone est le délai entre la survenue de l’arrêt cardiaque et la mise en place d’ECMO. Ce délai varie d’un centre à l’autre de quelques minutes, mais dans tous les cas quand t’es à Saint-Minusculebled sur Très-Très-Loin, ce délai maximal tu l’as déjà pulvérisé avant d’avoir aperçu le patient.]

Vroumette enfonce l’accélérateur dans le plancher de la blanche voiture tandis que la régul me rappelle pour me préciser l’adresse de l’intervention. J’en profite pour leur rappeler que nous sommes la seule équipe, qui, ce soir là, ne dispose pas d’une planche à masser dans le coffre. Une planche à masser, c’est comme un pompier qui fait le massage cardiaque, mais en infatigable (sous réserve de batteries chargées) et beaucoup, beaucoup moins sexy.

La régul le sait. Me propose la stratégie suivante : j’arrive, je mets un tube, et si la capno est bonne, je préviens. Là, le pédiatre-smuriste aura achevé l’intervention sur laquelle il est, aura rendu propre l’hélico avec lequel il était allé sauver la vie d’un petit nenfant, et on pourra m’envoyer l’hélico avec une belle planche à masser dedans sur le stade de LoindetoutsaufdeMinusculebled, village à 5 km de Saint-Minusculebled. Supposant que par voie aérienne on pourrait être dans les délais d’ECMO, quitte à mentir un peu au réanimateur sur l’heure de l’arrêt cardiaque. La capno est un chiffre que ton scope t’affiche (si t’as mis le capteur, hein) une fois le patient intubé et qui dans le cadre de l’arrêt cardiaque, est un reflet de si il reste des cellules vivantes dans le patient ou pas. Ça te dit pas si il s’agit de cellules du pied, du cœur, du cerveau ou du prépuce ; mais si la capno est pourrie anyway ça sert à rien de réanimer l’absence de cellule sauvable.

C’est la fête annuelle à Saint-Minusculebled sur Très-Très-Loin.

Autant vous dire : un bordel sans nom. Une fête typique de nos villages qui sentent bon le terroir et le Journal de 13h sur TF1. Une fête assez renommée dans le canton, voire au delà, pour qu’elle attire une population nombreuse. D’ordinaire, Saint-Minusculebled compte dans les 300 âmes, et encore si on recense le chien moribond du facteur. Eh ben lors de la fête, plus de 3000 personnes envahissent les ruelles communales. 3000 ça vous parait ridicule ? ET BIEN MULTIPLIEZ LA POPULATION DE N’IMPORTE QUELLE VILLE PAR 10 ET CONSTATEZ LE BOXON QUE ÇA FOUT.

Et où se situe l’intervention ??? Sur la place centrale du village. Ben voyons. C’était trop simple, sinon.

Or, Mr le Maire de Saint-Minusculebled a prévu les choses en grand. En tellement grand qu’il est convaincu qu’une attaque terroriste est à craindre. On sait jamais que Daesh entende un jour parler de Saint-Minusculebled et que les mecs se disent «Tiens, on va faire un coup d’éclat, on va s’en prendre à 3 vaches et 2 bouseux, ça va faire trembler l’Occident.» [Là où Mr le Maire n’a pas tort, c’est que la connerie de ces types étant sans limites, on sait jamais.] Bref. 3000 personnes + ou – un bon millier, et des pelletées de gendarmes. Des gendarmes partout. Partout partout partout.

Vroumette ralentit. Nous abordons la bourgade. Des bagnoles de noctambules garées sur le bas coté jusqu’à des kilomètres. Et des gendarmes. Un gendarme tous les 3 mètres depuis l’extérieur du village jusqu’à la Place de L’Eglise-Ou-De-La-République, contenant les promeneurs, nous laissant une voie royale pour circuler. Nous nous engouffrons dans les rues inondées de fêtards comme dans une avenue avec un tapis rouge dressé par tous ces gendarmes. Le frein à main est enclenché à 3 mètres du patient.

Ça se passe là. La chaleur estivale. L’odeur de paella, de bière renversée, et de barbapapa mêlées. Le vacarme de la foule largement couvert par les 120 décibels de variétoche que crachent de gigantesques baffles à quelques mètres de nos tympans agonisants. L’obscurité de la nuit contrastant avec les néons multicolores des manèges-attrapez-le-pompon.

Il est là.

Au sol, entouré d’une poignée de gars qui massent.

Je descends de la VL. Un type m’escorte en hurlant à mon oreille (ce qui me permet de l’ouïr à peine) : «On en est au 10e choc. Il ventile

J’acquiesce d’un air reconnaissant tout en songeant «Mais oui mais oui. Il gaspe.», convaincue qu’au 10e choc tu respires certainement pas, et que si tu gaspes c’est déjà pas mal.

Prenant la direction des opérations en m’agenouillant à la tête du patient, je distribue les instructions. Chaque ordre est transmis de proche en proche par hurlements, ce qui permet au type qui est à 2 mètres de moi de savoir quoi faire moyennant 3 intermédiaires. La sono fortissimo chante «Le lion est mort ce soir». [Véridique.]

À la bande de mecs qui massent : «On continue le massage et on garde le DSA». [J’aime bien garder le défibrillateur déjà en place, dont les cycles rythment la réanimation entreprise avant notre arrivée.] À Vroumette et Piquie : «Une voie veineuse. Aspegic 250 IVD. Cordarone 300 IVD. Le reste on verra après.» Il me semble que l’arrêt cardiaque de 50 piges qui fibrille, c’est un infarctus jusqu’à preuve du contraire, donc aspirine et on discutera ensuite. Quant à l’adrénaline, je m’en carre en l’état. À Ptiote, mon externe : «4 brins et passe moi la capno». Ce faisant j’attrape la poche intubation du sac de matos, et me prépare.

Le jeune gars qui a l’oreille collée au haut parleur du défibrillateur me fait un signe de tête. Je lance : «Check point rythme. Préparez vous à vous relayer au massage». Il est de bon ton de le signaler, mais j’ai constaté que ces gars se relayaient d’une manière absolument parfaite. Très souvent. Sans jamais perdre une seconde. Comme du papier à musique. Et qu’ils ne font pas semblant de masser, les bougres.

L’externe a déjà branché ses électrodes. Le défibrillateur lance son analyse, pendant ces courtes secondes d’interruption obligatoire de massage. Je me penche vers le visage du patient, préméditant l’introduction d’un tuyau dans ses voies aériennes. Un coin de regard rasant son thorax pour aboutir sur l’écran du scope, placé à ses pieds.

Oh le con.

Oh merde.

Il ventile.

Et il fibrille.

Mr G. est assez grand, de gabarit athlétique. Il a les yeux ouverts, pupilles en myosis, regard centré à la verticale. Ça fait bientôt 40 minutes que le massage cardiaque a débuté. Et il ventile. Il putain de respire. C’était donc vrai. Le gaillard qui prodiguait les compressions thoraciques a levé ses mains, le prochain à prendre le relais est déjà prêt, personne ne bouge pendant que la machine analyse le rythme. Le thorax de Mr G. se soulève en de beaux mouvements ventilatoires bien réguliers. Spontanément. Avec une magnifique fibrillation ventriculaire à grosses mailles sur l’écran du scope. Son regard me fixe. L’automate demande à choquer. Le secouriste qui écoute la machine s’exécute en appuyant sur le bouton clignotant. Le regard de Mr G. part à la dérive, un instant. Et se re-centre dans la seconde où reprend le massage.

Okayyyy.

J’arme le laryngoscope et commence à l’enfourner dans le gosier du patient. Ou plutôt j’essaye. J’ai une vision de merde, comme quand la glotte est ascensionnée, je tente de repositionner, et là il serre les dents. Et déglutit.

Mr G. s’était écroulé en passant à table. En face d’une gamine de 18 ans qui est … secouriste. Qui a identifié l’arrêt cardiaque et débuté immédiatement les manœuvres de réanimation. Fait amener le défibrillateur, ainsi que tous ces grands mecs costaux qui font partie de la même équipe de rugby association de secourisme bénévole.

Le massage cardiaque a été tellement immédiat, d’excellente qualité et constant que le cerveau de Mr G. reçoit assez de sang pour avoir des signes de vie alors même que son cœur ne bat pas depuis 45 minutes.

Mon téléphone. Dans ma poche ventrale. Faudrait que je vire mes gants. Vroumette saisit mes intentions, et me le colle à l’oreille en ayant composé le 15. Je réclame l’hélico.

«Combien de capno ?»

J’essaie de répondre mais la saturation sonore ambiante rend mon message inaudible. Dans la foulée, la batterie de mon téléphone rend l’âme.

Vroumette ne se laisse pas décontenancer et fait un appel radio. Se penche vers moi. «Ils veulent savoir la capno».

