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Bienvenue

Aventuriers de la toile, vous avez échoué sur cette page. Désolée pour vous.

Vous pouvez être un lecteur, occasionnel ou fidèle, de mes récits et pérégrinations bloguesques. Peut-être qu’on se connait ?

Ou est-ce le hasard des clics qui vous a conduit jusqu’ici ? Auquel cas, je me présente :

Je suis médecin urgentiste. Personne n’est parfait. Et blogueuse. Je raconte des interventions, j’étale le flux des âneries qui me passent par la tête, etc.

Vous trouverez ici la liste des billets de ce blog, ici une liste des abréviations utilisées, ici un glossaire capillotracté, et une présentation des personnages récurrents.

Parfois je fais des photo-montages pour illustrer ma prose, comme ci-dessous. On compense comme on peut le fait de ne pas savoir écrire…

Voilà, en tous cas, ravie d’avoir reçu votre visite. N’hésitez pas à me faire part de vos suggestions / commenter les billets. Vous êtes surtout invités à rire, et si vous désirez me contacter, vous me trouverez sur Twitter @docadrenaline (ou Google+Facebook) ainsi que par mail docadrenalin@gmail.com .

Bonne promenade ! :-)

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Vlan

Je sais pas si c’est comme le vélo, qui soi-disant ne s’oublie jamais ; mais au cas où je me vautrerais, je te remercie d’avance de ta compassion. Ça fait un bail sans écrire. En outre je suis frappée d’une impossibilité absolue de cuite au vin blanc qui aiderait pourtant bien. Malédiction.

C’était une nuit et c’était loin et il faisait abominablement humide. J’aime pas, la pluie. Nous autres membres blanchement vêtus d’équipage SMUR étions attendus sur le pas de la porte par un ambulancier privé (celui des deux qui avait manifestement gagné au jeu de pile ou face) et l’époux de la patiente. L’autre ambulancier, le perdant, était en train de finir d’essorer ses surrénales en comptant chaque seconde avant notre arrivée, auprès de la dame. Tellement elle était moche.

D’un bleu luisant de sueurs, assise au fond du lit, avec le masque à oxygène pleins gaz sur le pif, et tous les signes de lutte imaginables : oui, y compris le battement des ailes du nez. Tandis que l’équipe s’affairait à pré-fracasser le sac sur un coin du lit, ouvrant toutes les poches ou presque, mes oreilles saisirent le peu qu’il me fallait pour dégainer d’emblée mon jouet. «Insuffisance rénale dialysée» + «Problèmes cardiaques» [pas la nuit pour tacler un ambulancier comme quoi «Problèmes cardiaques», ça veut tout et rien dire] + détresse respiratoire monstrueuse + la nuit + t’façon on a pas le temps de tergiverser = OAP = VNI et qu’ça saute.

«On vous a déjà mis un masque qui ….?» j’ai pas eu le temps de finir ma phrase que la dame, apercevant le dispositif, me fit un « oui » de la tête, avec un air de dire « allez, vite » qui me fit sauter la minute d’explication sur la procédure.

Je fais toujours de petits réglages au départ, en termes d’aide inspiratoire et de PEP, par peur qu’ils m’envoient valser le masque ; mais je leur explique qu’on va adapter la machine à leurs besoins comme ils le sentent. Progressivement. Au feeling, posée, je leur demande si ils ont assez d’air, et puis si il vient assez facilement, et je regarde la gueule des courbes. J’adapte. Tranquillou. D’habitude.

J’avais un peu les chocottes parce qu’elle était bleue-bleue-mal, avec un capital veineux faisant maugréer l’infirmier, trop de sueurs et d’agitation pour se faire peur avec un chiffre de sat. Et à coté de ça, elle avait déjà fait de la VNI. Formidable, non ? Non.

J’ai démarré avec mes réglages softs habituels. «Est-ce que vous voulez plus d’air ?». La pauvre dame étouffante a forcément opiné dès la question posée. 30 secondes plus tard aussi. Et 30 secondes de plus après, aussi. Comme une gourde, dans la précipitation, j’ai monté l’aide. À un niveau raisonnable.

Et puis au bout de la 2e minute de VNI, profitant de l’oxygène apporté à son organisme, elle a saisit le masque, et l’a balancé à l’autre bout du lit.

Trop d’aide. Trop vite.

Toute ma fierté de savoir gérer la mise en place de la VNI dans l’urgence préhospitalière, de tâter en affinement de réglages ventilatoires, toute cette self-confidence-with-Gargamel se sont étalées là, en prenant cet énorme gadin.

Elle a viré au bleu-gris, preuve que finalement, bleu-bleu, c’était pas si moche. Lui plaquant par défaut le masque d’oxygénothérapie classique dont elle ne voulait même pas, j’ai vu défiler les autres alternatives. Qu’y’avait pas. 1) L’intubation sur le lit ? Nein. L’allonger = la plier. Et puis t’façon t’as même pas de voie veineuse pour l’induction. 2) Mais si mais si, l’intubation sur le lit ! Au piolet, assise. WHAT ? Nan mais la totalité des critères d’intubation difficile, on en fait quoi ? Ah merde. Et je te rappelle que t’as pas de voie veineuse pour l’induction [rooooh mais il suffit de mettre un KTIO !!! et hop une dédicace] 3) Le traitement médical ? Houhouhouhihihihahaha. Trop drôle. Sans voie veineuse. Avec des reins incapables d’éliminer la moindre urine. Ben voyons. 4) La saignée. Alors là, je dis, bravo. Sauf que faire une saignée sur un KT intra-osseux, je sais pas si ça le fait. Or vu la savonnette à la lavande que c’est, la dame, je pense que le KT intra-osseux, c’est notre seul espoir d’abord « vasculaire ». Pas de saignée. Pourtant c’est pas l’envie d’aller planter une aiguille dans l’artère fémorale histoire de soustraire assez de liquide pour permettre à la dame de respirer qui me manque. Mais on est pas censés refaire la peinture chez les gens. Tant pis.

Pendant ces quelques secondes a faire défiler l’absence d’autre option, j’ai vu la dame griser-bleuir de plus en plus, se rapprochant de l’arrêt. Éliminer cette option aussi, oui-ok-une-fois-que-c’est-un-arrêt-c’est-facile, certes c’est tentant, mais non. T’as l’option attendre qu’elle soit plus trop là en termes de conscience, également, pour lui coller la VNI de force sur le pif. Pas très fair-play et complètement hors-recos, mais que le réa qui ne l’a pas fait me jette la première portion d’aligot.

Piétinant dans ma tête, j’ai re-proposé le masque de VNI à la dame. Lui assurant qu’on avait pas d’autre option mais qu’on allait faire plus doucement qu’auparavant. Ça a marché. Parce qu’en SMUR quand c’est la merde absolue t’y arrives, faute de choix. Elle a même eu une voie veineuse digne de ce nom. Et nous avons roulé.

Tout ça pour dire que le vélo, tu crois que tu sais en faire, et puis une nuit tu te ramasses tellement bien que tu décides de ne plus jamais ôter complètement les petites roues de la prudence.

Sur ce je pars dîner indien. Bisous.

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Charlie

Charlie,

J’en ai chialé, ce mercredi 7 janvier 2015. Mercredi noir. J’ai pas les mots. Y’a pas de mots.

Charlie,

J’en ai chialé, depuis ce mercredi, de voir le monde se lever. J’en ai souri, de voir les dessins d’amateurs ou de caricaturistes chevronnés fleurir sur la toile et dans les journaux. J’en ai ragé, de voir les commentaires affligeants de bêtise crasse, les détournements débordants d’ignominie, les tentatives de récupération puantes. J’en ai vomi, de lire tous les connards haineux et les débiles incultes profitant de l’émotion pour essayer de répandre la merde qu’ils ont dans la tête en l’absence d’humanité.

Putain Charlie j’ai chialé de tout mon être. Mercredi noir.

Putain Charlie j’en suis émue aux larmes d’avoir senti battre le cœur des dizaines de milliers de Charlie(s) avec lesquels j’ai marché, de la foule tantôt parcourue de silences, tantôt propageant une vague d’applaudissements.

Y’en avait partout, Charlie. Internet m’a fait voir les marées humaines marchant en ton nom, partout. «Je suis Charlie». Partout :

Agen. Aix en Provence. Albi. Alençon. Alger. Amiens. Amsterdam. Angers. Ankara. Annecy. Arras. Athènes. Avignon. Bayeux. Bayonne. Belfort. Bergerac. Berlin. Besançon. Beyrouth. Blois. Bordeaux. Boulogne sur Mer. Bourg en Bresse. Brest. Bruxelles. Buenos Aires. Caen. Cannes. Carcassonne. Cavaillon. Cayenne. Chalon sur Saône. Chambéry. Châteauroux. Chenôve. Cherbourg. Cholet. Clermont-Ferrand. Cognac. Colmar. Dammartin-En-Goele. Denain. Dijon. Draguignan. Dublin. Dunkerque. Épinal. Fontaine Le Bourg. Fontainebleau. Fréjus. Gaza. Genève. Grenoble. Halifax. Hong-Kong. Istanbul. La Rochelle. La Roche sur Yon. Lannion. Lausanne. Laval. Le Mans. Les Sables d’Olonne. Lille. Lima. Londres. Los Angeles. Luxembourg. Lyon. Mâcon. Madrid. Mamoudzou. Marseille. Metz. Milan. Montauban. Montpellier. Montréal. Moscou. Mulhouse. Nancy. Nantes. New York. Nice. Niort. Nouméa. Orléans. Paris. Pau. Perpignan. Poitiers. Pont l’Abbé. Pontoise. Puy en Velay. Quimper. Ramallah. Reims. Rennes. Rodez. Rome. Rouen. Royan. St Brieuc. St Etienne. St Lô. St Malo. Séoul. Stockholm. Strasbourg. Sydney. Tarbes. Tokyo. Toulon. Toulouse. Tournon sur Rhône. Tours. Troyes. Ulaanbator. Venise. Vichy. Vienne. Washington. Yvetot. Et toutes les villes, tous les villages, dont je n’ai pas cité le nom. Autant dire des pelletées.

Putain, Charlie, j’en ai chialé tellement c’était beau, on aurait dit qu’il y avait autant de personnes que de myriades d’étoiles dans le ciel.

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Cadeau !!!

Impatiemment, on guette son arrivée. Lorsqu’enfin, en cette nuit de Noël, sa silhouette rouge se dessine dans l’obscurité que seules éclaircissent les scintillantes lumières qui clignotent autour du sapin. D’ici peu, tant d’émotions se liront dans les yeux des enfants !

Si vous souhaitez qu’il s’agisse du Père Noël s’affairant à disposer des jouets par milliers au pied d’un conifère enguirlandé, n’oubliez pas une chose : le plus beau des cadeaux c’est vous.

L’autre option, c’est que dans la nuit glaciale, les lumières soient celles des gyrophares ; la couleur écarlate celle du camion des pompiers et du sang. D’expérience, dans l’échelle du pire, la douleur effroyable de la perte d’un proche est une des plus odieuses choses à voir dans le regard de ceux qui l’aimaient.

