LOSLAFA (4)

Previously on «LOSLAFA» :

Alors jeune et insouciante, votre servitrice se rend à un congrès. Sans savoir que le bon millier d’euros qu’elle a raqué ne comporte pas uniquement la prestation scénique des orateurs (dont un se mettant littéralement à oualpé devant l’assistance) mais également la rémunération d’un diseur de bonne aventure [tu parles d’une aventure] l’avertissant que «Aorta will fuck you up». Ce qu’on peut traduire poliment (*) par «l’aorte, cette friponne, vous jouera des tours».

Voilà donc que quelques mois plus tard, la prophétie, telle la république, est en marche.

Générique

LOSLAFA, épisode 4. «Le téléphone pleure».

17h. C’est une radieuse journée de régulation, comme toujours. Les secours urgents rouges et blancs sont maintenus à l’abri de toute pathologie thrombo-embolique, parcourant gaiement le département. En clair : c’est le feu, y’a plus de pompiers, plus de SMUR, et plus d’ambulances. Tous enchaînent les interventions comme des bâtards. La frénésie téléphonique semble s’adoucir, comme si nos concitoyens songeaient enfin que ça sert à rien de faire l’infarctus vu qu’on aura personne à leur envoyer.

Mr R. décide de me sauver d’un décès par ennui profond en me passant un petit coup de fil.

«Je voudrais savoir si je peux reprendre un comprimé de [antibio très utilisé pour les infections urinaires] et de [soi disant antiseptique intestinal].»

M’enquérissant de hein-pourquoi-comment, j’apprends que Mr R. a déjà appelé hier soir pour une vague douleur abdominale sans signes de gravité, qu’il a eu mon collègue de la permanence de soins qui lui a prodigué quelques conseils dont celui de consulter son docteur aujourd’hui. Ce dernier a prescrit un traitement antibiotique ainsi que quelques fioritures.

Mr R. a suivi l’ordonnance et désire savoir si il peut malgré tout absorber un comprimé supplémentaire à mi-journée en plus de ce qui est prévu.

J’entame un blabla comme quoi faut suivre la prescription de son doc et que les antibios c’est pas des bonbons etc. Mr R. opine téléphoniquement. Nous nous apprêtons à clore la conversation.

Et là, c’te saloperie de Démon de Mais-vas-y-creuse-un-peu-plus-on-sait-jamais-qu’on-puisse-trouver-un-gisement-de-merde s’empare de moi et demande quel est le diagnostic évoqué par le médecin de Mr R.

«Une infection urinaire et une gastro».

Jubilant, le Démon s’écrie : «ouais, donc il n’a pas la moindre idée». T’as pas une infection urinaire et une gastro. Ce double diagnostic signifie clairement que le bide est vaguement suspect mais pas trop mais qu’on sait strictement pas ce qui s’y trame.

Petit-Ange du faut-pas-fouiller-la-merde-ça-sent-pas-bon prend les commandes et conseille au patient de rappeler son praticien afin que celui-ci le conseille mieux que moi. [NDLR : Pour ceux qui l’ignorent encore, on est plusieurs dans ma tête. Et ça se passe plutôt bien.] En effet, je ne connais pas ce patient et ne l’ai pas examiné tandis que lui oui. Hop, fin du problème.

«Mais là il ne consulte plus et puis j’aimerais un deuxième avis».

Ce type de requête a d’ordinaire le don de m’agacer (c’est pas au 15 de donner des 2e ou 3e avis quand il croule sous les appels de patients qui ont besoin d’un 1er avis héliporté). Mais ce connard de Démon saute sur l’occasion de reprendre un peu du terrain en grattant davantage les antécédents du patients qui ne m’en a cité que les principaux.

Parmi les antécédents «mineurs» : «oh, ben j’ai une endoprothèse aortique». Danse de la joie chez le Démon. Petit-Ange ne se laisse pas faire, et se fait préciser que les derniers examens de contrôle étaient tout à fait rassurants. Et propose un compromis : aller consulter un 2e médecin, qui sera celui des Urgences.

Ok. «Merci madame, justement ma fille va m’amener».

La trêve est courte.

La fille de Mr R. appelle. Elle préférerait une ambulance. Miracle, l’une d’entre elles s’est libérée. Je l’envoie.

Le Démon bougonne dans son coin de mon cerveau.

L’ambulance appelle un peu plus tard pour passer son bilan. «Douleur quasi-disparue, tension 12/7, fréquence cardiaque 80, saturation 99%.» Parfait. «Vous roulez vers BigCHU» [celui qui a plein de cardiologues, et de chirurgiens du bide et des vaisseaux]. Petit-Ange se moque ouvertement du Démon.

La créature maléfique n’en a que faire et me fait composer le numéro du médecin des Urgences.

Dr FélidéAuPoilSombreLuiAussi me répond.

Moi : «Tu sais que j’attire les aortes ?»

Dr F. : «Je te hais».

Le Dr F. m’accuse injustement d’attirer la merde parce qu’à chaque fois que lui et moi sommes simultanément dans les murs des Urgences, c’est l’apocalypse et les patients les moins graves à débarquer pour occuper le couloir du service sont atteints de petites-pathologies-de-rien-du-tout-justifiant-de-soins-intensifs. Alors que rien ne prouve que ces calamités se produisent par ma faute et non la sienne.