Putain de bordel. Les conditions rendent l’argumentation impossible. La régul ignore pourquoi je contourne le plan pré-établi. On a encore aucune idée de la capno mais on sait déjà qu’elle est bonne. Si tu déglutis, c’est que t’as des cellules vivantes pour le faire. Alors je ment effrontément en annonçant un «33». L’hélico va décoller.

C’est pas tout mais faudrait arriver à intuber le monsieur. À ma demande, Vroumette et Piquie préparent les drogues. Celles pour endormir les patients pas en arrêt afin de les intuber. Et puis merde. Ça me déplaît trop de risquer de fracasser ce qui allait en injectant une induction. Y’a une autre astuce. Les gars vont se relayer encore au massage (ils le faisaient toutes les minutes). Je demande qu’ils ne le fassent pas tout de suite. Le massage cardiaque assuré par un type un peu plus fatigué, de moins bonne qualité, assure moins d’alimentation sanguine au cerveau. Assez pour qu’il se laisse intuber. Et pam relais. La capno est à 34, comme quoi le mensonge n’était pas si gros. Branchons le respi.

Encore un choc. Puis un autre, au cycle suivant.

Et arrêt de la fibrillation ventriculaire. Ouais mais pour avoir une grande bradycardie qui est trop lente pour irriguer du cerveau. «On continue le massage». Et on enquille un bolus d’adrénaline. Puis un autre au cycle suivant. Le but, clairement, dans mon esprit : le faire à nouveau fibriller pour qu’enfin un choc ait raison de ce rythme et nous ramène du sinusal qui va bien.

Le début de mon plan machiavélique se déroule à merveilles : il re-fibrille. Piquie repousse un bolus de cordarone et commence à ranger toutes ses seringues dans ses 230 poches.

Faut y aller.

Ils sont tous motivés et se transmettent la consigne. Oui, y’a toujours 120 décibels de déchets de l’Eurovision dans nos pauvres oreilles. On ramasse vaguement ce qui traîne, le brancard des pompiers est approché à quelques centimètres, tout l’orchestre s’accorde avant de prendre le mouvement.

La stratégie nécessite d’en trouver un plus léger que les autres pour ne jamais interrompre le massage cardiaque tout en brancardant : au fluet de s’y coller. Je demande à l’un des secouristes quel est leur poids plume. Il me rétorque qu’ils sont tous taillés pareil. Pourtant, j’ai repéré celui qui tient le défibrillateur depuis tout à l’heure. «Et lui ?». Fail. Le moineau dégaine sa main gauche, que je n’avais pas vue. Dans le plâtre.

N’ayant pas encore perdu tous mes kilos de grossesse et retrouvé ma silhouette de déesse, je suis néanmoins la plus fluette de toute la troupe. On va le faire comme dans les films, alors. J’enfourche Mr G. en comprimant aussi régulièrement qu’énergiquement sa poitrine.

C’est la première fois que je parle à un patient en arrêt. Après tout, si son cerveau est suffisamment irrigué pour ventiler, déglutir et fixer du regard, peut-être m’entend-il malgré la torture musicale que nous continuons de subir.

«Monsieur, faut revenir ! Allez, monsieur, revenez !»

Les gars nous soulèvent. Font rouler le brancard sur lequel nous sommes. La foule peut désormais admirer mon gilet de SMUR avec écrit «SAMU Médecin», toi-aussi-fais-ta-belle-tout-en-sauvant-des-vies.

On entre dans le camion rouge. Maintenant qu’on ne brancarde plus, je peux être relevée dans ma tache par un pompier qui prend la suite du massage cardiaque. Il s’agit de se dépêcher. Cependant je fais attendre le convoi quelques instants. La famille. On m’a signalé que l’épouse de Mr G. était présente. Piquie prend le commandement le temps nécessaire à mon absence. Alors que les portes du VSAV se ferment, je sors en me faisant préciser par un des secouristes où rencontrer la dame.

«Elle est là», dit-il en me désignant la foule amassée derrière les barrières dressées par les gendarmes pour nous aménager un espace de travail et de manœuvre de véhicules suffisant. Han han. Ok. Y’a bien 500 dames dont l’age approximatif semble correspondre à l’idée que je me fais de la compagne du patient.

«Laquelle ????»

«Celle avec la robe.» C’est beaucoup plus clair. Seulement 250 femmes ont les yeux rivés vers moi et portent une robe. Me faisant accompagner car incapable de deviner à qui m’adresser, j’aborde une dame entourée de centaines de personnes. Quelques mots rapides pour délivrer le laïus habituel, comme quoi c’est très grave mais on fait tout ce qui est possible, et qu’on va au stade de LoindetoutsaufdeMinusculebled pour rejoindre l’hélico qui nous amènera à GrandHopital de BigCity. Et qu’il ne faut pas qu’on perde de temps. M’enquérissant de signes avant coureurs / d’antécédents / de traitements / de facteurs de risques / de facteur déclenchant, je me retrouve bredouille à l’exception d’un détail : il a fait de la randonnée le jour même. Je laisse le secouriste reformuler en de plus compréhensibles explications, filant rejoindre le patient et l’armée de ceux qui tentent de le sauver.

On démarre. Je ne vois pas la route mais d’après la vitesse à laquelle nous atteignons le stade, le tapis rouge gendarmesque n’a pas perdu en efficacité. Tant et si bien que l’hélico n’est pas encore arrivé. Il y a eu 2 chocs de plus, ce qui fait une quinzaine, mais quand on aime on ne compte pas.

La capno monte en flèche. Ça, classiquement, ça veut dire que le cœur repart. Check-point rythme : en effet. Il bat tout seul. Danse de la joie mentale, et vigilance car ça pourrait, comme souvent, ne pas durer.

On arrête le massage. Piquie imprime un tracé ECG ultra-précoce. Le pouls est très bien frappé. Mr G. vomit abondamment ce qui n’est grave que pour la tenue vestimentaire des secours car la sucette qu’il a dans ses voies aériennes empêche le vomi d’y pénétrer.

Mr G. bouge un bras alors que quelqu’un essuie le contenu extériorisé de son estomac. C’est très bon signe, cette affaire. Je me dirige vers l’arrière du VSAV pour lire l’ECG, sortir en priant Vroumette de me prêter son téléphone, disant à Piquie de préparer et enclencher instamment une sédation (des médocs pour faire dormir le patient, afin de reposer son cerveau). Ce faisant, frôlant involontairement le visage de Mr G., mon gilet provoque un réflexe ciliaire. Bon sang. [Le réflexe ciliaire est un de ceux utilisés pour savoir si une victime «comateuse» est réellement dans les choux ou simplement une bonne simulatrice. Pour avoir un réflexe ciliaire, non seulement il faut du neurone vivant, mais il faut du neurone pas au fin fond des vaps.] Du pic transitoire autour de 70, la capno s’est stabilisée à 39. Magnifique.

Au bout du fil, ma régulatrice est en ébullition. Nous avons en commun de kiffer sa race notre job et d’y mettre nos tripes.

Ne laissant rien au hasard, elle me dicte d’instaurer une sédation ; «c’est en train, Maria [j’ai décidé de la surnommer Maria, voilà]» et veut connaître l’aspect de l’ECG. Ponctue ses phrases de «Super, c’est super». Le tracé, c’est celui d’un énorme infarctus, tronc commun. Cohérent, très cohérent. Mais d’une fiabilité maigre étant donné son caractère précoce. Le cœur vient de repartir, vous voudriez pas qu’en plus il affiche être rétabli de ses tracas ? Anyway : Maria va préparer notre accueil. On m’a raconté a posteriori qu’elle imitait le kangourou par ses bonds incessants en salle de régulation tout en assourdissant ses collègues.

La sédation coule dans les veines de Mr G. La capno est stable. Le pouls régulier et toujours bien frappé. Le brassard à tension fait des siennes ce qui ne m’importune pas. L’hélico pose. Au cas où, pendant le vol, le cœur du patient fasse la vilaine blague de se ré-arrêter, nous installons la planche à masser. Y’aura plus qu’à appuyer sur un bouton pour enclencher les compressions thoraciques mécaniques, si besoin. Piquie a profité de 10 secondes de libres pour mettre en place une 2e voie d’abord veineux (en français, une perf) de calibre nocturosmuresque (un gris, quoi). C’est parti pour le grand déménagement nous établissant dans le ventilateur blanc géant. Le patient, ses perfs, son tube, son respi, ses seringues électriques, la planche à masser, ah oui et la sonde nasogastrique qu’on lui a collé pour pas qu’il nous refasse le coup du vomi.