Cette sale surprise.

Traditionnellement, on en fait des tonnes, de gros cartons, pendant les fêtes. Ça a déjà commencé. Mon avis : préférez-y de bien plus charmants paquets. Les berlines rassurantes de technologie transformées comme par magie en papillotes, ne vous en croyez pas protégés.

Mamie est chiante comme la pluie, restez dormir. Pépé vous saoule avec ses discours surannés, ôtez lui son dentier. Conduire crevés, conduire avec un modeste apéritif dans le gosier, conduire sur le verglas ou dans le brouillard, conduire pressés de rentrer de cette folle soirée chez l’oncle casse-pieds ? Mais bon sang pourquoi donc ? Est-ce une vitale nécessité au point d’offrir à vos chérubins un joli certificat de décès en guise de souvenir ? Non ? Bon.

Noël réussi = Noël en vie.

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Homo paupertate lupus

Je crois pas qu’il me racontait des bobards, et cette idée me fait mal au bide, ce matin, d’autant que les 2 neurones éveillés en cette journée post-garde n’ont toujours pas élaboré de solution au problème posé. Alors ça mouline, patinant dans la tête et hachant menu l’estomac.

Je crois pas qu’il me prenait pour une quiche, cet homme. Au 15 sonnent régulièrement des appels alléguant des symptômes aigus [mais aigus continuellement depuis 6 mois, détail malencontreusement nié omis à l’appel], foireux [plus ou moins bien renseignés par google] car potentiellement alarmistes, pour des patients prétendument extrêmement isolés socialement [spafacile tous les jours, d’aller bosser pourtant quotidiennement quand on vit en rase campagne à 25 km du premier hameau ; et qu’on a ni voisin, ni ami, ni famille, ni véhicule, hormis les 2 berlines soigneusement garées devant le domicile et dont on a oublié l’existence]. À force le couplet devient une rengaine dont on reconnait la mélodie dès les premières notes. Cependant bien que tentée, parfois, de rétorquer un «Et moi chuis Blanche-Neige, et là faut que je raccroche parce que j’ai 7 permanenciers nains qui me sollicitent» ; bah oui cher lecteur & contribuable, sache que je fais partie des quiches consentantes qui préfèrent envoyer une brouette quand même, à tes frais, et que j’assume. Parce que mon incompétence notoire m’empêchant d’y voir à travers le téléphone, il m’est impossible de distinguer systématiquement, à 50 km, si Pierre crie au loup parce qu’il a vaguement fait un flip en songeant à un caniche ou si il a réellement la bête du Gévaudan en face de lui. Aussi après l’échec parfois cuisant de petits tours de passe-passe régulatoires visant à faire resurgir l’éventualité d’un proche motorisé & serviable, il m’arrive fréquemment d’envoyer des secours divers aux avertisseurs sonores moins mélodieux que ceux métaphoriquement employés par Prokofiev. Le doute doit bénéficier au patient. Autrement dit, t’as pas l’air conne, quand t’as envoyé chier Pierre alors qu’il y avait VRAIMENT un loup féroce. Et que ton job c’est justement de l’en défendre.

Enfin bref. En général, quand je suis confondue avec Blanche-Neige à cause de mon immaculée tenue professionnelle, j’en suis plutôt consciente, mais j’aime pas trop beaucoup bien jouer avec la vie des gens, pleutre que je suis.

Mais là j’ai la sensation que Pierre avait bien un putain de loup en face de lui et Pierre n’a pas voulu que je lui apporte quelque aide que ce soit, menacé qu’il se sentait par un monstre bien moins thrombolysable : la misère.

Et ça me fout gravement les boules.

Il est pas bien vieux, Pierre, il a même quasi mon age. C’est dire [Tout lecteur qui ne penserait pas «Ah ouais ça fait VACHEMENT jeune !» est susceptible d’être intubé au gravier.]. Il a déjà vu le loup. De très près. Deux fois. [Ok, moi aussi, mais pas le même …] Suite aux morsures de l’abject animal, il a eu des stents dans ses artères coronaires. Et forcément un bref arrêt de travail. Ce qui dans la tendresse de son milieu professionnel s’est suivi d’un licenciement expéditif. Ce qui tombait par un hasard malheureux pile poil à la désaffection de sa compagne qui s’est tirée.

Au fait les gars, comment il est suivi, Pierre, pour sa coronaropathie pourrie merci-l’hérédité-pas-de-bol ? Par un cardiologue, bien sûr, celui là même qui lui a placé des ressorts dans ses artères coronaires. Dans le centre de cardiologie interventionnelle le plus proche de son ex-domicile-en-dur et aussi de son actuelle tente de fortune en pour-l’étanchéité-et-le-chauffage-faudra-revenir. Plus proche ? Beaucoup plus proche. Délai avec pimpoms : 15-20 minutes, versus 35 et 45-50 respectivement pour les 2e et 3e plus proches, respectivement privé et public. Ah oui, j’ai oublié un détail : le centre dans lequel Pierre est suivi est un établissement privé. Ce qui ralentit le traitement paperassier social, peut-être, chais pas.

Pierre m’a parlé au bout du 15 parce qu’il avait mal dans la poitrine, comme l’infarctus mais moins intense, mais franchement suspectement quand même, au moindre rien, et qu’une bonne âme qui l’a vu grimacer a fait le 15. Il voulait pas m’embêter, Pierre. Il était gentil comme tout, au bout du fil. Il ne m’a semblé ni débile, ni complètement déraisonnable. Il a fait son calcul la peur au ventre, parce qu’il a un gamin auquel il ne souhaite pas d’être privé de son papa. Mais voilà.

Il est fauché, Pierre. Fauché, fauché. Il est en attente de l’aboutissement des démarches afin de bénéficier du déploiement d’aides lui exonérant tout centime en cas d’hospitalisation (loin dans le public, tant pis pour le «Time is heart» ; ou moins loin dans le privé, anyway). Le souci c’est que débourser 10 € représentant une part même infime des frais inhérents à une hospitalisation avec ultratechnicité etc, bah il peut pas. On est le 15 du mois, et il a moins de 10 € pour atteindre le 31. Il attend les aides. Les papiers sont sur les bureaux administratifs concernés. Y’aurait probablement moyen qu’il n’avance pas les frais, même pas un centime, le temps que la machinerie paperassesque de l’aide sociale traite son dossier. Mais il ne veut pas l’entendre, Pierre, parce que les dernières fois, il lui a fallu faire l’effort d’un avancement de thunes.

Vous voyez, Pierre m’a dit qu’il ne céderait à cette résistance à laquelle il s’astreint qu’en cas de sensation de mort imminente, pour pas faire un orphelin, et que oui il avait bien compris qu’il risquait de passer l’arme à gauche avant d’avoir le temps de faire le 15.

Parce que là il n’est pas sûr à 100 % de crever de sa maladie coronarienne dans la quinzaine qui vient ; par contre il est convaincu de crever la dalle si il dépense un euro de plus, même pour se faire soigner. Il a choisi le moindre risque.

Sympa, hein ?

À vrai dire j’en ai plutôt rien à carrer de savoir si oui ou merde c’est vrai qu’il aurait pu recevoir une jolie facture si infinitésimale soit-elle. Le fait est qu’il en est pétrifié. Donc au mieux, on a pas été, nous système de soins d’un soi-disant État-Providence, foutus de lui apporter la rassurante certitude du contraire. Au pire son calcul funèbre est épouvantablement perspicace.

Je pense que le prochain que j’entendrai psalmodier que «oui, y’en a marre de tous ces assistés» auxquels on croit faire l’aumône superflue de prestations sociales «alors que pourtant ils ont déjà quasiment rien à payer, alors si on les fait pas participer, ils vont estimer que c’est un dû», je vais lui vomir dessus, de manière réflexe.

De ma modeste expérience de terrain, et selon le principe de MacCain, les chieurs qui exigent un dû quelconque demandent quelque chose, et vite de préférence (une ambulance, un hélico, 100 balles ou un mars, et le sourire de la crémière) alors qu’à priori leur état n’est pas forcément des plus inquiétants. Ils ne déclinent pas poliment les diverses propositions de soin que leur fait le régulateur ; trop étouffés par l’abyssale misère qui est en train de les gober tous crus.

Pour les prochaines heures j’aurai des patates, du fromage, et du café dans l’estomac. À bon(s) entendeur(s) soucieux de parfumer délicatement le cuir de ses pompes, salut.

[Au pluriel parce que je m’engage à satisfaire les 5 premières demandes de régurgitations. Pour les suivants veuillez attendre le dîner. Merci.]

Publié dans Régul, Spleen | 6 commentaires

Antécédent

Suite à la vague d’empathie indignée soulevée hier par le précédent post, ainsi qu’aux questions suscités par le post sus-cité […], voici un petit complément. Deux, précisément. [Oui, je sais, c’est gonflant, les posts faisant suite à d’autres posts. Tant pis.]

Primo, non, je n’ai pas écrit le mot tel que blogué dans le carnet de correspondance de la gamine. Je tenais à attendre au moins 24h supplémentaires, histoire de ne plus être de repos de garde au moment de la rédaction intracarnet, car mes mots ont la fâcheuse tendance de traduire assez exactement ma pensée lorsqu’à la faveur du garde-lag disparaît la fine pellicule surmoïque me permettant d’ordinaire d’être suffisamment polie et diplomate pour éviter au dentiste de garde une nuit blanche à refaire le râtelier de l’adversaire mon interlocuteur. Après tout, il n’y est pour rien, le dentiste de garde. [Ah, on me dit dans mon oreillette que la nuit, y’a pas de dentiste de garde, et qu’il faut passer par les Urgences. Oups.] Ce jour, reposée, j’ai pensé rédiger ledit mot parental, bien plus concis que le post, pourtant pas beaucoup plus diplomate.

«Veuillez, s’il vous plait, m’exposer les raisons pour lesquelles Wiki est privée de jeux en extérieur lors des temps récréatifs du fait de son non port d’un manteau dont elle n’éprouve pas le besoin, ainsi que les bases scientifiques, morales, sociales et pédagogiques sur lesquelles elles reposent. Cordialement, Mme Adré.»