Feignant d’ignorer son affectueuse réponse, je détaille : «Bon je préfère t’en parler mais c’est très probablement une gastro. Il arrive avec telle ambulance et leur bilan est très rassurant. Mais vas voir, quand même. On sait jamais que ça soit une aorte.»

L’activité téléphonique reprend méchamment ce qui permet au Démon de cesser de bouder. De belles histoires à base de voitures et d’agressivité platanesque égayent les SMUR ainsi que le déchoc traumato.

Alors que j’envoie un collegue énumérer les fractures d’un adorateur de la vitesse ayant été malencontreusement freiné dans sa passion par un végétal hargneux, les ambulanciers qui ont pris en charge Mr R. rappellent. Ils informent le permanencier que bon, au moment de brancarder le patient, ils l’ont fait asseoir, et que celui-ci a fait un petit malaise. Rien de méchant, il a totalement récupéré, et ses paramètres vitaux sont absolument parfaits.

Ce qui pourrait se produire dans le cadre d’une déshydratation sur gastro simplex, du reste.

Mon sang ne fait qu’un tour et le Démon actionne joyeusement mon muscle fléchisseur des doigts pour cliquer «Départ SMUR».

J’appelle mon confrère. «Prends l’écho. Tu pars auprès d’un patient qui est avec des ambulanciers. Soit c’est une gastro, soit c’est une aorte».

Suintant de motivation, il me rétorque «bah si c’est une aorte ça sert à rien que j’y aille». J’explique alors à mon jeune collegue que la bienséance ne nous permet pas de laisser mourir des patients en adressant aux ambulanciers quelques bisous téléphoniques. «Ouais ben ils le descendent [NDLR : En bas de l’immeuble]». J’ajoute que moyennant la mobilisation active de son postérieur, il va rejoindre le patient et les ambulanciers au 4e étage.

Petit-Ange parvient à rallier mon estomac à sa cause et je transmets la patate chaude à ma corégulatrice afin d’aller déguster les merveilles gastronomiques hospitalières qui nous sont destinées. Elle perçoit dans mon récit transmissionnel la méfiance qu’il convient d’avoir vis-à-vis de ce cas et de la jeunesse lasse du smuriste dépêché in situ.

Lorsqu’elle prend son bilan d’intervention, elle lui signale que non, 110 de fréquence cardiaque quand t’es bêtabloqué c’est pas normal, et que oui, on va accompagner ce patient aux Urgences. Armés jusqu’aux dents. L’écho n’est pas contributive. Arf, c’est dur de voir quand on garde les paupières obstinément fermées. Ma corégulatrice organise l’accueil du patient direct au scanner, avec le médecin de la section chaude des Urgs et le radiologue prêts. Le SMUR donnera son top départ des lieux qui leur sera communiqué.

Le tube digestif satisfait des prouesses de l’ignominie alimentaire hospitalière, je remonte réguler. A ce stade, je décide de prévenir le déchoc. Cette affaire va encore me faire passer pour une incorrigible paranoïaque, cela dit c’est moins pire que n’avoir pas annoncé aux démineurs la présence d’un colis suspect dont on connaissait l’existence. Hésitante : «C’est une gastro d’après le SMUR, mais bon on va le scanner et je t’en parle au cas où ça serait une aorte».

Pas de nouvelles du SMUR. J’appelle.

Ils ont commencé à rouler en omettant de transmettre leur top-départ, et la situation est stable.

«Bah sur le remplissage il est un peu dilué, RAS, quoi.»

«???»

Tirant les vers des fosses nasales de mon confrère, je découvre assourdie par les cris de fierté du Démon que l’hémoglobine est passée de «normale» = 8,5 à «juste un peu diminuée» à 6 g/dl. A cause de l’hémodilution octroyée par un «remplissage» de 700 ml de NaCl.

Je rappelle le déchoc. Affirmative, cette fois. «C’est une aorte».

C'est une aorte. Rompue.

Il est pas joli le scanner de Mr R. Le gros truc circulaire (flèche) c’est une monstrueuse aorte, et il est pas bien circulaire parce qu’il a pété.

Et voilà comment Petit-Ange s’est retrouvé attaché à un poteau avec des plumes dans le fondement, entouré de diablotins dansant à son humiliation.

* : Cet épisode bannit la politesse quand il s’agit d’aortes, le Démon ayant décrété que ce mot ne pouvait être accompagné que de jurons soulignant la difficulté du diagnostic et la gravité de celui-ci.

LOSLAFA. Looks Or Sounds Like A Fucking Aorta.

To be continued ….

Générique

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8 commentaires pour LOSLAFA (4)

  1. J’adore votre façon d’écrire, et vos brillants feelings.
    Au fait, vous êtes combien dans votre tête?

  2. parville dit :

    Avec docAdrénaline, aorte rime avec légion !
    Une légion c’est 10 cohortes ! Une cohorte c’est 600 personnes.
    Donc docAdrénaline peut escompter diagnostiquer 6000 cas ?

  3. Dona Juana dit :

    Très en forme , j’ai bien ri !!!

  4. BOULANGER dit :

    Vous êtes géniale !!!

  5. ERLINA (@huceter) dit :

    Je viens enfin de comprendre ce que veut dire LOSLAFA ! je lis les posts dans le désordre…mais ça fait peur ces histoires d’aortes !

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