Ces mouvements ont suffit à déclencher un trouble du rythme : une belle TV. Fait chier, mais en passant de 39 à 38 de capno, j’en déduis qu’il la tolère très bien, cette tachycardie. Pas d’affolement. Mon neurone cherche quel nouvel antiarythmique utiliser, puisqu’on a cramé nos cartouches d’amiodarone, et tombe sur la xylocaïne qui réside au fin fond du sac de matos complémentaire. Et que j’utilise si rarement qu’un terrible doute m’envahit quant à la posologie hantant mes dendrites mnésiques. Merde. Mes tusts sont dans mon téléphone qui est éteint. Re-merde. Vroumette nous amène le fameux sac. Nous sommes prêts à décoller.

«Y’a sa femme, ça serait bien que t’ailles lui dire un petit mot».

J’avoue que l’idée m’a ennuyée. Parce que parasite dans ma réflexion pharmacologique, parce que je ne voulais pas passer une seconde de plus sur place.

J’y vais. Elle est là, derrière le grillage qui nous dépasse de plusieurs mètres, accompagnée par un couple d’amis. Fini la sono agressive. C’est l’éclairage du stade qui assure la brutalité sensorielle de l’instant. Je veux pas y passer du temps. Y’a cette tachycardie ventriculaire que j’ai pas résolu et qui peut d’une seconde à l’autre fracasser son débit cardiaque, ces artères à déboucher sur le plateau technique de BigCity, ces mots que j’ai déjà prononcé et dont je sais qu’une infime partie sera comprise et retenue dans le contexte le plus stressant qui puisse être pour elle.

«Son cœur est reparti, Madame, mais rien ne permet de dire qu’il ne se ré-arrêtera pas et ce malgré tout nos efforts. Et puis y’a son cerveau. Impossible de prédire si il pourra un jour se réveiller.»

Le grillage qui nous sépare. La lumière froide et puissante des spots XXL. Mes mots. J’ai la sensation d’une immense violence assenée à cette pauvre femme.

«Envoyez lui votre énergie».

Je m’assure que ses amis la conduiront à BigCity, l’entourant tout au long de la route, quelle que soit l’heure de la nuit.

En arrivant dans l’appareil, ma synapse fait tilt. Il est sédaté, pourquoi s’embêter avec un calcul posologique ? Une châtaigne, et zou. Un choc électrique réduit le trouble du rythme. Durablement.

Nous administrons quelques détails médicamenteux supplémentaires le temps de se poser à GrandHopital. L’ECG s’est normalisé. Direction la table de coro quand même. Là, CardioRéanimatrice Préférée nous attend. Comme quoi elle avait raison. Mes premiers mots sont : «il a randonné dans la journée». Durant mes transmissions orales, les équipes s’affairent à installer le patient. Que tant de boxon fait réagir. CardioRéanimatrice double les doses de ce qui fait faire dodo, palpant le pouls, et ravie se tourne à nouveau vers moi. Si après 1 bonne heure d’arrêt cardiaque t’as besoin de posologies équines de sédation, et que sans seringue électrique d’adrénaline ou une de ses copines la tension est bonne, c’est que les secouristes et l’équipe SMUR ont envoyé sévèrement du foin sur place.

Nous partons et sur le trajet retour vers la base SMUR je confie à Vroumette que ma précipitation auprès de Mme G. me semble inhumaine. Elle me conseille de l’appeler sur le numéro que j’ai noté sur un coin de papier. Oui mais je ne veux pas donner de faux espoir. «Juste pour dire qu’on est bien arrivés». Vroumette m’a vu grandir d’étudiante à smurette sénior. J’appelle. Boite vocale. Je ne laisse pas de message.

Le temps de redonner une dignité au sac de matériel, nous repartons en intervention.

Les nouvelles arrivent progressivement au fil des heures puis des jours.

La gazo prélevée à notre arrivée est excellente. La coro est normale, pas d’artère bouchée. Après plusieurs heures d’une remarquable stabilité, le cœur de Mr G. récidive les mauvaises plaisanteries rythmiques. CardioRéanimatrice Préférée n’a pas l’intention de se laisser impressionner et dégaine l’ECMO. Ah, il fait moins le malin, le cardiomyocyte fibrillant, hein ? Pendant les jours suivants, tous les bilans de la Création sont réalisés. Négatifs. Une microzone de cœur pourvoyeuse d’anomalies rythmiques est traitée par la destruction. Faut pas déconner. Mr G. gagne son gadget pour sonner aux portiques aéroportuaires, un défibrillateur implantable. Dans la foulée, l’ECMO est suspendue au regard du bon travail effectué par le cœur du patient. La soupe-qui-fait-faire-dodo aussi.

J8. Vroumette m’appelle : «Il se réveille. Il parle. Il sait quel jour on est.»

Fouillant dans les archives informatiques du SAMU, je trouve le numéro des secouristes. Explique, longuement. Tous ces mots médicaux ne leur sont pas familiers. Ils sont cadres, agriculteurs, étudiants, chômeurs, employés municipaux. Longues explications. Félicitations, surtout.

C’était la première fois qu’ils pratiquaient un massage cardiaque sur autre chose qu’une grande poupée en plastique.

Le SAMU et le CHU peuvent avoir les meilleures équipes du Monde [ce qui dans le cas présent, est vrai 😉 ], si notre travail est possible, si cet homme a survécu, c’est parce que des bénévoles formés aux premiers secours sur des poupées géantes se sont précipités pour administrer immédiatement un massage cardiaque et ont mis en place un défibrillateur semi-automatique.

J’ai revu Mr G. par hasard. Il a pour consigne de faire le 15 au moindre pet de travers et atterrit aux Urgences au moindre doute. Nous autres urgentistes sommes joueurs, mais quand même. Il va très bien. Il fait du sport tous les jours. Aucune séquelle neurologique ni autre.

C’est avec son autorisation que je publie aujourd’hui son histoire. Afin de vous convaincre d’aller passer quelques heures pour apprendre les gestes qui sauvent.

De nombreux organismes dispensent des formations.

C’est si simple qu’un enfant de 10 ans y parvient sans problème *. Et ça peut rapporter gros.

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Le jeune âge et le port de Tshirt rose n’empêchent pas d’apprendre à pratiquer les gestes qui sauvent. [NDLR : Ma gamine, alors âgée de 8 ans]

[* : Dans mon village, à l’initiative d’enseignants et de l’association de parents d’élèves, une association de secourisme & Bibi forment les enfants de CM1 et CM2. Dans ce joli village, tous les gosses savent désormais masser, alerter, défibriller. Sur la cadence que l’on apprend : celle de Staying Alive]

Publié dans Instantanés, SMUR | Tagué , , , , | 11 commentaires

LOSLAFA (3)

Preuve supplémentaire que les housses de couettes sont des êtres fourbes, il a fallu que j’étende le linge avant de pouvoir me caler à l’ordi pour bloguer.

7h55. L’heure d’aller voler un café délivré par la machine d’un autre secteur des urgs que celui auquel je suis affectée pour la journée. L’occasion de coller une bise à Dr Bombasse, qui s’est tapé la nuit dans cette unité détentrice de l’automate.

«Salut Adré ! Je t’ai mis un patient au 3, je sais pas ce qu’il a, mais je le sens pas

Aujourd’hui, j’ai la plus petite unité des urgences en charge. La plus petite, mais la plus chaude. Celle où on ne peut entrer que de 2 manières : soit en respirant comme une buse et/ou en ayant une tension de merde, soit en y étant de garde.

Elle m’a collé un patient qui ne répond à aucun de ces critères, et après 23h45 de garde en enfer, elle lui a collé un cathéter artériel tellement elle le sent pas.

Elle va rentrer chez elle voir ses deux magnifiques enfants, le tout en étant belle comme le jour alors qu’elle n’en a pas vu la lumière depuis la veille au matin. C’est un peu agaçant, ces meufs absolument sublimes et pertinentes au bout de la garde.

8h. Je prends les transmissions du collègue qui a fait la nuit dans l’unité chaude-mais-moins-que-mon-café-putain-ça-brûle.

4 patients, dont 3 qui ont 7 de tension et on sait pourquoi mais quand même.

Et Mr O., grand, gros ventre qui a bien profité, respire bien, 12/8 de tension et 90 de puls.

Là comme ça j’ai envie de faire d’abord le point sur les autres, si vous le voulez bien. Je me plonge dans le 1er dossier. 5 minutes plus tard, je lève le nez vers l’écran où tous les paramètres vitaux des patients s’affichent, illustrés par de jolies courbes.

Ah ben égalité parfaite. Mr O. s’est aligné sur ses congénères. Désormais lui aussi a une tension pourrie. Finalement la lecture ça sera pour plus tard. Allons voir.