C’était pas beaucoup mieux, hein ? Donc voilà, je me suis encore retenue.

~~~~~~~~~~ Plouf-plouf transition ~~~~~~~~~~~~

[De l’édifiant optimisme des cons voulant faire rentrer autrui dans leur définition de la norme ; et de l’incapacité congénitale à leur donner raison. ]

Moi, un caractère de merde ? Pas du tout.

C’est juste qu’il faut pas me chercher en voulant mettre ma gosse dans un moule normatif débile. Déjà quand j’avais son age, l’équivalent de crétine qui sévissait dans mon école avait tenté. Cette aventure, que je me suis empressée de rapporter à ma progéniture hier soir, pour insister sur le fait que je comprenais ô combien sa position face à une aussi sordide idiotie, là voilà. Pour toi lecteur. Avec les bisous de la maison.

Lorsque j’avais 9 ans, ma famille et moi avons déménagé. Nan, pas toute ma famille, pas les oncles-tantes-papy-mamie-etc. Ma mère, mon beau-père, le chien, le chat, et bibi. Une vingtaine de kilomètres à peine. Qui dit déménagement dit changement d’école.

Voilà donc ma mère, quelques jours avant la rentrée scolaire, dans le bureau de la directrice, blabla ceci blabla cela. Je me souviens très bien de ce qui s’y est dit puisque j’étais présente. J’allais entrer en CM1.

«Ui et donc Adré ne mange pas de viande. Ni de poisson. Elle déjeunera à la cantine, pas de problème, inutile de prévoir un menu particulier [NDLR pour lequel on aurait pu se brosser, anyway], elle se débrouille avec ce qu’il y a, elle trie [et PUTAIN que c’est chiant de trier ! J’avais pourtant développé une dextérité proprement impressionnante dans l’art de séparer le lardon de la lentille et la fibre musculaire cuite d’origine indéterminée de la carotte], et dans tous les cas elle compense avec le repas du soir ; mais elle ne mange pas de viande. Il est hors de question de la forcer, c’est comme ça. Si cela est nécessaire, je vous ferai parvenir un certificat médical. [Qui aurait été un beau spécimen de certifalacon].»

La pouffiasse de directrice s’était étalée, rassurant ma mère d’un sourire mielleux. Nan, personne dans cette école ne me forcerait.

Je tiens à signaler au lectorat impatient de m’accuser de macrobiotisme hystérique ou à considérer avec pitié que j’ai été la pauvre victime d’une éducation sectaire anti-rôti que non, j’en ai rien à carrer qu’on tue des animaux pour les manger. C’est de la prédation. Ma mère comme le reste de ma famille se régale de charcutailles & autres entrecôtes, pas moi. J’ai rien contre, c’est juste que ça me fait littéralement gerber pour des raisons gustatives, sans que cela ne me pose le moindre problème sur le plan symbolique. Cette aversion remonte à ma plus tendre enfance, puisque je l’aurais clairement exprimée dès que mes progrès en babillage me l’ont permis, usant de cette phrase restée intra-ma-famille célèbre : «C’est pas bon, c’est machant» avec le ton signifiant à quel point la sentence était ferme et définitive. Ma mère, bien plus maligne que la grognasse de directrice, avait dès lors tenté de me faire goûter diverses saveurs carnées sous des jours culinaires variés, espérant un avis plus favorable ; mais devant l’échec, avait respecté mon appétence, prenant soin de se renseigner précisément sur les manières d’équilibrer malgré tout mon alimentation. Donc je ne mange pas de viande depuis quasiment toujours, et j’ai coutume de dire à ceux qui m’ont palpé les fessiers ou qui apprécieraient volontiers de le faire que «j’ai fait toute ma croissance comme ça, et à part les séquelles cérébrales, ça va plutôt bien».

Bref, je suis rentrée en CM1. Bon, ok, rapidement en CM2, étant donné qu’au premier jour de classe, 1er lever de doigt, 1ère question posée à l’instit, ce dernier avait rétorqué : «tu passes en CM2». Han déjà ? «Tu le diras à tes parents». Han mais vous êtes sûr ? Bref. Ce détail m’a permis de passer une année de moins dans l’établissement de l’autre chagasse de directrice, et rien que pour ça, j’en remercie mon instituteur.

Parce qu’elle a été longue, l’année. Surtout le midi.

Je me demande si elle n’a pas été encore plus longue pour Bougniafière 1ere [Bougniafière était le surnom officiel dont nous usions à la maison pour la désigner], peu habituée à ce qu’on lui tienne tête, vu la terreur qu’elle faisait régner au sein même du corps enseignant local.

Dommage pour elle.

On était 300 dans ce réfectoire. 300 gosses. Assis à de petites tables rondes par lots de 5 ou 6, des tables ridiculement basses avec de toutes petites chaises, mais c’était le réfectoire de l’école maternelle, celui du primaire étant en travaux. Au centre, une table ronde de hauteur normale était réservée aux adultes, c’est à dire les instits dont Bougniafière.

Là démarrait, de temps à autre, son petit manège pervers.

Quand ça lui pétait, au beau milieu du repas, Bougniafière se dirigeait vers moi pendant qu’elle faisait un tour des tables enfantines, me cherchant des noises comme la fois d’avant, et comme si elle n’avait pas juré en début d’année à ma mère qu’elle me foutrait la paix. Là, elle m’intimait l’ordre de manger ma viande. Tournait les talons, allait faire 3 risettes aux bons-enfants-tout-bien-dans-le-milieu-de-la-courbe-de-Gauss-de-mes-couilles, revenait vers moi, et furaxe constatait l’inefficacité totale de son injonction.

Là, c’était le stade où elle me faisait lever, et faisait pointer dans ma direction les index des 300 gosses qui comme un seul mouton à son diapason scandaient «Bouhhhhhh, la végétarienne !!!!».

Si si.

Y’a encore aujourd’hui d’ex-gamins que je n’ai pas eu le loisir de rencontrer plus par la suite, et qui par conséquent me font l’aveu gêné de ne me connaitre que sous cette dénomination là, «la végétarienne».

Ensuite, soit elle m’autorisait à me rasseoir, probablement distraite par un diptère, et retournait vers sa table ; soit elle passait à l’étape supérieure. Vous trouviez qu’il y avait déjà du beau level dans la connerie ? Vous n’avez rien vu.

Quand elle parvenait à maintenir cette stupéfiante concentration dans la bêtise crasse comme peu de gens en sont capables, elle dégainait son arme fatale à faire plier la résistance de la pauvre enfant terrorisée que j’étais.

Notez que rétrospectivement je trouve ahurissant que les 300 moutons de moins de 10 ans mais surtout la poignée d’adultes également présents aient laissé faire sans jamais oser protester.

L’arme fatale consistait alors à me faire lever à nouveau, et sous de nouvelles huées de bêlements en chœur, me faire venir à la table des maîtres. Autant lorsque vous étiez montré du doigt au milieu du repas, il y avait moyen de finir son repas tranquillement une fois que les regards des gloutons/moutons replongeaient dans leurs propres assiettes ; autant être assis à la table haute et centrale des maîtres faisait de vous la cible constante de dizaines de coups d’œil réprobateurs de la part de ceux auxquels fallait tacher de trouver assez d’intérêt ensuite pour jouer avec, à chaque seconde. [Je nourrissais déjà une profonde aversion pour les groupes humains et leur capacité spontanée à s’aligner sur le niveau de connerie le plus abject possible, cette année de CM1-CM2 ne m’a pas convaincue dans le sens contraire.] Ayant bien saisi le caractère difficilement tenable de chaque seconde, Bougniafière jouait la montre, comptant sur chacune de ces secondes pour achever de me faire plier.

«Tu resteras à cette table jusqu’à ce que tu manges ta viande.»

Vous n’imaginez pas à quel point j’étais une petite fille sage et polie.

Là, en tenant bien proprement mes couverts, sans jamais parler la bouche pleine, je poursuivais mon déjeuner. Je croisais les regards fuyants et honteux des autres instits, dont le mien, dont celui de la maîtresse des CE2 qui connaissait ma mère ; tout en sentant ceux de quantités d’enfants cuire dans mon dos, accompagnés de l’étrange prosodie de leurs murmures.

Pauvre conne. Pauvre conne de Bougniafière avec son soi-disant amour des enfants, couplé avec une haine viscérale pour tout ce qui sortait de ce qu’elle estimait être la norme. Pauvre conne avec ses certitudes.

J’ai pas dû lui arranger son ulcère.

Pas la moindre miette. Elle n’est jamais parvenue à me faire avaler la plus infinitésimale trace de viande, de poisson, ou de quoi que ce soit qui n’ait eu grâce à mes yeux. Jamais.

Je restais là, à cette table d’adultes tous plus misérables les uns que les autres tant on peut qualifier leur courage face à leur pouffiasse de supérieur hiérarchique, et je finissais mon repas, sagement. Sauf la viande. Usant de mon habileté à ôter de minuscules pointes carnées de mes sympathiques légumes à la vitesse de l’éclair, je triais, laissant de coté ce que je n’aimais pas, et je mangeais tout le reste, appliquée. Silencieuse, imperturbable.

Bizarrement elle ne s’est jamais risquée à me coincer là une fois le repas fini, à croire que cet échec aussi cuisant que public d’autoritarisme demeuré lui ôtait l’envie de sonder plus avant ma capacité à converser cordialement avec une connasse de 30 ou 40 ans mon aînée. Et à vrai dire je n’ai jamais su si c’était à cause de sérieux troubles mnésiques, ou parce que mon inadéquation à sa norme la faisait sortir de ses gonds de manière incoercible, qu’elle revenait à la charge quelques semaines plus tard.

Je ne l’ai jamais dit à ma mère. De l’année. Pas eu besoin. Elle l’a su bien plus tard, quand j’ai appris que Bougniafière avait tenté une autre forme d’humiliation publique vis-à-vis de ma petite voisine. Je pense avoir émis ce petit cliquetis métallique d’une arme qu’on charge …

Au vu de cette histoire, vous comprendrez pourquoi l’animatrice citée dans le post précédent me semble quelque peu présomptueuse. Alors même qu’en termes d’abrutissement, elle n’arrive pas aux métatarsiens de l’inénarrable Bougniafière. Comment, en effet, peut elle imaginer triomphalement faire mettre son manteau à Wiki ? C’est ignorer que si Wiki s’appelle Petit Caillou, cela fait référence au caillou que la gosse pourtant si sage a manifestement dans la tête. Ce caillou héréditaire. Croit-elle faire plier ma gosse à sa règle débile ? Ma gosse à moi ? Et moi, sa mère, au passage, puisqu’elle a été jusqu’à mettre les pieds dans le plat en m’exposant son ânerie ? C’est charmant, tant d’illusions.

J’ai pas un caractère de merde, j’ai juste un putain de caractère de merde les yeux très noirs, à l’occasion. Ma gosse a les mêmes.

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Manteau-gate

Y’a eu combo. Dire une ineptie + s’en prendre à ma gamine + quand je sors de garde. Combo.

Tout allait bien, j’étais sérénité post-garde qui va retrouver son bout de chou, l’avenir stomacal s’égayait à l’idée de la pizza du lundi soir, je frisais la zénitude. Patatra, en allant chercher la gosse à l’école, me voilà soudain abordée par une animatrice.

«Ui voilà, je voulais vous voir, parce que Wiki/Petit-Caillou ne met pas son manteau dans la cour.»

Souriante, je rassure mon interlocutrice en lui confiant qu’en fait, cette enfant n’est pas frileuse. Vraiment pas. À tel point qu’à la maison, elle joue dans le jardin des heures durant, pieds nus et en T-shirt. Si bien que je ne suis guère étonnée qu’elle ne daigne se couvrir pendant les récréations.

«Nan parce que vraiment, elle ne met pas son manteau.»

Faut croire que trop assommée je n’ai pas perçu la vacuité rhétorique de la répétition de ce qui venait de m’être dit. Bah non. Fatiguée, je ne me suis même pas agacée, me contentant de renouveler la réassurance. Elle ne met pas non plus son manteau à la maison bla-bla-bla, c’est pas grave blablabla, elle n’est pas frileuse blablabla, et d’ailleurs : elle n’est jamais malade. Prenant exemple sur la pointe de rhino qui m’affecte ce jour, je conclus en pariant que l’enfant ne chopera point ladite rhino (signalant que du reste, je ne me considère pas comme malade, autant dire que si elle devait la pécho ça serait pas dramatique).

«Oui enfin elle ne met pas son manteau dans la cour, hein. Ah et puis au fait : y’a pas cantine jeudi.»

Ok, je prends note de l’absence de déjeuner collectif. Sans plus avoir prêté attention à la nouvelle itération de la thématique «manteau».

L’animatrice s’éloigne.

L’enfant tardant à poindre, trop accaparée par son activité, j’attends. Mon regard visant mon téléphone, je saisis alors la silhouette de l’animatrice s’approchant à nouveau de moi. Relève la tête.

«Du coup, puisqu’elle ne met pas son manteau, enfin vous comprenez les autres enfants après, … on l’oblige à rentrer à l’intérieur.»

