LOSLAFA (7) : There will be blood

«Du sang !!!»

Du sang. Il y en a partout. La scène est apocalyptique. Du sang. Transfuser le patient. Vite.

««««««« Rewind.

Il est 18h et des brouettes. Les équipes médicales sont en pleines transmissions. L’ensemble des soignants du service participent à la grand-messe. Je me suis levée pour amener le compte-rendu du patient dans son dossier. En face de ce box au fond du service.

«À l’aide !».

Je ne pensais pas un jour hurler au secours, au beau milieu des Urgences.

Il vient de rompre sa carotide. Sous. Mes. Yeux. Dans ses voies aériennes.

«À l’aide !». «Venez, monsieur, on va vous aider.»

Les renforts arrivent à portée d’instructions plus précises. «Le chariot d’urgence. L’ambu, 15 litres. Une pince, n’importe quoi, une Magyll ou ce que vous voudrez, une pince. Vite.»

Plusieurs bras ont déjà saisi le patient pour l’installer sur le brancard, et s’affairent à ouvrir les robinets de la perf qu’il a déjà et à lui en placer une autre.

J’ouvre le tiroir du chariot. Me sert. Laryngo. Lame. Compresses. Beaucoup de compresses.

Une infirmière me demande quelles drogues il faut tandis que ses collègues se chargent de débuter un remplissage vasculaire. «Salt water is for cooking pasta» mais quand la carotide d’un patient est en train de retapisser la pièce, de l’eau salée dans ses veines pour l’empêcher de désamorcer sa pompe cardiaque, le temps de dévaliser l’Établissement Français du Sang, ça ira très bien.

«Une induction. Sédation. Noradré. Exacyl».

saltwater

À ce stade j’en ai également plus rien à foutre des mecs qui se pignolent sur le niveau de preuve de l’Exacyl dans les chocs hémorragiques non traumatiques.

»»»»»» Fast forward

Main gauche. Une pince. Deux paquets de compresses stériles ouverts à coté. Un regard vers le haut. Le scope affiche 150 de fréquence cardiaque. Le reste on sait pas encore. Le patient a été rescopé il y a quelques secondes.

Main droite. Laryngo. Ambu. Une malheureuse seringue pour gonfler le ballonnet qui protège la trachée. L’aspiration est en train de se monter.

Entre les deux, la tête du patient. Conscient.

À droite il y a une aide soignante qui d’une main s’occupe des branchements muraux de l’aspiration et de l’oxygène qui alimente l’ambu, et de l’autre tient la perf qu’une infirmière finit de poser au bras gauche du patient.

Presque en face de moi, une infirmière et une aide soignante sont en train de défracter le chariot d’urgence. Les drogues. Et à ma demande, une source d’oxygène supplémentaire pour brancher directement sur la canule du patient.

À gauche un infirmier scope comme il peut ce patient qui était debout en train de se vider de son sang dans la minute précédente.

«Euh, t’as besoin de moi, Adré ?»

Sur le seuil de la porte, le Dr P., un jeune collègue, réalisant brutalement que si, «shit magnet», c’est approprié, me concernant.

«Chais pas, ton interne m’a appelé en disant qu’il fallait muter un patient pour l’intuber ???».

«««««« Rewind.

Mon interne vient d’arriver, relevant celui de la journée. Il ne connaît pas le dossier. Il ne me connaît pas non plus. Il m’a vu 3 secondes, lui crier «appelle le déchoc» tandis que je tenais un patient inondant le lavabo de sa chambre de sang, debout. Il a appelé le mec du secteur chaud des Urgs. Je voulais le réanimateur. Et toute sa clique. Pas pour intuber. Pas dans l’idée de muter le patient.

»»»»» Fast-forward.

Il est conscient. Ça pisse. Faut y aller.

Chaque seconde est une éternité hémorragique.

«Du propofol. Maintenant

Faut que j’arrive à bourrer de compresses la fontaine d’hémoglobine. Tout de suite. Qu’il dorme.

N’importe quelle drogue a le potentiel de le plier. Le choix sera celui de celle qui passe le plus vite du stade «ampoule intacte bien rangée dans le tiroir» à celui de «patient qui dort».

Sitôt les yeux fermés, sitôt une compresse dans le gosier. Tant bien que mal. Le passage est étroit. Y’a du sang partout. J’y vois rien. Tassons comme possible. Finalement il va falloir le curariser, pour arriver à mettre une ou deux compresses supplémentaires.