Il se sent fatigué. Il a vaguement mal au ventre. Et sinon, en termes d’éléments à se mettre sous la dent : que dalle. Antécédent d’infarctus et d’hypertension, + la bedaine sus-citée, + du diabète, + la thyroïde qui déconne, + les prothèses de hanche et les soucis articulaires qui ne sont ni surprenants vu l’embonpoint, ni one of my fucking problems. Et il est sous betabloquants. Tape désormais à 105 pulsations.

Mmmmm….

Me demander tant de réflexion avant midi, c’est pas cool, Mr O..

Mais … Qui a dit qu’il fallait réfléchir ?

Laissons fonctionner le mode automatique. Après tout, dans l’immédiat, personne n’est censé savoir que je dors encore.

Le mode auto dit : c’est vasculaire. Et le seul neurone de conscience qui est actif s’accorde à dire que chez un patient choqué sans fièvre, tachycarde comme on peut l’être sous bétabloquants, qui a des antécédents d’artères dégueulasses, eh ben c’est pas complètement con. Adjugé. Soit c’est une aorte, soit c’est une ischémie mésentérique. Dans les deux cas, d’ailleurs, c’est la pouasse.

Mettons un coup d’écho.

L’aorte est impossible à visualiser : soit parce que j’ai pas encore fini mon DU, soit parce qu’il y a trop de gras et de gaz dans cet abdomen. Mais y’a du jus dans le péritoine. Pas énormément. Dans le Morrisson. Le reste, j’ai pas fini le DU, je sais pas encore bien voir.

Il n’en fallait pas plus pour faxer une demande de scanner «État de choc. Terrain vasculaire. => Aorte ou ischémie mésentérique ? Dr Adré.» tout en appelant la réa.

«Allo c’est Adré, aux urgs chaudes, j’ai un patient choqué et je pense que c’est vasculaire, il est pour vous, bisous».

L’interne de réa : «Hein ? Mais c’est qui ? Sur quels arguments ? Il a combien de -insérez ici le nom d’une analyse sanguine qui fait très sérieuse et grave- ?»

Son chef, audible à coté d’elle : «C’est qui ?»

Moi, assez fort pour que le réa-chef entende : «C’est Adré. Faut venir.»

2 secondes plus tard, dreling dreling dreling ! Le radiologue : «Vous pouvez venir avec le patient».

Depuis l’épisode précédemment narré, il suffit d’écrire «Aorte» et mon nom sur une demande de scanner pour que le patient et son escorte soient immédiatement invités à visiter le sous-sol.

25 secondes plus tard, l’interne de réa débarque. Les séniors de réa me connaissent depuis bien plus longtemps que les radiologues et n’ignorent pas que quand je dis qu’il faut venir avec l’assurance pifométrique du poissonnier qui a flairé un cachalot, c’est que c’est vrai.

Il jette un coup d’œil au dossier, au putain de bilan sanguin, et à Mr O. Décide de le mettre sous antibios. Soit. Si ça peut lui faire plaisir. J’achète pas une seconde l’infection, cependant si c’est nécessaire pour satisfaire ses pulsions à voir des chocs septiques là où y’en a pas, peu importe. Il décide d’accompagner le patient au scanner et de le monter direct en réa après. Ou plutôt son chef lui a dit que ça se passerait ainsi. Ça me va bien, dans la mesure où les 3 autres patients ont gentiment été stables à 7 de tension en attendant que je me rende disponible, mais n’ont peut-être pas l’intention de le demeurer plus longtemps.

Mr O. est monté en réa puis au bloc pour une magnifique fissuration d’anevrysme de l’aorte abdominale, que ma collègue avait fort justement senti comme craignant. Rompu juste à temps pour que le chir clampe.

[Désolée j’ai pas de photos du monstre]

La série continue …

 

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LOSLAFA (2)

Mr A. est pour ainsi dire le patient 0 de cette malédiction série.

Tous les autres « cas » seront narrés dans un désordre volontaire et tous les patients seront ici des hommes ; histoire d’anonymat.

Lui est vraiment le 1er.

Mr A. se présente aux Urgences pour une douleur abdominale.

Tension 12/7, pouls 75, respire bien. Échelle de la douleur : 4/10 à l’entrée.

Il arrive vers 16h30, au moment où l’urgentiste est en train de manger. Si. Avec ton argent, ami contribuable, il faut le savoir, on paye les urgentistes à parfois se nourrir. À l’hôpital public, bon sang. Feignants de fonctionnaires qui créent de la dette. Comble de malchance, ce jour-là, l’urgentiste, c’est moi. [Et là, c’est le draaaaame]

La panse alourdie, l’urgentiste (j’aime beaucoup parler de moi à la 3e personne) s’enquiert auprès de ses esclaves internes et externes de ce qu’ils ont branlé pendant son absence. Arf. Y’a du monde dans le couloir. [Heureusement, à force de faire régner la terreur, tous les patients ont été vus, si nécessaire dans une alcove.] 4 patients dans le sas, 1 seul box libre, et toujours pas de note de service spécifiant qu’on avait le droit de les empiler par demi-douzaines dans le même box.

Va falloir choisir qui a gagné son box. Horreur, cela implique de s’approcher de ces patients pour les évaluer. Or, tous ces gens conscients qui respirent et qui ont une tension, j’ai pas l’habitude, ça me stresse.

Mr A., rose pimpant : «J’ai une colique néphrétique, j’en ai déjà fait, c’est pareil. Ca fait 2 jours que ça dure, mais là ça m’a fait un peu plus mal, je suis venu. Finalement c’est en train de passer.» (NB : n’a reçu aucun antalgique)

Les esclaves relatent la tension normale, la fréquence cardiaque normale, l’examen clinique normal.

Un œil sur l’age. 62 ans.

Bibi : «C’est une aorte. On le met dans un box et on le scanne.»

Un œil sur l’interne qui a des ???? dans les yeux. Bordel, il va falloir communiquer en français avec des interlocuteurs extérieurs à moi-même. Bon, celle-là, c’est fastoche : c’est l’interne et JE suis le chef alors d’abord c’est moi qu’ai raison. Un œil sur le dossier. Merci. Les antécédents. Tous les antécédents vasculaires de la Terre. On peut tous les cocher. Je lui montre. Elle file, avec Mr A. qui dit qu’il a plus mal et que tout compte fait il peut rentrer chez lui.

Oui mais non.

C’est une aorte.

Parce que.

À Chicago, malgré un corps étranger soustrayant un bon tiers de mon débit cardiaque à mes neurones chéris, j’ai bien retenu ce qu’il a dit le monsieur. Cliff Reid. «Aorta will fuck you up».

Souvenir de Chicago. Allégorie.

Mr A. est installé. L’interne arrive dépitée vers moi parce que le radiologue l’a envoyée chier. Ce qui du reste est de bonne guerre quand t’as un patient qui va bien et que ton seul argument est «ma chef dit que».

Va falloir appeler soi-même. Bordel. J’ai un café qui va refroidir.

«Ui bonjour c’est le Dr Adré, je suis le sénior, c’est une aorte, je veux le scanner».

Radiologue : «Gnagnagna arguments cliniques ?»

Bibi amputée d’un café : «Bah il dit qu’il a une colique néphrétique et il a une tension normale, une fréquence cardiaque normale, un examen clinique normal. 62 ans. Tous les antécédents cardiovasculaires de la Terre. C’est une aorte. Je veux le scanner. »

Radiologue : « Gnagnagna créatinine gnagnagna beaucoup de scanners en attente gnagnagna argumentation clinique pourrie« 

Bibi : «C’est une aorte, je veux le scanner».

Je vous cache pas que là, l’équipe à mes cotés songeait au syndrome frontal et à ses persévérations.

Radiologue, saisissant à juste titre que l’urgentiste n’a pas beaucoup de vocabulaire en dehors du mot «aorte» : «Si vous voulez, je le prends immédiatement à l’écho, et si il n’y a pas de dilatation des cavités [NDLR : cavités pyélocalicielles = dans les reins, qui peuvent grossir dans le cadre de coliques néphrétiques affirmant ainsi le diagnostic], je le scanne»

Bibi, comprenant qu’avec tous les scans urgents en attente, de toute façon c’est baisé parce qu’il n’ira jamais au scanner dans la minute, mais putain fait chier parce que c’est une aorte bordel : «Ta décision, ta responsabilité. C’est une aorte.»

Et Mr A., qui ne voit pas pourquoi il irait au sous-sol alors que chez lui c’est plus joli, part à l’écho.

Le temps s’écoule bordeliquement comme dans un service d’urgences jonché de gens dont certains ont des blouses et d’autres des symptômes. En tant que déesse sénior, faut mettre un peu d’ordre et de décisions péremptoires dans tout ça. Sans compter le café froid à déguster.