Les bras m’en sont tombés.

J’avoue n’avoir rien rétorqué. Wiki/Petit-Caillou est arrivée radieuse, en T-shirt, par 5°C. Je l’ai embrassée et nous avons quitté l’école.

M’entreprenant sur le fait qu’elle était désormais contrainte à passer son temps récréatif à l’intérieur, elle me rend mon bisou de bonjour, sans précaution vis-à-vis de la rhino. Qu’elle ne chopera pas, et quand bien même elle la choperait, qu’est-ce qu’on s’en carre, hein ?

J’ai donc rassuré ma princesse sur le fait que je ne voyais pas d’objection à ce qu’elle ne se couvre pas davantage lorsqu’elle juge son confort thermique adéquat. Agrémentant mon discours de quelques jurons à l’encontre de la démarche anti-bras-nus dont elle fait l’objet, histoire que ses chastes oreilles comprennent à quel point je la soutiens.

Le manteau-gate.

Va falloir que j’écrive quelques lignes dans le carnet de liaison. Ne comptez pas sur l’homme, qui émettait ce petit bruit métallique de chargement d’arme alors que nous lui narrions l’anecdote. Va falloir. Rester diplomate. Ouch le défi.

« Note à l’attention des animateurs et du personnel éducatif de l’école

Comme vous avez pu le constater, Wiki n’est pas frileuse. Elle n’est néanmoins pas stupide. Cela implique que lorsqu’elle a froid, elle est parfaitement capable, à l’age de 9 ans, de se vêtir de pulls & autres manteaux appropriés, dès lors qu’elle en dispose, ce qui est le cas.

J’entends bien que cette particularité engendre des conséquences de plusieurs ordres à vos yeux.

Premièrement, et c’est bienveillant de votre part, il semble que vous soyez soucieux de sa santé et de l’impact que pourrait avoir le froid hivernal sur celle-ci. Je vous en remercie et voudrais vous rassurer sur ce point : le froid n’a jamais rendu personne malade. Il est une regrettable erreur de langage considérant que lorsqu’on contracte une infection notamment une virose saisonnière, on « attrape froid ». Sachez cependant que l’on attrape un germe, généralement bénin, à la faveur d’un moment de fatigue éventuellement lié au fait d’avoir froid (et par conséquent de le ressentir), lorsqu’on est en contact avec celui-ci. Le caractère rarissime des absences pour cause de maladie de Wiki (vous pourrez vérifier, consultant à cet effet les tableaux de présence scolaire archivés dans votre établissement) ainsi que sa faible consommation de mouchoirs, attesteront de la solidité immunitaire de cette enfant dont je peux vous avouer qu’elle évolue librement dans le jardin de la maison dans la tenue qu’elle souhaite, et ce depuis toujours. Ainsi donc, qu’il fasse froid ne suffira pas à la rendre malade, à partir du moment où elle n’en ressent pas l’inconfort, la preuve.

Secundo, considérant que les parents que nous sommes puissent être rigoureusement attachés à ce que notre fille porte des vêtements chauds constamment, il vous a paru nécessaire de nous faire part du fait qu’elle n’avait cure de s’emmitoufler dans une laine lorsque celle-ci lui est superflue. Nous en prenons note et tenons à vous signaler que cela ne nous importune pas, si tant est qu’elle ne vienne pas nous appliquer ses mains gelées dans le dos.

Tertio, apparaît le problème des autres enfants. Il m’a été dit que la présence dans la cour de mon enfant évoluant bras nus, du fait des autres enfants s’y trouvant, posait problème, suggérant que cela constituait un « mauvais » exemple. Je reconnais ne pas avoir entendu ces termes exacts, mais avoir perçu cet argument au travers du bafouillage justifiant les mesures entreprises pour y remédier.

C’est ce dernier point et la sanction appliquée qui me heurtent.

Tout d’abord, revenons sur la notion de « mauvais exemple ». En quoi le fait que ma fille ne soit pas frileuse et par conséquent ne porte pas son manteau constitue-t-il un mauvais exemple pour les autres enfants ? Plus précisément, est-il possible de m’expliquer par quel mécanisme le fait de ne pas porter de manteau quand on n’a pas froid est mal ? Doit-on dans ce cas, considérer qu’avoir les bras nus est mal ? Doit-on, selon vous, craindre que ce mal auquel on adjoindrait volontiers une majuscule pour le faire paraître plus funeste, puisse être contagieux ? Quelle est au juste la définition de ce Mal incarné par un tel « mauvais » exemple ? Car si on ne souhaite pas de l’image d’un enfant agissant « mal » impunément sous le regard de ses camarades au sein d’un établissement scolaire, je ne crois pas que l’absence de port de manteau puisse y être assimilée. Ne pas avoir froid, ça n’est pas « mal ». C’est un fait, détail physiologique. Ça n’est en rien une mauvaise action.

Quel risque, en effet, à ce que d’autres élèves constatent qu’une de leurs congénères soit exemptée de doudoune ? Éventuellement, il se pourrait qu’un enfant souhaite à son tour se découvrir. Et alors ? Cette école abrite-t-elle une majorité d’enfants souffrant d’une dysrégulation de leur homéostasie thermique les rendant incapables d’éprouver une sensation de froid malgré des températures menaçantes pour leurs organismes ? A priori non (ou alors faut publier, les gars), donc nul enfant frigorifié n’ôterait son manteau à la vue de l’exemple de liberté doudounesque de la mienne. Il n’en reste pas moins possible qu’un enfant lui aussi réchauffé par ses jeux souhaite se découvrir. J’imagine que cela expose votre établissement à des récriminations de la part de parents convaincus de la génération spontanée en conditions météorologiques défavorables de germes létaux dans les cavités ORL de leur progéniture. Certes. Sachez cependant que les croyances archaïques des autres parents d’élèves ne sont pas mon problème.

Car si j’entends bien qu’il soit logistiquement difficile de veiller à autant de particularismes que d’enfants dans une école qui se voue à tous, je ne peux que m’étonner de la décision en découlant. En effet, il est quelque peu curieux que le rôle socialisant de l’école s’exprime par l’isolement décrété vis-à-vis de Wiki. Le dénominateur scolaire parvient à travers votre travail, d’ordinaire, à réunir en classe comme dans les temps de récréation des enfants si différents les uns des autres. J’ai peine à saisir comment un manteau non porté peut entraver les rouages pourtant solides de l’étonnant intégrateur social que constitue l’école. Je doute encore plus que le bannissement de la cour et la privation de récréation par la mise à l’écart qu’il implique puissent avoir un impact favorable dans la socialisation d’un individu âgé de 9 ans, fut-il coupable de n’avoir point froid.

Ne pas être frileux, ce n’est pas foutre le bordel. Remettons les choses à leur place. Cela ne met pas en danger l’équilibre de la communauté d’enfants dans la cour d’une école. Cela ne mérite pas d’être puni. Si ne pas porter de manteau désorganise la capacité normative de l’école, c’est inquiétant. Pour l’école. Si tous les enfants qui n’ont pas froid cessent de porter leurs manteaux pour faire plaisir aux adultes alors qu’ils frisent le malaise vagal à ne plus en pouvoir de suer sous leurs laines pendant qu’ils courent, cela ne les met pas en danger. Si les parents de ces enfants protestent parce qu’on a autorisé leurs enfants à ôter leurs manteaux parce que ma fille a le droit, elle, d’ôter le sien, soit. L’école doit-elle se plier aux croyances primitives des parents ? L’école doit-être bafouer la différence et le respect de celle-ci, sur l’autel de la prévention du conflit avec les éventuels parents ayant foi en une mythologie microbiolo-météorolo-physiopathologique surannée, au cas où le non-port de manteau serait contagieux ? Vraiment ?

À une époque qui parait lointaine, on aurait pu sanctionner un petit garçon qui joue avec des poupées dans la cour. Les lui confisquant, on aurait cru se prémunir du risque qu’il devienne homosexuel, comme si cela était dangereux d’une part, et comme si cela pouvait avoir le moindre rapport de causalité d’autre part. Ce faisant, on aurait pensé en protéger les autres petits garçons, qui dans le cas inverse auraient pu être tentés de jouer eux aussi à la poupée. Que de plaintes de parents évitées ! 

La comparaison est volontairement caricaturale. 

Il ne s’agit que d’un manteau. Wiki n’est pas frileuse. Foutez-lui la paix. 

Sa maman.»

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Escaliers

A few weeks ago, j’étais en congrès dans la belle & aqueuse ville d’Amsterdam. Chassez donc de vos esprits ce calomnieux «Ah bah on imagine les vacances payées à fumer des pétards». J’y étais pour bosser, voyez-vous. À mes frais, limitant d’ailleurs sur place la compromission avec l’industrie pharmaceutique à 2 stylos + 2 pupiottes (loupiottes à pupilles) [les nouveaux venus sur ce blog sauront que je néologise volontiers d’autant que je sors de garde, ayant la flemme de me souvenir du terme exact, et que j’ai la parenthèse itérative] + 1 magnet pour le frigo. Nous avons même, avec des amis, poussé l’abnégation jusqu’à donner de nos propres personnes en participant à un travail de recherche pendant le séjour. Si si. «Ability in Bols-Vieux drinkers to-not-se-vautrer-la-gueule in Dutch stairs : does local alcohol prevent visit of the local trauma-center despite local architecture ?», comparant l’issue traumatologique escalieresque après absorption par de courageux volontaires (un confrère & moi) d’un breuvage suspect versus le groupe témoin principalement imbibé de bière.

Z’ont vraiment des trucs chelous, les planteurs de tulipes. On pérore sur les coffee-shops et les dames en vitrine, mais c’est taire deux particularismes ahurissants : le Bols-Vieux & les escaliers. Quand on sait qu’ils décrivent le premier comme, je cite : «Bols Vieux is een klassieker wat betreft de smaak, een vieux van kwaliteit zoals we van het merk Lucas Bols gewend zijn. De meeste mensen kennen Bols van de overheerlijke likeuren die ze maken, likeuren met fenomenale smaken en aroma’s» on ne mesure pourtant pas encore à quel point les échelles à moquette qui ornent l’habitat autochtone sont vertigineuses. Faut tâter le 8c en varappe ou être donneur d’organes volontaire, chez eux.

Bref. Après 3 semaines de délai synaptique, cette expérience architecturologique a fait poindre une métaphore dans mon ciboulot à 2h du mat cette nuit.

Si la vie, c’est comme une boite de chocolat [Théorème de Gump] ; la maladie, c’est comme un escalier néerlandais.

Et c’est là une des principales difficultés de la médecine d’urgence préhospitalière.

Mettons que l’état de «bonne» santé corresponde au premier étage, alors qu’à contrario la mort serait le rez-de-chaussée. Et qu’on ait 3 pieds. Le bon vieux trépied vital : commande électronique-plomberie-aération = état neurologique, cardiocirculatoire et respiratoire. J’ai déjà largement (je crois) causé du fait que les 3 marchent ensemble au sens où si l’un des trois dysfonctionne très gravement, ça ne tarde pas à dégoupiller ses 2 comparses ; sans compter tous les cas où le grand écart initial entre ces «pieds» n’existe pas et où on observe un triple partage-en-sucette vital.

Le souci, c’est la dynamique de l’affaire. La temporalité de la médecine d’urgence, surtout réduite à sa courte phase préhospitalière, rend délicate l’appréciation de la trajectoire empruntée par le patient dans ce foutu escalier. Or, le sens de la pente, ça compte beaucoup. Spapareil d’être en train de remonter tranquillou vers le 1er étage que de dégringoler vers le trépas. Si le mouvement n’est pas de grande célérité, on manque de recul, nous autres smuristes ça-fait-5-minutes-que-je-le-connais-et-dans-15-minutes-je-l’aurai-déjà-refilé-à-un-collègue, pour évaluer sur un instantané la tournure évolutive que prend le patient. On fait avec. On a l’habitude de passer pour des blaireaux parce qu’on peut pas dire si le patient «répond» au traitement qui a été injecté la seconde précédente, de s’évertuer à expliquer au déchoqueur chipotant pour accepter le patient que «ben non, là, je peux pas te dire si il est stable depuis qu’on l’a pris en charge, vu qu’il a été pris en charge y’a 10 minutes». Ne pas être mort en 10 minutes ou ne pas être guéri en 15, ça ne veut pas dire qu’on pète le feu ou qu’au contraire on va caner.

Du coup, quand j’ai l’occasion de voir un patient dévaler les marches sous mes yeux, perso ça ne me pousse pas à l’optimisme pronostique malgré le dégainage rapide de l’artillerie lourde. S’aggraver devant le SMUR c’est plonger.