L’aspiration. Dans la canule. Ça passe. Le sang est fluide, il n’a pas encore eu le temps de cailloter, et n’obture pas trop la trachée. Pour l’instant.

«««««« Rewind.

Ça fait plus de 6 mois qu’il saignote, aux dires de son entourage. Il a consulté de nombreuses fois. Endoscopies rassurantes. Aujourd’hui, son cas a été le fil rouge. À mon arrivée en fin de matinée son orientation était déjà prévue vers un service d’ORL. L’interne de la spécialité avait déjà mis un coup d’endoscopie. RAS.

Le patient était arrivé en fin de nuit pour quelques traces sanglantes dans des crachats, comme souvent au cours des derniers mois. N’avait pas re-exteriorisé la moindre goutte depuis son arrivée.

Dans la journée le chef d’ORL était revenu le voir avec son interne et avait renouvelé l’examen endoscopique, cherchant la récidive tumorale hautement suspecte d’avoir saignoté. RAS.

Un scanner pour être sûr qu’il n’y ait pas de nouvelle tumeur invisible en superficie, et zou dans le service.

Mais voila. Le scanner a montré un anévrysme de la carotide. Au dessus de la trachéotomie que le patient avait gardé comme seule séquelle de la tumeur dont il était guéri par ailleurs. Entre la trachée et l’artère, une paroi érodée, fine comme du papier à cigarette. Depuis des mois.

J’avais appelé la régul pour demander qu’une équipe du SMUR accompagne le patient vers le plateau technique permettant de régler proprement ce souci. Risque minime statistiquement. Majeur si il devait se produire.

Bouclé le dossier. Imprimé le compte rendu. Posé en face du box.

Là, debout, devant moi, il a rompu.

3 jours plus tôt, je croyais avoir atteint le paroxysme de mon chatnoirisme de gros vaisseaux qui pètent avec la rupture d’un anévrysme aortique de 15 centimètres. Grave erreur. Le pire n’est jamais décevant, mais surtout, il y a toujours pire.

6 mois que ça saignote. Faut que ça explose sous mes yeux. Bordel.

»»»»» Fast-forward.

C’est au tour de Vroumette de constater, au seuil de la porte, que finalement je n’ai pas besoin d’elle. Enfin pour transférer le patient. Quiconque de sensé a toujours besoin de Vroumette. Comme ambulancière SMUR ou comme confidente.

»»»»» Fast-forward.

Le sang arrive. Début de la transfusion.

L’équipe de réa est là, s’acharnant à déboucher la trachéo du patient et à le reventiler. L’urgence est devenue respiratoire. Enfin. Ça a commencé à cailloter.

La cascade s’est tarit. Le bourrage de compresses et les plaquettes du patient ont fait le job.

J’ai lâché la main, la cédant sans remords aux réanimateurs.

Le chirurgien est mort de rire. De me voir. «Encore toi !?!»

Si j’avais voulu passer mes journées à prendre en charge des patients dont les plus grosses artères explosent, j’aurais fait chir vasculaire. «Tu verras, la médecine d’urgence, c’est varié», m’avait-on vanté.

Vivant. Il sort vivant de la bataille pour aller au bloc. La guerre n’est pas finie.

Du sang partout dans le box. Pas une goutte sur ma blouse. Un miracle.

Par contre, j’en ai jusqu’aux coudes, du sang.

»»»»» Fast-forward.

2 jours plus tard. Même pathologie. Mais en SMUR, à 30 putains de kilomètres de l’hôpital.

Cette fois ci c’est l’infirmière libérale qui a assisté au cataclysme. Et a sauvé le patient, comprimant sa carotide par tous les moyens possibles, jusqu’à ce qu’on arrive.

Après ça, j’ai eu droit à une semaine de vacances. Les chirs avaient sans doute besoin de repos, eux aussi.

Suite à cet épisode, un ami m’a dit : «T’es pourrie ! Ne t’approche plus jamais de moi !». ❤

 

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2 commentaires pour LOSLAFA (7) : There will be blood

  1. Lirriel dit :

    Je ne suis pas médecin, mais j’aime tellement votre plume! Et cette série sanglante est un délice (c’est assez affreux d’écrire ça quand on pense aux patients et à votre réputation entachée (hem) désormais, mais tellement vrai).

  2. Dona Juana dit :

    Oui , c’est aussi haletant qu’un bon polar !!!

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