Dreling dreling dreling [Téléphone du sénior qui sonne]

Bibi : « Allo ?« 

Voix tremblante : « C’est le scanner. Faut venir, vite. Il a rompu.« 

Bibi, 140 km/h à pieds (allez vous rhabiller, les guépards) en direction de l’escalier qui mène au sous-sol radiologique, 130 décibels à l’intention de ceux qui dans l’équipe comprennent que si je pars comme une furie, c’est qu’il faut me suivre : «du matos de réa, et si vous trouvez, un pantalon anti-choc*». Tout en appelant le réa puis le chir en dévalant l’escalier.

IMG_0183

Pour les néophytes : le gros truc rond devrait environ être 5 fois plus petit et c’est la plus grosse artère du corps. Et le petit panache qui en sort, ben c’est du sang.

Aux dernières nouvelles il va bien. Attention c’est le seul pour lequel je vous dirai quel a été le devenir à distance.

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Et là le truc rond de Mr A. il est moins impressionnant quoi que déjà trop gros, mais par contre la marre de sang qui en sort on la voit mieux. Et crois moi, c’est trop.

*NB J’attends les commentaires désabusés sur le pantalon antichoc et j’aimerais savoir si ils ont d’autres alternatives que de s’asseoir sur le ventre du patient en espérant avoir pris du gras suite à la dernière tartiflette.

Le début d’une loooongue série.

To be fucking continued …

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LOSLAFA (1)

C’est devenu mon putain de Karma.

[Note de la Rédaction : Merci de ton indulgence, lecteur, ça fait des lustres que je n’ai rien blogué et je sais plus comment qu’on fait]

[Note pour moi-même : C’est cool, avec un juron dès la première phrase, t’as dégagé une bonne partie du lectorat potentiel. Enfin tranquilles.]

[Re-note de la Rédaction que t’as le droit de lire dès lors que les jurons te font pas convulser : je vais vous le livrer en plusieurs fois, ok ? Parce que ce que j’ai à dire est très long et que si je veux le publier d’une traite ça se fera jamais ; alors que là en ayant déjà mis un pied dedans je suis obligée de finir l’histoire.]

J’aime pas les scores.

C’est sans doute formidable, les scores, mais je peux pas. Les scores qui te permettent d’estimer le risque de telle pathologie en combinant selon de savants algorithmes des éléments tels que l’age du patient, son taux de cholestérol, le 3e chiffre de l’avis d’imposition de son podologue et le nombre de fourmilières qu’il aura trifouillé avec un petit bâton quand il était enfant.

Ce sont les seuls trucs sur lesquels j’ai toujours fait de totales impasses pour les exams. Tellement j’en ai rien à battre, des scores.

Hier avec une admiration non feinte j’ai écouté mon externe me détailler que Mr Z avait tel résultat au score de Wells ou je-sais-plus-quoi et que donc son risque de phlébite était comme-ci-ou-comme-ça-je-sais-plus. J’y suis imperméable alors même que j’imagine que ces trucs ont un réel intérêt. Je lui ai fait l’écho 4 points pour aller chasser la phlébite et pi c’est tout.

C’est pas ma manière de fonctionner. De nombreuses études ont largement démontré que le maquignon clinicien était mauvais dans l’estimation de certaines pathologies ou dans l’appréciation du risque individuel de complication d’autres maladies, je sais, j’ai même largement surfé sur l’une d’entre elles pour vendre l’objet de mon mémoire de médecine d’urgence. Mais bordel. Enfin reviennent en force les notions d’impression clinique, avec études soulignant qu’un toubib expérimenté (pas un tocard ni un qui a encore des dents de lait) pulvérisait tous les scores de la Création dans sa finesse diagnostique et pronostique. Le nez, bordel. Le métier. Celui là même qui m’a fait constater 30 minutes après l’avoir poussé au déchoc que le patient que je trouvais moche avait effectivement 6,84 de pH (#CeuxQuiSaventSavent) ; ce qui est moche, mais en chiffres.

Néanmoins il y a 1 score auquel j’adhère.

Le LLS.

Je l’ai découvert au SMACC à Chicago. Le SMACC est un congrès auquel 3 français en moyenne vont chaque année, dont bibi. C’est également, à ma connaissance, le seul congrès qui se joue à guichets fermés. Les places (very very chères) (en $, j’entends) ouvrent un jour et une heure donnés, et pam en 1h y’a plus rien. Mais 99,99% de tes collègues français te regardent avec cet air désapprobateur « Mais qu’est-ce que t’es allée foutre là bas ? » [« Ben je suis allée dans un congrès ou on ne m’apprend pas chaque année que les anticoagulants, ça fait saigner« ]. Il faudrait plusieurs posts pour vous expliquer ce qu’est le SMACC, je ne le ferai pas ici.

Le LLS-score me convient. Il s’appelle également le WALL-score.

Il est destiné à déterminer le seuil transfusionnel dans le cadre de l’urgence. Selon le pays et l’année, les recommandations diffèrent. Trop. Trop de blabla et de chiffres.

Le LLS est à ma portée. Le résultat est soit 0, soit 1.

LLS. Looks like shit.

Patient => moche moche moche => LLS = 1 => je transfuse. ET JE M’EN CARRE PROFONDÉMENT DU TAUX D’HÉMOGLOBINE, DE SON AGE, ET DU TOUR DE TAILLE DE SA MAÎTRESSE DE CM2.

Et puis cette année là, au SMACC à Chicago, j’ai appris une 2eme chose. (Ce qui est plutôt bien, vu que j’étais enceinte jusqu’au cou et que l’interne qui doublait ma gynéco a failli convulser quand arrivant à ma consult des 26 semaines, dans mon habit de lumière SMUR, déposée avec les gyros pour pas être à la bourre parce que je venais de ramener un patient en massant pour le mettre sous ECMO, j’avais quémandé « au fait, j’peux avoir mon certificat pour Chicago ?« . (((On failli la faire admettre au déchoc pour état de mal épileptique quand elle a su que je faisais encore du SMUR à 34 SA))))

Ceci :

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C’était sans savoir que cela allait devenir mon Karma.

To be continued au-moins-quand-j’aurais-plus-la-vessie-pleine…

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Very long trip

1 an.

Un an sans écrire ici.

Il y avait ce petit être dans mon ventre, la dernière fois. Désormais j’ai du mal à imaginer comment elle a pu y tenir.

Il y avait cette vie citadine avec des allers-retours quotidiens sur un chantier qui serait un jour notre maison.

1 an.

Tout a commencé en janvier 2015.

Nous avions eu le coup de coeur pour une maison. J’avais plongé dedans à corps perdu. J’avais appris son histoire en déchiffrant plusieurs milliers de pages d’archives locales du XVIe au XIXe siècle. J’avais acquis de solides notions concernant le bâti ancien, les matériaux et méthodes de constructions de l’époque, les techniques de rénovation spécifiques. J’avais fait mien le vocabulaire des différents corps de métier des artisans (sinon ils te prennent pour une quiche). J’avais dressé les plans de cette ancienne ferme dont aucun document ne traçait l’agencement des pièces. J’avais réalisé ceux de la bâtisse rénovée qu’elle allait devenir, plaçant chaque interrupteur, calculant la possibilité de poser un escalier (sur mesure, nécessairement) à tel endroit. J’avais fait établir tous les devis qu’il était possible d’établir en peu de temps, c’est à dire qu’il allait en manquer beaucoup. J’avais monté les dossiers de prêt bancaire pour l’achat de la maison et les travaux dont le montant avait été estimé. Je m’étais battue contre plusieurs compagnies d’assurance qui rivalisaient d’ingéniosité pour ne pas avoir à couvrir l’homme, opéré à coeur ouvert trois ans plus tôt.

Le 6 janvier 2015 nous avons posté les derniers documents à la banque qui nous a envoyé l’offre définitive de prêt quelques semaines plus tard.

Le 6 janvier 2015 la première cellule de celle qui allait naître 9 mois plus tard s’est formée, décidant que Maman allait trouver ça vachement fun de devoir refaire les plans pour ajouter une chambre d’enfant sans plus pouvoir toucher aux devis.