~~~~~~~plouf-plouf-histoire~~~~~~~~

Ça se passe en fin d’après-midi, à l’automne, sous un beau ciel ensoleillé néanmoins pas foutu de réchauffer l’atmosphère glaciale (inférieure à 30°C) que nous autres sauveurs du monde à l’extérieur du cocon hospitalier devons affronter. Nous intervenons en renfort des pompiers pour du «médical» sans plus d’infos, au domicile d’une quadragénaire célibataire que nous appellerons «Aline». Chargés de matos-mumuse-SMUR, nous entrons dans sa maison.

Le chef d’agrès des pompiers se présente à moi, me déclamant les premiers éléments qu’il a pu recueillir, tandis que nos pas nous amènent dans sa chambre. Elle est étendue sur son lit, de corpulence normale, yeux clos, quasi-nue, se tortille peu mais suffisamment pour m’informer que ses 4 membres fonctionnent, respire sans signes de détresse ventilatoire et circule assez pour avoir le teint rose. De sa main gauche, elle se gratte une toison pubienne manifestement prurigineuse.

De prime abord, elle n’est pas sur les 3 dernières marches avant le trépas.

Mon collègue pompier me tend une note médicale ; et du coin de l’œil je constate qu’Aline retire vaillamment son bras droit alors que Vlad, infirmier smur-voïvode assoiffé de sang, convoite muni de son cath gris  la belle veine qu’elle arbore au pli du coude.

Réaction bien adaptée à la douleur : on est pas sur la 4e ni la 5e marche avant trépas non plus.

Voyons voir ce gribouilli doctoresque pendant qu’électrodes et perf constituent des accessoires mode tendance assortis à ses draps. Hmmm. Hmmm. Ok. L’histoire des heures précedentes se raconte devant mon neurone. La veille, elle a vu son médecin parce qu’elle avait mal à la gorge. RAS par ailleurs. Un doliprane et au lit. Le matin même, groggy, elle s’est reposée. Puis, jugeant que l’apparition de vomissements n’allait pas rendre agréable la reprise du boulot, le lendemain, elle a fait venir un médecin «qui lui, se déplace, LUI». La note médicale qu’il a rédigé détaille un examen clinique sans grande anomalie, une gorge rouge et 3 petits ganglions se battant en duel, pas de 2e épisode gerbinatoire, bonne tension, etc. Une ordonnance pour un traitement symptomatique et zou. La suite, c’est le pompier qui me la narre : rassurée, elle a proposé à une amie d’aller boire un verre en ville (ça désinfecte, c’est bien connu), l’invitant à passer la chercher en fin d’aprèm, «comme ça j’irai à la pharmacie et vers 16h je serai de retour, t’as qu’à débarquer vers 16h30». Sauf qu’à 16h30, la copine a sonné, sonné, fait sonner le téléphone, crié Aline pour qu’elle revienne de la pharmacie, en vain. Dépitée, elle a fini par composer le 15, qui a déclenché des pompiers dont véhicule de fracassage de porte au cas où. Le genre de plan où ça aurait fait cher en serrurier d’être restée papoter avec la pharmacienne.

Ça n’est pas tant le discret trouble conductif curieux sur l’ECG réalisé spontanément par l’externe qui m’a déplu. C’est la trajectoire. Dans l’escalier.

3 minutes après avoir tenté d’esquiver le cath gris de Vlad, elle n’a pas moufté quand j’ai voulu faire connaissance en partant sur un geste sympa : lui subluxer la mandibule. Or certes un gris ça pique, mais se faire déboîter la mâchoire aussi, beaucoup. Suffisamment pour que depuis mon externat je sache qu’il vaut mieux, lorsqu’on le réalise, positionner sa propre tête à l’abri de toute réaction motrice adaptée à la douleur à type de poing dans la gueule.

Aline descend méchamment les escaliers, donc.

Perdre plusieurs marches en 3 minutes, le tarif, c’est pim-pam-poum. Allons-y. Mode «Adré se réveille s’énerve : ON».

Aline oscille en descendant. Mochement. Inadaptée à la douleur. La main dans le slibard. Avec de petits mouvements de la bouche qui puent la stéréotypie de merde. Nuque souple. Ventile bien. Tape à 105 pour une température à 38,5°C sans défaillance hémodynamique. Tension je-sais-plus-mais-bien. Petit trouble conductif inconstant sur le tracé ECG. Bide normal. Arf. ET C’EST QUOI CES DEUX PUTAINS DE TACHES PURPURIQUES MINUSCULES SUR SON TRONC ?????

2 millimètres au max d’épiderme rouge pinard + fièvre + présentation qui fait très encéphalitique = alerte thermonucléaire => défractons le sac de matériel tout en réclamant un déchoc à la régul.

Préoxygénation. Pim remplissage. 2e voie veineuse de beau calibre en prenant soin de prélever un bilan dont hémocultures because on est pas dans la définition du purpura extensif fébrile mais j’ai comme la sensation qu’on va pas jouer à attendre d’y être pour taper sur du germe, pam charge antibiotique aveuglément smuristique mais pifométriquement impérieuse.

Pendant que les pompiers brancardent Aline vers leur véhicule, Vlad & moi y préparons l’étape suivante. Poum un tuyau après une petite induction, avec tout ce qu’il nous faut à portée de mains pour parer à l’éventuel vautrage hémodynamique qui risque de se produire avant notre arrivée dans 20 km.

La marche d’après, Aline la descend juste avant l’induction : on est contraints de mettre le saturo au lobe de son oreille pour avoir un beau signal, han-han-han la vasoconstriction périphérique de mauvaise augure s’installant au niveau des doigts. Le genre qui te fait tenir la noradré prête, pour quand ses surrénales seront plus capables d’en déverser assez dans son organisme.

Ça pue le conifère de fin d’année crescendo, cette affaire.

À raison d’un remplissage débuté tôt, de l’ordre de «Il est fini le salé ? Vas-y, remets en un autre» à chaque fois que Vlad m’en a causé, le pied hémodynamique d’Aline n’a pas eu le temps de descendre une marche de plus avant notre arrivée au déchoc. Malgré l’induction, le tuyau, et la flèche temporelle unidirectionnelle de sa pathologie. Le pied ventilatoire non plus. Quant au pied neurologique, spa-évident de dire que ton patient est mieux que comateux, une fois que tu l’as intubé-sédaté, m’enfin spapire. Pas d’extension des petites taches purpuriques.

Super, elle est stable alors ?

Non. Elle a été stabilisée transitoirement le temps du transport. Donnant le temps aux réas d’injecter allègrement le triple d’antibiothérapie aveugle que ce dont nous disposons en SMUR, dès son arrivée. Avant de dévisser sa tension.