Il y a eu la traversée d’une sorte de désert. Celle où tous les jours tu rêves de te planter. [Prenez le sens que vos défenses psychiques vous autorisent. ]

Il y a eu le début des travaux. Les tonnes de gravats qui ornent encore magnifiquement une partie du jardin devant la maison, au pied des peupliers centenaires. Les artisans qui croient que parce que t’es toubib tu vas pouvoir raquer des suppléments. La chute vertigineuse des revenus parce qu’en 2016, l’égalité des sexes, c’est que si t’es médecin et enceinte, c’est financièrement une catastrophe [sauf si t’es praticien hospitalier titulaire] [-70% des revenus pour moi], et ce même si tu pousse la bonne volonté jusqu’à faire du smur à 7 mois et 1/2 de grossesse et réguler 1 nuit sur 2 jusqu’à la veille du congé mat. Plaie d’argent n’est pas mortelle mais je tenais à signaler cette merveille de l’égalité entre homme et femme au 21e siècle. Bref, le début des travaux et bibi pour les diriger, ainsi qu’y mettre la main, enceinte crescendo. Je me suis bien marrée. Les artisans qui pour décharger du matériel pensent pouvoir couper la branche d’un arbre. Leurs mines déconfites lorsque je leur ai expliqué qu’on allait pas couper une branche qui avait mis 30 ans à pousser pour 5 minutes de déchargement, concluant : « les bras ». Je me suis vraiment bien marrée. Me voyant bosser du matin au soir sur le chantier malgré ma silhouette pachydermo-gravidique, ils ne pouvaient rien y répondre.

Il y a eu ce matin où j’ai dit à l’homme que je n’irais pas charrier mes brouettes de cailloux (je rebouchais une ornière) ce jour là. J’avais de longues semaines souhaité que ça n’arrive pas avant ce jour-là, parce que le train m’amenait ma sœur quelques jours. Ma mère est venue aussi. Décidément le fait que je n’aille pas jouer avec mes cailloux ça voulait dire qu’il fallait venir. La petite l’a compris et elle est née, dans la soirée.

Il y a eu nos semaines de cocon, toutes les deux. Sans allers-retours, sans chantier. Avec de l’amour. Des tonnes d’amour.

Il y a eu la reprise du boulot. Les horaires aménagées me permettant d’assurer un temps de travail à 100 %, voire pas mal plus (100 % = 48h hebdo), un allaitement maternel exclusif 100 % jusqu’à 6 mois (puis poursuivi mais en diversifiant l’alimentation de celle qui était déjà surnommée Morfalette), une présence sur le chantier à-temps-plein-du-reste-du-temps (huiler les parquets en sortant de 24h de garde pendant que la petite est chez la nounou ; se planquer des artisans toutes les quelques heures pour tirer le lait dans le froid d’un chantier hivernal …).

Il a eu la considérable majoration du rythme pendant une dizaine de semaines à cause du déménagement qui se profilait. Les journées qui commencent à 6h et se finissent à 23h30 sans interruption, alternées avec des gardes de 24h. Sans demi-journée off. Never.

Il y a eu la première nuit dans la maison. La super équipe de copains/famille qui nous a aidé a décidé d’installer notre lit devant la fenêtre. Le premier réveil avec les arbres pour nous dire bonjour.

Vous voyez, je n’en suis qu’en mai, et même en résumant drastiquement, ça fait beaucoup de choses à raconter.

Il reste beaucoup à dire. Les écureuils dans les arbres. La petite puce qui grandit et qui désormais se dandine en regardant la chaîne stéréo et lui envoie des bisous. La grande qui est au collège. La très grande de l’homme qui est à la fac.

Je reviendrai, bientôt. Je ne crois pas pouvoir être plus occupée que ce que j’ai été depuis 1 an.

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Mercredi

7h La journée commence.

C’est con, parce que depuis une quinzaine ma vessie me réveille systématiquement à 05h55. Précises. Et entre 6h et 7h y’a pas de quoi caser un cycle de sommeil, donc à 7h je suis défractée, mais rester levée à 6h ça me ferait perdre 1h de sommeil, bref c’est la loose.

La journée commence par les bisous de l’homme qui vient m’apporter un jus d’orange au lit.

Et par cette galère qu’est le retournement de droite à gauche pour se lever sachant que mon bassin se comporte comme un assemblage d’os désolidarisés (merci les hormones) particulièrement à droite et que ça fait comme si ma hanche droite se déboîtait à chaque fois que je m’allonge.

Oui, je suis enceinte de 9 mois, [sans s’étendre on peut qualifier cette grossesse de compliquée à plusieurs points de vue et par conséquent je vous remercie de faire preuve de la plus grande prudence vis à vis des commentaires auxquels je réponds de manière assez abrupte depuis des mois et des mois qu’on me sort toujours les mêmes], raison pour laquelle ma symphyse pubienne est devenue une plaisanterie sous l’effet des hormones.

8h. Départ de l’appartement citadin pour amener Wiki à l’école, près de la future demeure campagnarde. Grace aux bouchons matinaux, c’est parti pour 45 min de bagnole.

9h. Arrivée sur le chantier.

Oui, j’ai acheté une vieille maison, c’est un énorme chantier de rénovation. Et qui c’est le maître d’oeuvre ? C’est le couple homme + bibi. Chantier faisant intervenir de nombreux artisans et nous-mêmes. Sans parler des potes exploités sans la moindre rétribution.

De 9h à 12h, Bricolette-avec-son-gros-ventre bosse (et pas qu’un peu) tout en étant disponible pour les questions existentielles des artisans.

12h. Fin de l’école. 15 min de route pour aller à PetiteVilleDuCoinÀLOpposéDeBigCity. Piscine. Comme c’est mercredi et que j’ai la gosse avec moi, je me la fais cool. Aquagym légère. Les autres jours, c’est violent. J’aime pas le sport mais on (la gynéco) m’a dit d’en faire. Et le ski que je faisais jusqu’à 13 semaines d’aménorrhée ça lui allait pas plus que l’équitation que j’aurais bien fait pendant l’été. Donc ça a été elliptique jusqu’à plus vraiment y arriver et aquagym depuis, sous réserve d’avoir 1h dans la journée et une piscine pas trop loin. En pratique seulement possible fin juillet chez ma mère et depuis la rentrée à PetiteVille.

14h Après fermeture de la piscine, décision conjointe avec Wiki comme quoi la junkfood d’un MacDo ça nous tuerait pas. Dégustée sur le chantier un quart d’heure plus tard. Ensuite, 1h de bricolage, ça ne se perd pas.

15h30 L’heure de reprendre la bagnole, pour changer un peu. Direction BigCity.

16h. Rendez-vous au SAMU. Avec le patron. J’envisageais une rupture de la poche des eaux, mais étant donné que l’entrevue ne se déroulait pas dans son bureau, c’était moins drôle, j’y ai renoncé.

16h30. On va se retaper une petite 1/2 heure de bagnole, hein Wiki ? Retour sur le chantier.

18h. Réunion de chantier. Pendant une putain d’heure et demi. Sms désespérés avec la Lionne qui régule et qui serait donc susceptible de m’envoyer un hélico si jamais je défenestrais malencontreusement un artisan [et oui, je monte encore très bien à l’échelle. Mais la mienne. Celle en bois vermoulu. J’aime pô les échelles métalliques.]

Pendant ce temps, Wiki fait ses devoirs en vrac dans la voiture.

19h30. Faudrait peut-être rentrer à l’appart. Quoi de mieux qu’une 30aine de minutes de voiture supplémentaire pour avoir conjointement raison de ma patience et de mon col utérin ?

20h. En vrac : étendage de linge, vidage de lave-vaisselle, et préparation succincte du repas (on est mercredi, qui dit mercredi dit lentilles).

21h15. L’heure de souhaiter une bonne nuit à Wiki, en attendant que son papa rentre (il était sur le chantier ce soir et avait un truc à finir), et de bloguer rapidement pourquoi j’ai pas le temps de bloguer.

Le plus agaçant dans cette histoire, c’est de ne pas avoir pu croiser ma Lionne au SAMU, en intervention PILE au moment où j’y étais. Un complot fomenté par les régulateurs. J’vois qu’ça.

Demain, c’est jeudi, le rythme ne sera pas moins soutenu.

P.S. Oui, j’ai des serviettes de toilette propres et des clamps de Barr dans ma voiture. Au cas-où.

P.P.S. Elle est TRÈS BIEN mon échelle en bois.

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Vlan

Je sais pas si c’est comme le vélo, qui soi-disant ne s’oublie jamais ; mais au cas où je me vautrerais, je te remercie d’avance de ta compassion. Ça fait un bail sans écrire. En outre je suis frappée d’une impossibilité absolue de cuite au vin blanc qui aiderait pourtant bien. Malédiction.

C’était une nuit et c’était loin et il faisait abominablement humide. J’aime pas, la pluie. Nous autres membres blanchement vêtus d’équipage SMUR étions attendus sur le pas de la porte par un ambulancier privé (celui des deux qui avait manifestement gagné au jeu de pile ou face) et l’époux de la patiente. L’autre ambulancier, le perdant, était en train de finir d’essorer ses surrénales en comptant chaque seconde avant notre arrivée, auprès de la dame. Tellement elle était moche.

D’un bleu luisant de sueurs, assise au fond du lit, avec le masque à oxygène pleins gaz sur le pif, et tous les signes de lutte imaginables : oui, y compris le battement des ailes du nez. Tandis que l’équipe s’affairait à pré-fracasser le sac sur un coin du lit, ouvrant toutes les poches ou presque, mes oreilles saisirent le peu qu’il me fallait pour dégainer d’emblée mon jouet. «Insuffisance rénale dialysée» + «Problèmes cardiaques» [pas la nuit pour tacler un ambulancier comme quoi «Problèmes cardiaques», ça veut tout et rien dire] + détresse respiratoire monstrueuse + la nuit + t’façon on a pas le temps de tergiverser = OAP = VNI et qu’ça saute.

«On vous a déjà mis un masque qui ….?» j’ai pas eu le temps de finir ma phrase que la dame, apercevant le dispositif, me fit un « oui » de la tête, avec un air de dire « allez, vite » qui me fit sauter la minute d’explication sur la procédure.

Je fais toujours de petits réglages au départ, en termes d’aide inspiratoire et de PEP, par peur qu’ils m’envoient valser le masque ; mais je leur explique qu’on va adapter la machine à leurs besoins comme ils le sentent. Progressivement. Au feeling, posée, je leur demande si ils ont assez d’air, et puis si il vient assez facilement, et je regarde la gueule des courbes. J’adapte. Tranquillou. D’habitude.

J’avais un peu les chocottes parce qu’elle était bleue-bleue-mal, avec un capital veineux faisant maugréer l’infirmier, trop de sueurs et d’agitation pour se faire peur avec un chiffre de sat. Et à coté de ça, elle avait déjà fait de la VNI. Formidable, non ? Non.

J’ai démarré avec mes réglages softs habituels. «Est-ce que vous voulez plus d’air ?». La pauvre dame étouffante a forcément opiné dès la question posée. 30 secondes plus tard aussi. Et 30 secondes de plus après, aussi. Comme une gourde, dans la précipitation, j’ai monté l’aide. À un niveau raisonnable.

Et puis au bout de la 2e minute de VNI, profitant de l’oxygène apporté à son organisme, elle a saisit le masque, et l’a balancé à l’autre bout du lit.

Trop d’aide. Trop vite.

Toute ma fierté de savoir gérer la mise en place de la VNI dans l’urgence préhospitalière, de tâter en affinement de réglages ventilatoires, toute cette self-confidence-with-Gargamel se sont étalées là, en prenant cet énorme gadin.

Elle a viré au bleu-gris, preuve que finalement, bleu-bleu, c’était pas si moche. Lui plaquant par défaut le masque d’oxygénothérapie classique dont elle ne voulait même pas, j’ai vu défiler les autres alternatives. Qu’y’avait pas. 1) L’intubation sur le lit ? Nein. L’allonger = la plier. Et puis t’façon t’as même pas de voie veineuse pour l’induction. 2) Mais si mais si, l’intubation sur le lit ! Au piolet, assise. WHAT ? Nan mais la totalité des critères d’intubation difficile, on en fait quoi ? Ah merde. Et je te rappelle que t’as pas de voie veineuse pour l’induction [rooooh mais il suffit de mettre un KTIO !!! et hop une dédicace] 3) Le traitement médical ? Houhouhouhihihihahaha. Trop drôle. Sans voie veineuse. Avec des reins incapables d’éliminer la moindre urine. Ben voyons. 4) La saignée. Alors là, je dis, bravo. Sauf que faire une saignée sur un KT intra-osseux, je sais pas si ça le fait. Or vu la savonnette à la lavande que c’est, la dame, je pense que le KT intra-osseux, c’est notre seul espoir d’abord « vasculaire ». Pas de saignée. Pourtant c’est pas l’envie d’aller planter une aiguille dans l’artère fémorale histoire de soustraire assez de liquide pour permettre à la dame de respirer qui me manque. Mais on est pas censés refaire la peinture chez les gens. Tant pis.

Pendant ces quelques secondes a faire défiler l’absence d’autre option, j’ai vu la dame griser-bleuir de plus en plus, se rapprochant de l’arrêt. Éliminer cette option aussi, oui-ok-une-fois-que-c’est-un-arrêt-c’est-facile, certes c’est tentant, mais non. T’as l’option attendre qu’elle soit plus trop là en termes de conscience, également, pour lui coller la VNI de force sur le pif. Pas très fair-play et complètement hors-recos, mais que le réa qui ne l’a pas fait me jette la première portion d’aligot.

Piétinant dans ma tête, j’ai re-proposé le masque de VNI à la dame. Lui assurant qu’on avait pas d’autre option mais qu’on allait faire plus doucement qu’auparavant. Ça a marché. Parce qu’en SMUR quand c’est la merde absolue t’y arrives, faute de choix. Elle a même eu une voie veineuse digne de ce nom. Et nous avons roulé.

Tout ça pour dire que le vélo, tu crois que tu sais en faire, et puis une nuit tu te ramasses tellement bien que tu décides de ne plus jamais ôter complètement les petites roues de la prudence.

Sur ce je pars dîner indien. Bisous.

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Charlie

Charlie,

J’en ai chialé, ce mercredi 7 janvier 2015. Mercredi noir. J’ai pas les mots. Y’a pas de mots.

Charlie,

J’en ai chialé, depuis ce mercredi, de voir le monde se lever. J’en ai souri, de voir les dessins d’amateurs ou de caricaturistes chevronnés fleurir sur la toile et dans les journaux. J’en ai ragé, de voir les commentaires affligeants de bêtise crasse, les détournements débordants d’ignominie, les tentatives de récupération puantes. J’en ai vomi, de lire tous les connards haineux et les débiles incultes profitant de l’émotion pour essayer de répandre la merde qu’ils ont dans la tête en l’absence d’humanité.

Putain Charlie j’ai chialé de tout mon être. Mercredi noir.

Putain Charlie j’en suis émue aux larmes d’avoir senti battre le cœur des dizaines de milliers de Charlie(s) avec lesquels j’ai marché, de la foule tantôt parcourue de silences, tantôt propageant une vague d’applaudissements.

Y’en avait partout, Charlie. Internet m’a fait voir les marées humaines marchant en ton nom, partout. «Je suis Charlie». Partout :

Agen. Aix en Provence. Albi. Alençon. Alger. Amiens. Amsterdam. Angers. Ankara. Annecy. Arras. Athènes. Avignon. Bayeux. Bayonne. Belfort. Bergerac. Berlin. Besançon. Beyrouth. Blois. Bordeaux. Boulogne sur Mer. Bourg en Bresse. Brest. Bruxelles. Buenos Aires. Caen. Cannes. Carcassonne. Cavaillon. Cayenne. Chalon sur Saône. Chambéry. Châteauroux. Chenôve. Cherbourg. Cholet. Clermont-Ferrand. Cognac. Colmar. Dammartin-En-Goele. Denain. Dijon. Draguignan. Dublin. Dunkerque. Épinal. Fontaine Le Bourg. Fontainebleau. Fréjus. Gaza. Genève. Grenoble. Halifax. Hong-Kong. Istanbul. La Rochelle. La Roche sur Yon. Lannion. Lausanne. Laval. Le Mans. Les Sables d’Olonne. Lille. Lima. Londres. Los Angeles. Luxembourg. Lyon. Mâcon. Madrid. Mamoudzou. Marseille. Metz. Milan. Montauban. Montpellier. Montréal. Moscou. Mulhouse. Nancy. Nantes. New York. Nice. Niort. Nouméa. Orléans. Paris. Pau. Perpignan. Poitiers. Pont l’Abbé. Pontoise. Puy en Velay. Quimper. Ramallah. Reims. Rennes. Rodez. Rome. Rouen. Royan. St Brieuc. St Etienne. St Lô. St Malo. Séoul. Stockholm. Strasbourg. Sydney. Tarbes. Tokyo. Toulon. Toulouse. Tournon sur Rhône. Tours. Troyes. Ulaanbator. Venise. Vichy. Vienne. Washington. Yvetot. Et toutes les villes, tous les villages, dont je n’ai pas cité le nom. Autant dire des pelletées.

Putain, Charlie, j’en ai chialé tellement c’était beau, on aurait dit qu’il y avait autant de personnes que de myriades d’étoiles dans le ciel.

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Cadeau !!!

Impatiemment, on guette son arrivée. Lorsqu’enfin, en cette nuit de Noël, sa silhouette rouge se dessine dans l’obscurité que seules éclaircissent les scintillantes lumières qui clignotent autour du sapin. D’ici peu, tant d’émotions se liront dans les yeux des enfants !

Si vous souhaitez qu’il s’agisse du Père Noël s’affairant à disposer des jouets par milliers au pied d’un conifère enguirlandé, n’oubliez pas une chose : le plus beau des cadeaux c’est vous.