Faire du ski dans les escaliers, c’est jamais bon.

~~~~~~plouf-plouf-syndrome post garde ~~~~~~~~~~~~

Zzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzz.

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Jamais

Jamais. Adossée au siège du véhicule, pourtant distraite par la discussion, j’avais bondi sur le bouton «Imprimer» du scope tout en jetant un œil inquiet au patient. Suffit de prononcer ces mots là. On en voit jamais, de ces trucs là.

Jamais. Le régulateur qui vient en renfort de ses collègues pendant la pause méridienne, histoire qu’ils puissent aller grailler un peu, il ne sort pas en SMUR si y’a d’autres équipes dispo. Jamais, sauf là.

S’il est UN adage qui s’applique à la régul comme au SMUR, c’est qu’il ne faut jamais dire jamais. Jamais.

C’était une belle journée, comme aujourd’hui, mais en mieux. J’incarnais le renfort régulatoire du déjeuner ; ensuite il était convenu que je remplace un collègue en SMUR de 14h à 15h, et pour ce faire j’avais revêtu mes habits de lumière.

Le calme. 12h30. Pim. Premier-primo appel que je décroche. Jusque là, je n’avais eu à traiter que de rares bilans ambulanciers, pas bien méchants.

«Je vous appelle pour mon mari qui va pas bien.» Et comment à l’intonation de la dame, dénuée de panique mais empreinte d’un trouble palpable, tu sens déjà que ça fleure bon le départ d’une équipe. Minou minou minou, le chat noir. Les SMUR ont rien branlé de la matinée, mis à part 2 transferts bien sages, et clac, le truc qui embaume l’adrénaline dès les premiers instants, c’est sur ton casque que ça tombe.

Aie aie aie. L’impression ne fait que s’approfondir au fur et à mesure que les mots clés sont prononcés, entremêlés d’influences pifométriques alarmantes. Il a 47 ans, il fume comme une cheminée d’usine, il est rentré déjeuner à la maison, et la douleur thoracique le terrasse. À l’unisson sa dame et bibi déclament ces mots là : «Il est gris». Dont l’une avec un point d’interrogation. L’autre avec un point d’inquiétude.

Je clique le départ. Ça sera pompiers par carence d’ambulance privée, et SMUR d’emblée. Sans plus en savoir. Mais je veux savoir quand même.

Les quelques éléments supplémentaires recueillis me confortent dans ma décision de priver un de mes pairs de ses haricots surgelés. Ça fait 10 min que ça dure, ça serre comme un étau en plein centre du thorax, ça irradie vers la mâchoire, et le type est gris. La douleur typique dans le contexte typique des infarcts qui finissent mal : cette sale habitude qu’ont les hommes relativement jeunes à fibriller. Le trouble du rythme responsable de mort subite, ce bâtard.

J’ai même pas pris le temps de regarder qui partait, dans l’histoire. Mes yeux se lèvent. Mon collègue. Celui que je dois remplacer un moment plus tard. «Tu y vas» me dit-il. Le temps de bredouiller un truc comme quoi oui-mais-non-mais-oui-ok, en fait j’ai juste un transmission de régul à faire, précisément celle-là, mes pieds descendent les escaliers pour qu’à peine plus tard mes fesses ne s’avachissent dans le véhicule pimpomant.

C’est la fête. Au lieu de 4 d’habitude, on est 5. J’ai une jeune toubib qui m’accompagne. La pédagogie voudrait que je la laisse passer devant. Nan, pas à l’avant de la voiture, faut pas déconner. Enfin c’est ça où je lui vomis sur l’appui-tête. La pédagogie de bon docteur de CHU voudrait que je lui laisse mener l’intervention comme une grande, me contentant de jouer les inspecteurs des travaux finis & autres ailes bienveillantes. Ouais mais non. J’ai essayé. J’y arrive pas. Faut que je me les accapare. Du reste, ça n’est que contrainte et forcée que je parviens à lâcher les amarres qui me relient bien serrée à mes patients. Ma cadette de SMUR n’a pas de bol, l’histoire de ce patient je la connais déjà. Alors, au bout de 35 secondes, soit le temps de chef d’orchestriser en indiquant aux pompiers comment je souhaite évacuer le patient -brancard & aucun effort- et à l’équipe SMUR que d’emblée on met voie veineuse + morphine + scope + ECG, je reprends la parole. J’ai aucune patience. Elle pose des questions qui me paraissent superflues soit parce que j’en connais déjà la réponse, pour avoir eu le patient au téléphone quelques instants plus tôt ; soit parce que qu’est-ce qu’on s’en carre de savoir si il a 1 ou 2 g de LDL-choléstérol étant donné qu’il fait un infarct. À ma connaissance, ça se traite pareil.

Surtout qu’in fine, mes questions sont orientées. Quid d’un trauma crânien récent ? Un antécédent d’AVC ? Etc. Et de noter scrupuleusement les chiffres tensionnels mesurés aux 2 bras, quasi identiques, sur la feuille d’inter, m’adossant à ma propre cuisse droite. Écouter les axes vasculaires soi-même, parce qu’avant de jouer avec le feu, on ne laisse rien au hasard, fut-ce l’improbable baisse d’acuité auditive d’une jeune collègue qui n’a aucune raison d’entendre moins bien que moi.

Je veux le lyser. Parce qu’on est limite pour être rapidement sur une table de coro, au vu de l’heure, de la localisation, et des embouteillages. Parce qu’il a une si sale gueule que plus vite il reperfusera son myocarde, au mieux ça sera. Brrrr. Ce teint gris hideux. Gris bitume.

La délégation de responsabilités, le lâcher de lest formateur, ça sera pour une autre fois. Je sais, tenir les rênes si serrées, c’est le mal, pédagogiquement parlant. Si on ne m’avait pas laissé apprendre en me faisant un brin confiance, j’en serais pas là. Oui mais voilà : j’y arrive pas. Ça va pas assez vite, ça va pas comme je veux, c’est pas les questions que j’aurais posé, l’anticipation thérapeutique et du brancardage n’y est pas, et surtout : je suis une chieuse impatiente. J’explique tout ce qu’on veut mais pas moyen de regarder le patient et la situation de loin sans rien dire. No way. Y’en a qu’une, de mes jeunes consœurs, que je suis parvenue à laisser gérer ses inters sans trop m’immiscer. Parce que c’est elle, que c’est elle aussi une des nombreuses enfants spirituelles de Dark, mon mentor de réa.

Bon ok, aucune contre-indication à la lyse. Bouclette a déjà injecté l’aspégic, 250 mg IVD sviouplé, juste après que soit écarté tout signe de dissection et après avoir poussé la morphine qui elle s’en fichait de savoir si le mec disséquait. J’ai saisi le tracé ECG sortant du scope, ô surprise, un infarct. Magnifique. La médecine d’urgence est vraiment pleine de surprises… Même quand au téléphone on sent déjà la thrombolyse se profiler.

C'est pour ça que le monsieur il est gris.

C’est pour ça que le monsieur il est gris.

Ça tombe bien, ce tracé. Je voulais le lyser. Donc on va le faire.

Et pim. 2e voie veineuse, comme ils disent dans les livres, et pam metalyse, HBPM IV + sous cut, et clopidogrel per gosier. Que de mots compliqués pour dire «bouché => destop». Bouclette enquille.

«Allo ui la régul ?» un petit bilan, le brancardage qui va bien jusqu’au camion des pompiers, et shit.

Shit. En laissant le patient se faire escorter en lit à porteurs dans le véhicule écarlate, j’ai croisé une petite puce, d’exactement le même age que la mienne. Sa fille.

Y’a comme un bip négatif de réponse erronée qui retentit à la fin de chaque phrase que ma cervelle me suggère de prononcer. Qui fait «bup» plutôt que «bip». «C’est pas grave». Bup. «Tout va bien se passer». Buuup. «Ton papa va bientôt revenir à la maison». Buuuuuup.

Tais toi, Adré. T’en sais rien, peut-être qu’il va faire la fibrillation ventriculaire réfractaire, et qu’elle ne le reverra plus jamais.

«Tu es en quelle classe ?». J’ai trouvé que ça. «En CE2 ? Oh c’est bien, t’es grande !». Vas-y, rame, Adré, ça galbe le buste, l’aviron.

Faire sa fière qui sait détecter l’infarct au téléphone, se la péter de tout anticiper dans la prise en charge, se perdre dans des considérations de pourquoi-la-collègue-autant-diplômée-elle-fait-pas-aussi-bien-alors-on-la-laisse-pas-faire, tout ça pour se ramasser devant une gamine de 7 ans en balbutiant des poncifs débiles comme quoi c’est vachement bien d’être en CE2.

Bouclette a ce 6e sens. Elle est capable de sentir quand il faut m’appeler pour me sortir du pétrin. Y’a plus qu’à fuir dans le VSAB. Donner l’ordre de marche, défaire le bordayl des fils du scope & des perfs, activer les suspensions du brancard pour maximiser le confort du patient, voir les kilomètres défiler.

Il a fallu que j’explique à l’externe qu’on en voyait jamais pour que ça arrive. Un RIVA. Un vrai. Un beau. Le rythme qui atteste de l’efficacité du destop.

Rooooh Il Va Achemenmieux. RIVA.

Rooooh Il Va Achemenmieux. RIVA.

Jamais le toubib qui prend l’appel en régul n’a l’occasion d’imprimer lui même le tracé rimant avec reperfusion coronaire. Presque jamais. Souvent, par contre, je me laisse décontenancer par la présence d’un enfant sur une inter. Et toujours, je trouve un alibi pour ne pas m’occuper de la paperasse qu’il est impératif de traiter. Jusqu’à bloguer à l’arrache cette histoire plutôt que de traiter ces maudits 85 mails urgents.

Encore un post qui ressemble à rien.

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Homebox

Et voilà. La gamine & moi venons de mener une expédition punitive en Suède, histoire d’acheter des boites. Et une couette de compétition. [Étant donné que je pratique le sommeil à très haut niveau, il me fallait bien une couette de compétition, n’est-ce pas ?]

Des boites.

Parce qu’être en cours d’acquisition d’une maison génère de la paperasse, des tonnes de paperasse, et qu’il n’y avait plus assez de boites pour la ranger.

Farandole de boites.

Des boites en carton, appelées ranges-revues ; des boites en plastique transparentes pour y caser le boxon en anticipant même que ça permettra de déménager plus aisément par simple translation géographique des boites ; des boites en bois de tous formats, pour y mettre peu-importe-quoi puisqu’in fine, c’est parce que j’aime les peindre avec des ocres que je les accumule.

Et maintenant, y’a plein de boites, pour ranger la paperasse engendrée par le projet, plein de boites pour tout, sauf qu’il n’y a plus assez de place sur les étagères pour les disposer. Pas d’achat d’étagères envisageable, no no no, y’a plus de place pour installer des étagères supplémentaires.

J’ai l’air maligne, avec mes boites.

M’en fous, un jour, quand les travaux auront succédé à la paperasserie, j’aurai le triple de superficie habitable sans compter grange & appentis, et y’aura des boites partout dans ce paradis domestique.

D’ici là, va falloir surnager dans l’entassement boitesque. Ce soir, y’a consolation sœur + vin blanc + pizza + saison 4 de Homeland. Na.

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Urticaire

Je suis furaxe. Et je sors de garde.

Ah je les vois déjà, les quelques-uns en train de préparer le popcorn à la lecture de cette simple introduction. Vous emballez pas, les gars, 1) Je n’ai pas attaqué le vin blanc ; 2) J’ai pas le temps ; 3) Ça fait tellement longtemps que j’ai les doigts muets du clavier que la maison ne saurait se porter garante de la qualité de la prose rageuse.

Il se trouve que ce matin, très tôt, j’ai en mode raaaaaaaaah lâché quelques tweets comme d’autres se font claquer les articulations en tirant sur leurs doigts pour passer leur hargne. En voici une rapide retranscription, pour ceux qui n’auraient pas d’addiction tweeteralle (ou ceux qu’auraient autre chose à faire que de suivre chacun de mes tweets) :

«Cher interne dans un service lambda… Une douleur thoracique typique et reconnue par le patient comme celle de l’infarctus, quand l’ECG montre un sus-décalage systématisé avec un miroir électrique, ça n’est pas « rien », et ton dosage de tropo on s’en tape. Bisous.» «P.S. Ne pas savoir, à bac + 7, est discutable … Mais ne pas demander sans délai à qqun susceptible de savoir (le 15 ?) : indéfendable. Kiss» «Et qu’on ne vienne pas me crier que je suis méchante, trop exigeante, vous comprenez ces pauvres choux mal encadrés …» «Quand le patient te dit que c’est comme l’infarct, il te le dit, non ? Suffit de l’écouter. À la base.» Puis quelques précisions en réponse à des réponses [faut suivre], et : «Leçon du jour : non le traitement de l’infarctus n’est pas le mépris, et le traitement de la douleur n’est pas le dosage de troponine.» «C’est con, je croyais pourtant que le métier de soignant impliquait de soigner les gens.» Enfin, à un tweetos (que je salue ! c’est pas contre toi, ce post, t’inquiètes !) me signalant que «Après, appeler le 15 depuis un service parce que « on ne sait pas » … Je ne sais pas dans quel hôpital tu seras bien reçu, hein.» j’ai répondu : «Un jour faut oublier la peur de prendre un soufflon parce que quand on est adulte on raisonne l’intérêt du patient. Point.»

Moi, énervée ? Nooooooon. En fait, jusque-là, ça allait. Le défouloir tweeteral faisait effet. Et puis un interne, s’improvisant avocat de la défense de son collègue que pourtant je n’ai pas nommément diffamé, et auquel je n’ai pas physiquement arraché les globes oculaires ni parlé puisque n’ayant pas eu de contact direct avec, a argué ça : «Lol c’est vrai que dire ou faire des conneries ça n’arrive jamais aux urgentistes ou smuristes.»

Et là, coite sur le plan moteur, ça s’est déchaîné dans ma tête pourtant post nuit blanche.

Le défenseur auto-inventé est probablement un type très bien avec lequel je partagerais bien des opinions, il n’a peut-être pas réfléchi, il sortait peut-être de garde lui aussi, voire venait de vivre une situation difficile pour un de ses patients avec un crétin d’urgentiste en face. Probablement. Mais n’empêche.

Le «lol» a sonné comme un WTF tu gaspilles 3 caractères dans un tweet limité à 140 dans ma tête. «Lol». «Laughing out loud». Sauf que ça ne me fait pas du tout rigoler.

L’hyper-résonance du non-argument employé après cet acronyme malvenu m’a fait passer au stade RAAAAAAAAAH.

Passons rapidement sur la véracité de l’idée «les urgentistes font aussi des conneries». Oui, bien sûr que les urgentistes nous faisons des conneries, et en prononçons. Des tonnes, même. Moi la première ! Est-ce un argument recevable ? À mon sens, non. C’est un des arguments les plus pourris qu’il m’ait été donné d’abhorrer.

Déjà parce que son émetteur semble confondre deux choses : erreur et faute. Loin de moi l’idée de disserter sur des notions juridiques en sortant de garde. Il faut lire ici ces mots dans leur sens «commun», celui qui ne nécessite pas d’avoir fait 15 années de droit pour être compris.

J’ai été outrée par une accumulation de fautes, avec une belle dose d’erreurs aussi, mais c’est vraiment le coté «fautif» de mon jeune confrère qui m’a abominée. L’erreur est humaine, comme dit proverbialement celui qui a la sagesse d’oublier qu’il aurait pu s’agir de son grand-père [pas celui pété de tunes et acariâtre, l’autre]. Ok, et donc les urgentistes ne commettent jamais de fautes ? Si. Dont moi.

Oui mais alors ?

Ben ça soulève une famille de lièvres qui font 250 kg/pièce.

Traduisons d’abord la situation en français.

Vous êtes interne (donc jeune médecin, mais médecin quand même) affecté dans un service hospitalier (mettons de la rhumato). Vous êtes appelé pour un patient qui a très mal. [Je fais volontairement cette phrase «nue» de plus de détail… ] Atrocement mal. Ce patient a pour antécédents le problème de genou pour lequel il est dans votre service, et une belle crise cardiaque (un infarct, quoi, roooh). Et il a mal, très mal …. dans la poitrine. Et vous dit «ça fait mal comme l’infarctus». Vous faites un électrocardiogramme (ou jetez un œil a celui fait spontanément par l’infirmière) sur lequel le tracé, très différent du tracé sans douleur d’il y a 1 semaine à l’entrée, est typique d’un infarctus massif. Quand je dis typique, considérez que c’est l’équivalent du raccourci intellectuel faisable entre «il y a des nuages, de fines gouttes d’eau en tombent, c’est mouillé sur le sol, on est en Bretagne [désolée, @UnDruide, c’est pour métaphoriser l’argument clinique de terrain] …» et «il pleut». Rappelons que vous avez à vos cotés un breton qui affirme qu’il pleut (le patient qui, déjà passé par cette douleur, dit que c’est identique à l’infarctus). Alors certes s’il faut commencer à donner du crédit à tout ce que disent les patients bretons, on a pas le cul sorti des ronces. Mais quand même.

Avant de faire pire, médicalement, humainement, éthiquement, que le jeune confrère incriminé dans mes tweets, va falloir vous accrocher. Pour vérifier que je n’étais pas dans un délire de spécialistes intolérants à la moindre expertise de confrères «normaux», j’ai soumis un résumé clinique à un panel représentatif de gens qui n’y pipent rien. À savoir mon mec (au réveil), ma gamine de 8 ans, et mon chat. Si si. Aucun des trois ne peut revendiquer le cursus médical qui vaut à n’importe quel toubib interne ou sénior le «respect» de ses décisions par l’infirmière qui a 30 ans de boutique, qui sait bien ce que ça évoque et que ça pue du cul du myocarde, et qui est sommée de fermer sa gueule et d’appliquer les prescriptions rédigées par le dieu-vivant de la médecine qu’elle a en face d’elle. [Cas non rare, mais ici heureusement pas cette notion].

Aux questions : «1) Tu en penses quoi ?», «2) Du coup tu fais quoi ?», & à la question bonus après exposition de 3 secondes chacun des ECG «de base» & «quand ça fait mal» du patient (sur un écran de smartphone) «3) et les 2 images, elles sont pareilles pour toi ?» ; les sujets interrogés ont répondu respectivement :

- 1 : «C’est un infarctus, non, ça craint, hein ?» / «Ben je sais pas mais c’est peut-être une grave problème du cœur !» / «Miaou».

- 2 : «J’appelle le SAMU, le cardio, le chef, ma maman ; je flippe ma race ; et on peut pas lui donner un doliprane ou quelque chose ?» / «Je fais le 15» / «Miaou».

- 3 : «Non» / «Non, sur cette image-là il y a des grands machins qui dépassent» / «Miaou».

Preuve s’il en fallait que mon chat est prêt pour passer sa thèse.

Voilà qui nous amène à la faute de compétence. J’ai une amie (qui se reconnaîtra et que ceux de mes lecteurs qui la connaissent reconnaîtront) qui ne supporte pas l’incompétence. Erratum, j’ai plusieurs amies dans ce cas. Dont une qui sera identifiée par certains sans aucun doute. Mon avis sur ce problème d’incompétence est plus modéré que le sien, en général. Et pour cause, j’aurais du mal à croiser le miroir si l’incompétence n’était pas, à mes yeux, permise dans une certaine mesure. J’estime qu’un médecin n’est pas censé être omniscient de la médecine. Mais penser «infarctus» quand le breton vous dit qu’il pleut, même un orthopédiste ou un expert comptable peuvent le faire. Du reste, il y pense, cet interne, à l’infarctus, puisqu’il fait doser une troponine (méthode consistant à placer dehors un pluviomètre afin de constater après plusieurs heures si oui ou merde il a plu). Malheureusement, au-delà d’être incapable de voir sur l’ECG le tracé livresque d’infarctus, il néglige le fait qu’un tracé se modifiant est par essence suspect, et surtout il ne traite pas. Traiter, dans l’infarctus, c’est faire en sorte que l’artère bouchée soit désobstruée en urgence absolue (notamment en confiant immédiatement le patient à un cardiologue dans un plateau technique adapté), refiler de l’aspirine, et saupoudrer de fines herbes thérapeutiques qu’il ne tue personne d’oublier. Donc donc donc …. Ne connait pas les signes cliniques et ECG typiques d’infarctus, ne fait rien pour traiter…. L’excuse de l’incomplétude de formation (il n’est qu’interne) ne vaut pas. Ça, c’est 0 à l’internat et retour en 6e année.

« Des grands machins qui dépassent ». La vérité sort de la bouche des enfants.

Un jour où j’étais interne en pédia, je demande à un externe de me calculer une des seules posologies exigibles au concours qu’il doit passer 15 jours plus tard. Celle du … paracétamol. «Je sais pas». Étonnée, j’apprends de sa bouche par la suite que «T’façon, je m’en fous, je veux faire médecine générale». Crétin. Alors que je n’ai pas encore eu le temps de dégainer ma batte de baseball, il complète : «Je veux m’installer en zone rurale. J’ai pas besoin de bosser ces trucs relou, les gens dans ce trou paumé ils ont pas le choix, ils ont besoin d’un toubib». Saint-Antoine a cessé ses cachotteries et j’ai verbalement mis son crane dans un état tel qu’il n’était pas loin de pouvoir donner ses organes. [Rassurez-vous, c’est le seul petit connard à m’avoir sorti un argumentaire aussi terrifiant de tous ceux que j’ai pu croiser.] Tout ça pour dire que la faute de compétences, à des points pareils, ne me parait pouvoir être imputable qu’à une deuxième faute : celle de j’en-ai-rien-à-carrer-du-patient-isme.

J’en rapproche 2 autres fautes : la faute bloubiboulga et la faute tennis.