L’autre option, c’est que dans la nuit glaciale, les lumières soient celles des gyrophares ; la couleur écarlate celle du camion des pompiers et du sang. D’expérience, dans l’échelle du pire, la douleur effroyable de la perte d’un proche est une des plus odieuses choses à voir dans le regard de ceux qui l’aimaient.

Cette sale surprise.

Traditionnellement, on en fait des tonnes, de gros cartons, pendant les fêtes. Ça a déjà commencé. Mon avis : préférez-y de bien plus charmants paquets. Les berlines rassurantes de technologie transformées comme par magie en papillotes, ne vous en croyez pas protégés.

Mamie est chiante comme la pluie, restez dormir. Pépé vous saoule avec ses discours surannés, ôtez lui son dentier. Conduire crevés, conduire avec un modeste apéritif dans le gosier, conduire sur le verglas ou dans le brouillard, conduire pressés de rentrer de cette folle soirée chez l’oncle casse-pieds ? Mais bon sang pourquoi donc ? Est-ce une vitale nécessité au point d’offrir à vos chérubins un joli certificat de décès en guise de souvenir ? Non ? Bon.

Noël réussi = Noël en vie.

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Homo paupertate lupus

Je crois pas qu’il me racontait des bobards, et cette idée me fait mal au bide, ce matin, d’autant que les 2 neurones éveillés en cette journée post-garde n’ont toujours pas élaboré de solution au problème posé. Alors ça mouline, patinant dans la tête et hachant menu l’estomac.

Je crois pas qu’il me prenait pour une quiche, cet homme. Au 15 sonnent régulièrement des appels alléguant des symptômes aigus [mais aigus continuellement depuis 6 mois, détail malencontreusement nié omis à l’appel], foireux [plus ou moins bien renseignés par google] car potentiellement alarmistes, pour des patients prétendument extrêmement isolés socialement [spafacile tous les jours, d’aller bosser pourtant quotidiennement quand on vit en rase campagne à 25 km du premier hameau ; et qu’on a ni voisin, ni ami, ni famille, ni véhicule, hormis les 2 berlines soigneusement garées devant le domicile et dont on a oublié l’existence]. À force le couplet devient une rengaine dont on reconnait la mélodie dès les premières notes. Cependant bien que tentée, parfois, de rétorquer un «Et moi chuis Blanche-Neige, et là faut que je raccroche parce que j’ai 7 permanenciers nains qui me sollicitent» ; bah oui cher lecteur & contribuable, sache que je fais partie des quiches consentantes qui préfèrent envoyer une brouette quand même, à tes frais, et que j’assume. Parce que mon incompétence notoire m’empêchant d’y voir à travers le téléphone, il m’est impossible de distinguer systématiquement, à 50 km, si Pierre crie au loup parce qu’il a vaguement fait un flip en songeant à un caniche ou si il a réellement la bête du Gévaudan en face de lui. Aussi après l’échec parfois cuisant de petits tours de passe-passe régulatoires visant à faire resurgir l’éventualité d’un proche motorisé & serviable, il m’arrive fréquemment d’envoyer des secours divers aux avertisseurs sonores moins mélodieux que ceux métaphoriquement employés par Prokofiev. Le doute doit bénéficier au patient. Autrement dit, t’as pas l’air conne, quand t’as envoyé chier Pierre alors qu’il y avait VRAIMENT un loup féroce. Et que ton job c’est justement de l’en défendre.

Enfin bref. En général, quand je suis confondue avec Blanche-Neige à cause de mon immaculée tenue professionnelle, j’en suis plutôt consciente, mais j’aime pas trop beaucoup bien jouer avec la vie des gens, pleutre que je suis.

Mais là j’ai la sensation que Pierre avait bien un putain de loup en face de lui et Pierre n’a pas voulu que je lui apporte quelque aide que ce soit, menacé qu’il se sentait par un monstre bien moins thrombolysable : la misère.

Et ça me fout gravement les boules.

Il est pas bien vieux, Pierre, il a même quasi mon age. C’est dire [Tout lecteur qui ne penserait pas «Ah ouais ça fait VACHEMENT jeune !» est susceptible d’être intubé au gravier.]. Il a déjà vu le loup. De très près. Deux fois. [Ok, moi aussi, mais pas le même …] Suite aux morsures de l’abject animal, il a eu des stents dans ses artères coronaires. Et forcément un bref arrêt de travail. Ce qui dans la tendresse de son milieu professionnel s’est suivi d’un licenciement expéditif. Ce qui tombait par un hasard malheureux pile poil à la désaffection de sa compagne qui s’est tirée.

Au fait les gars, comment il est suivi, Pierre, pour sa coronaropathie pourrie merci-l’hérédité-pas-de-bol ? Par un cardiologue, bien sûr, celui là même qui lui a placé des ressorts dans ses artères coronaires. Dans le centre de cardiologie interventionnelle le plus proche de son ex-domicile-en-dur et aussi de son actuelle tente de fortune en pour-l’étanchéité-et-le-chauffage-faudra-revenir. Plus proche ? Beaucoup plus proche. Délai avec pimpoms : 15-20 minutes, versus 35 et 45-50 respectivement pour les 2e et 3e plus proches, respectivement privé et public. Ah oui, j’ai oublié un détail : le centre dans lequel Pierre est suivi est un établissement privé. Ce qui ralentit le traitement paperassier social, peut-être, chais pas.

Pierre m’a parlé au bout du 15 parce qu’il avait mal dans la poitrine, comme l’infarctus mais moins intense, mais franchement suspectement quand même, au moindre rien, et qu’une bonne âme qui l’a vu grimacer a fait le 15. Il voulait pas m’embêter, Pierre. Il était gentil comme tout, au bout du fil. Il ne m’a semblé ni débile, ni complètement déraisonnable. Il a fait son calcul la peur au ventre, parce qu’il a un gamin auquel il ne souhaite pas d’être privé de son papa. Mais voilà.

Il est fauché, Pierre. Fauché, fauché. Il est en attente de l’aboutissement des démarches afin de bénéficier du déploiement d’aides lui exonérant tout centime en cas d’hospitalisation (loin dans le public, tant pis pour le «Time is heart» ; ou moins loin dans le privé, anyway). Le souci c’est que débourser 10 € représentant une part même infime des frais inhérents à une hospitalisation avec ultratechnicité etc, bah il peut pas. On est le 15 du mois, et il a moins de 10 € pour atteindre le 31. Il attend les aides. Les papiers sont sur les bureaux administratifs concernés. Y’aurait probablement moyen qu’il n’avance pas les frais, même pas un centime, le temps que la machinerie paperassesque de l’aide sociale traite son dossier. Mais il ne veut pas l’entendre, Pierre, parce que les dernières fois, il lui a fallu faire l’effort d’un avancement de thunes.

Vous voyez, Pierre m’a dit qu’il ne céderait à cette résistance à laquelle il s’astreint qu’en cas de sensation de mort imminente, pour pas faire un orphelin, et que oui il avait bien compris qu’il risquait de passer l’arme à gauche avant d’avoir le temps de faire le 15.

Parce que là il n’est pas sûr à 100 % de crever de sa maladie coronarienne dans la quinzaine qui vient ; par contre il est convaincu de crever la dalle si il dépense un euro de plus, même pour se faire soigner. Il a choisi le moindre risque.

Sympa, hein ?

À vrai dire j’en ai plutôt rien à carrer de savoir si oui ou merde c’est vrai qu’il aurait pu recevoir une jolie facture si infinitésimale soit-elle. Le fait est qu’il en est pétrifié. Donc au mieux, on a pas été, nous système de soins d’un soi-disant État-Providence, foutus de lui apporter la rassurante certitude du contraire. Au pire son calcul funèbre est épouvantablement perspicace.

Je pense que le prochain que j’entendrai psalmodier que «oui, y’en a marre de tous ces assistés» auxquels on croit faire l’aumône superflue de prestations sociales «alors que pourtant ils ont déjà quasiment rien à payer, alors si on les fait pas participer, ils vont estimer que c’est un dû», je vais lui vomir dessus, de manière réflexe.

De ma modeste expérience de terrain, et selon le principe de MacCain, les chieurs qui exigent un dû quelconque demandent quelque chose, et vite de préférence (une ambulance, un hélico, 100 balles ou un mars, et le sourire de la crémière) alors qu’à priori leur état n’est pas forcément des plus inquiétants. Ils ne déclinent pas poliment les diverses propositions de soin que leur fait le régulateur ; trop étouffés par l’abyssale misère qui est en train de les gober tous crus.

Pour les prochaines heures j’aurai des patates, du fromage, et du café dans l’estomac. À bon(s) entendeur(s) soucieux de parfumer délicatement le cuir de ses pompes, salut.

[Au pluriel parce que je m’engage à satisfaire les 5 premières demandes de régurgitations. Pour les suivants veuillez attendre le dîner. Merci.]

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