La faute bloubiboulga c’est celle qui consiste, quand on ne sait pas, à ne pas s’en rendre compte, et/ou à ne pas prendre les mesures supplétives à sa propre incompétence. Il l’a malheureusement su, cet interne, qu’il ne savait pas. C’est lisible dans les quelques mots qu’il a tracé dans le dossier, assortis d’un point d’interrogation. De même que l’hypothèse grave, il l’a émise. Mais il a douté. Trop une bille pour être sûr. Soit. Mais pourquoi pas l’appel à un ami ????? Excuse facile : la peur. De se faire engueuler par le sénior d’astreinte / le cardio / le SAMU / mon chat ; de ne pas savoir primo, voire secundo d’avoir appelé « pour rien ». Et alors ???? Quel est le souci ? C’est plus grave quoi, un patient qui passe l’arme à gauche alors qu’il avait encore de beaux jours devant lui, ou se farcir un aîné acariâtre mais compétent ? Peut-on vraiment, quand on est professionnel, bac + 7, faire l’impasse sur le recours nécessaire à l’évaluation médicale fiable et ainsi la prise en charge d’un être humain, sous prétexte qu’on a la peur puérile que Maman gronde qu’on ait encore fait caca à la culotte d’avoir eu peur du loup ? Vraiment ? Comment la fierté, l’impossibilité de dire «oui oui» en fermant les écoutilles le temps de se prendre un savon par l’éventuel blaireau mécontent d’avoir été alerté pour des symptômes suspects, peut justifier l’idée de laisser crever le patient desdits symptômes suspects ? Vous vous imaginez, vous, expliquer à la famille d’un patient mort dans la douleur (en plus) prématurément, que «oui bien sûr je l’ai pensé que ça pouvait être grave, mais vous comprenez le chef la dernière fois il m’a traité de mauviette quand je l’ai fait lever en pleine nuit, alors oui j’ai 25 piges passées et je me targue d’avoir le droit de prescrire, mais là vous comprenez j’ai pas osé l’appeler». J’essaie, même en pleine nuit, de ne pas prendre de haut toute sollicitation d’interne / infirmière / aide-soignante / etc, qui affolé, m’appelle pour un patient qui de prime abord n’agonise pas. Cependant ça doit m’arriver, d’être odieuse. Mais je peux vous jurer que quand ils veulent, ils peuvent. Et ils l’obtiennent, la réassurance / le renfort / la réponse à leur question concernant tel signe clinique. Faut arrêter avec cet argument de «han mais ils ont peur» à toutes les sauces. J’ai été interne. Et externe. Dans la vraie vie. J’ai majoritairement eu des chefs qui aimaient dormir, caractériels de surcroît. J’étais peut-être pas pleutre, médicalement, allez savoir. Peut-être que je connaissais mieux mes limites ; m’enfin mes cours, ça m’étonnerait, pas jusqu’à tard. N’empêche que quand j’avais un patient qui m’inquiétait, mais bon sang, je les réveillais, les gars, pas de pitié ! Et en général je réveillais le réa de garde + mon chef, quitte à ce que ça soit par excès ! J’avais trop peur, moi aussi ! Peur pour le patient !!!! DONC : argument bidon. C’est pas du courage que de ne pas vouloir en être réduit à contempler les conséquences envisageables de son inaction, ou celles de l’absence de maîtrise de ses propres limites. La voilà, l’inexcusable faute de prudence.

Non et puis la faute humaine, merde. Il a mal. Mettons qu’on soit persuadé qu’il a mal parce qu’il est tombé et que c’est pas grave. Mais il a mal. Très mal. On le soulage, bordel de bordel !!! On a pas fait médecine pour regarder les patients gueuler de douleur, leur dire «je vous marque une prise de sang, hein !» et repartir se coucher pendant que le patient, non seulement se voit mourir, mais en chie de douleur. J’ai rédigé, dans ma jeunesse, des prescriptions d’analgésie aussi pathétiques que celles que je constate souvent dans les dossiers de mes cadets. Ouaip c’est sûr qu’un demi-doliprane pour une fracture ouverte, c’est léger. Ça fait sourire. Voire râler. Mais dans l’intentionnalité, ça n’a aucune commune mesure avec le fait de ne prendre AUCUNE mesure thérapeutique (ni médicamenteuse, ni non médicamenteuse) visant à réduire la douleur pourtant décrite comme intense par le patient. Et je rappelle ici, pour les quelques internes qui me liraient, qu’en dehors des douleurs neurogènes ou de douleurs complexes carcinologiques (et encore …), il n’y a pas de douleur aiguë qui ne puisse pas être soulagée, ne serait-ce qu’en très grande partie, par des moyens thérapeutiques usuels. [À l’époque @nfkb & bibi avions commenté en ce sens un article joli mais naïf et par conséquent dramatique, comme j’aurais pu l’écrire quand j’étais jeune interne, sur le blog d’un interne. Je constate en voulant insérer le lien que les commentaires ont été supprimés.] Il n’y a que des gens qui ne savent pas prescrire les antalgiques, faute d’une formation adéquate ; et des situations qui n’aident pas (balancer 15 mg de morphine IVD sans possibilité de surveillance infirmière, d’oxymétrie de pouls, d’antagonisation éventuelle et d’oxygénothérapie, chez un patient qui n’en prend jamais, c’est pas couillu c’est pire… pourtant avec ces précautions on le ferait bien plus volontiers). Sous-traiter la douleur, c’est dommage, et certains vous diront que c’est gravissime. Je me réserve ce mot pour désigner l’attitude consistant à ne pas prendre en charge DU TOUT la douleur. Nada. Que dalle. Même pas un suppo de doliprane pour bébé à un mec de 85 kg ni une compresse d’eau fraîche à appliquer sur la peau. C’est pas juste médicalement nullissime. C’est inhumain. Et si on sait pas prescrire un antalgique ? Ben on demande à ceux qui savent. Même à 3h du mat.

En plus de faute humaine n°1 qui est celle sus-citée d’omettre que notre premier rôle de médecins c’est de soulager nos patients, on a ex-æquo en termes de zéro absolu de la conscience éthique : la faute d’écoute. Du patient. [D’où le «faute tennis» : double faute. Je sors de garde. Me cherchez pas sur les jeux de mots.] Ça va avec. Ne pas le soulager ni le tenter, c’est une manière de lui montrer de façon désinvolte qu’on a même pas entendu sa plainte douloureuse. On a entendu «thoracique» alors genre on a une réflexion diagnostique autour de l’ECG, tracasserie intellectualo-médicale culminant en dessous de rien, n’aboutissant d’ailleurs à aucune décision thérapeutique autre que l’attentisme involontairement équivalent à «ça passe ou ça casse» ; mais faut clairement ne pas avoir entendu «douleur» pour ne pas, ne serait-ce qu’empathiquement, être tenté de la soulager ; et n’avoir absolument pas écouté pour ainsi y avoir été sourd. Si à l’écran de mon ordi s’affiche, à 3h du mat, un message d’erreur alarmiste chelou, et que je suis trop dans le pâté pour prendre en considération, et bien après tout je m’en branle ! Ça n’est qu’un ordi ! Je vais me pieuter sans même en lire le détail et le lendemain je demande à mon frère ! M’enfin un être humain, qui dit avec tous les trémolos de la confiance qu’il accorde à votre port de la blouse blanche, «Docteur j’ai très mal» (peu importe ici où et comment ni pourquoi, à la limite) (oui les patients, d’autant plus qu’ils sont dans une détresse vitale / douloureuse intense / psychique aiguë / etc, vous affublent de «Docteur» alors même qu’ils vous connaissent comme étant l’étudiant de 2e année de médecine et sont neurologiquement parfaits, à 3h du mat), quand le type [et si je veux je rajoute encore 12 parenthèses dans la phrase, me cherchez pas, j’ai pas dormi] (je dis «le type» parce qu’au-delà de sa qualité de «patient» et de la votre de toubib, c’est un humain et vous aussi, bordel) vous sort ça, n’est-il pas pour le moins curieux d’y réagir en un «on va vous faire une prise de sang, allez, bonne nuit» et de se casser ? Le 2e effet kiss-pas-cool de cette surdité brutale à ce que dit le patient, c’est que ce patient, il l’a donné, le diagnostic. D’emblée. «Ça fait mal comme l’infarctus». Ce qui même si ECG normal justifie d’instaurer un traitement antalgique et à visée tu-vas-pas-faire-ta-maligne-la-coronaire-je-te-vois et de mettre en oeuvre une prise en charge adéquate.

Il m’arrive d’être bigleuse devant un tracé ECG. D’être sourde à une plainte d’un patient. D’être idiote dans mon raisonnement. Souvent. Parfois les 3 à la fois. Il m’arrive d’être conne par pêché d’épuisement. Il m’arrive d’être imprudente. Si vous saviez, chers tous potentiels appelleurs du 15 un jour où je taffe, tout le potentiel de merdoiement que je sais déployer à l’occasion… Mes pauvres, ne croyez pas vous en sortir en évitant soigneusement mes jours postés et mon département ! Les autres aussi, ils chient dans la colle, souvent. [Sauf toi à qui je pense. Et toi, et toi, aussi.] Grosso merdo vous encourrez statistiquement un risque de tomber au mauvais moment avec n’importe lequel d’entre nous. Plus ou moins sévèrement. Pour autant, je crois qu’il est sain, pour ceux qui ne sont pas situés dans une de ces horreurs spatiotemporelles là, aux mêmes moments, de s’indigner pour le patient. Parce que s’indigner ça n’arrive que quand le sort du patient vous tient à cœur, d’une part. Parce que s’indigner c’est prendre soi-même un claque de la connerie des autres, mécanisme qui permet d’apprendre comme par vaccination et rappels éventuels les différents écueils dans lesquels il est périlleux de choir ; pas seulement à partir de ses propres âneries mais celles des confrères, multipliant ainsi les tapes préventives dans nos têtes à chacun. Donnant du grain à moudre intellectuel, l’indignation génère la prévention de récidives, pour sa propre pratique et pour celle de nos collègues, de concordance de fautes & d’erreurs par l’application mentales voire institutionnelles de mesures permettant de les éviter. En ne critiquant jamais rien, fus-ce au prétexte que la perfection n’est pas de ce monde, je doute que la seule augmentation de l’entropie dans le système soit à l’origine d’améliorations … Et ce quel que soit le référentiel. J’ai pas hurlé sur cet interne. J’avais autre chose à faire, de bien plus vital et urgent. Fort est à parier que ça ne soit pas un mauvais bougre jusqu’au bout des doigts ; simplement un jeune toubib un peu grisé par ses nouvelles prérogatives, malheureusement trop surmené pour avoir connecté le neurone droit et le neurone gauche, voire aussi formé de façon insuffisante (la faute à qui ?) ; qui lorsqu’il apprendra les conséquences de ses actes (et non actes) s’en morfondra sincèrement. Ou bien c’est un ptit con sous la forme pure. Y’en a. Peu, mais y’en a. Cf celui qui considère que rien ne pouvant contrarier son projet professionnel, il n’est pas nécessaire qu’il sache, de mémoire, dire à la mère d’un gosse de 10 kg fébrile qu’elle peut lui administrer un suppo de 150 mg de paracétamol, ni même avoir l’idée de l’option-B-en-cas-d’oubli-de-poso : «donnez lui en pipette jusqu’au trait « 10 kg »». Tellement c’est un petit con. Je l’ignore. Je sais juste que j’ai vu autour de moi des petits cons devenir de bons toubibs, malheureusement parce qu’ils ont pris des claques, soit réalisant leurs propres erreurs, soit se les faisant insuffler dans les bronches si fort que ça les en a marqué, soit percutant vertigineusement que tel drame arrivé à tel patient de co-interne/externe/chef aurait pu advenir à un de leurs patients tant ils avaient commis les mêmes fautes que narrées dans le drame. Honnêtement le seul intérêt que j’avais à tweeter ces quelques lignes ce matin, hormis l’exutoire que je peux trouver ailleurs, c’était cette pichenette-là, à la manière de «Hey, les jeunes, faites gaffe. Ça craint.» Oui, il y a une sorte d’impériosité à vouloir répandre maladroitement un «Plus jamais ça», anonyme, dans ces tweets comme ce post, auprès de la modeste audience que je peux recueillir. La fatigue aidant à croire qu’ils pourraient par magie participer à changer l’évolution naturelle d’un p’tit con d’interne (/externe) ou deux, déviant leur train évolutif du terminus «vieux con de toubib».

Parce qu’un vieux con, c’est un p’tit con qui a vieilli sans entrave, et c’est vachement plus dangereux qu’un petit con. Mon avis. La bonification tardive, mythe ou réalité ? On en parle ? ;-)

«Lol c’est vrai que dire ou faire des conneries ça n’arrive jamais aux urgentistes ou smuristes» = non argument absolu. Sans rancune pour son auteur.

[Mes propos sont excessifs, catégoriques, péremptoires, pleins de préjugés : oui, je sais. Merci. <3. Le jour où ils ne le seront plus, mettez-moi dans un scanner fissa. Et sinon, pour la psychanalyse : je peux pas, c’est trop ruineux. Alors je blogue crevée, dénuée de recul et de retenue réflexive.]

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