LOSLAFA (3)

Preuve supplémentaire que les housses de couettes sont des êtres fourbes, il a fallu que j’étende le linge avant de pouvoir me caler à l’ordi pour bloguer.

7h55. L’heure d’aller voler un café délivré par la machine d’un autre secteur des urgs que celui auquel je suis affectée pour la journée. L’occasion de coller une bise à Dr Bombasse, qui s’est tapé la nuit dans cette unité détentrice de l’automate.

«Salut Adré ! Je t’ai mis un patient au 3, je sais pas ce qu’il a, mais je le sens pas

Aujourd’hui, j’ai la plus petite unité des urgences en charge. La plus petite, mais la plus chaude. Celle où on ne peut entrer que de 2 manières : soit en respirant comme une buse et/ou en ayant une tension de merde, soit en y étant de garde.

Elle m’a collé un patient qui ne répond à aucun de ces critères, et après 23h45 de garde en enfer, elle lui a collé un cathéter artériel tellement elle le sent pas.

Elle va rentrer chez elle voir ses deux magnifiques enfants, le tout en étant belle comme le jour alors qu’elle n’en a pas vu la lumière depuis la veille au matin. C’est un peu agaçant, ces meufs absolument sublimes et pertinentes au bout de la garde.

8h. Je prends les transmissions du collègue qui a fait la nuit dans l’unité chaude-mais-moins-que-mon-café-putain-ça-brûle.

4 patients, dont 3 qui ont 7 de tension et on sait pourquoi mais quand même.

Et Mr O., grand, gros ventre qui a bien profité, respire bien, 12/8 de tension et 90 de puls.

Là comme ça j’ai envie de faire d’abord le point sur les autres, si vous le voulez bien. Je me plonge dans le 1er dossier. 5 minutes plus tard, je lève le nez vers l’écran où tous les paramètres vitaux des patients s’affichent, illustrés par de jolies courbes.

Ah ben égalité parfaite. Mr O. s’est aligné sur ses congénères. Désormais lui aussi a une tension pourrie. Finalement la lecture ça sera pour plus tard. Allons voir.

Il se sent fatigué. Il a vaguement mal au ventre. Et sinon, en termes d’éléments à se mettre sous la dent : que dalle. Antécédent d’infarctus et d’hypertension, + la bedaine sus-citée, + du diabète, + la thyroïde qui déconne, + les prothèses de hanche et les soucis articulaires qui ne sont ni surprenants vu l’embonpoint, ni one of my fucking problems. Et il est sous betabloquants. Tape désormais à 105 pulsations.

Mmmmm….

Me demander tant de réflexion avant midi, c’est pas cool, Mr O..

Mais … Qui a dit qu’il fallait réfléchir ?

Laissons fonctionner le mode automatique. Après tout, dans l’immédiat, personne n’est censé savoir que je dors encore.

Le mode auto dit : c’est vasculaire. Et le seul neurone de conscience qui est actif s’accorde à dire que chez un patient choqué sans fièvre, tachycarde comme on peut l’être sous bétabloquants, qui a des antécédents d’artères dégueulasses, eh ben c’est pas complètement con. Adjugé. Soit c’est une aorte, soit c’est une ischémie mésentérique. Dans les deux cas, d’ailleurs, c’est la pouasse.

Mettons un coup d’écho.

L’aorte est impossible à visualiser : soit parce que j’ai pas encore fini mon DU, soit parce qu’il y a trop de gras et de gaz dans cet abdomen. Mais y’a du jus dans le péritoine. Pas énormément. Dans le Morrisson. Le reste, j’ai pas fini le DU, je sais pas encore bien voir.

Il n’en fallait pas plus pour faxer une demande de scanner «État de choc. Terrain vasculaire. => Aorte ou ischémie mésentérique ? Dr Adré.» tout en appelant la réa.

«Allo c’est Adré, aux urgs chaudes, j’ai un patient choqué et je pense que c’est vasculaire, il est pour vous, bisous».

L’interne de réa : «Hein ? Mais c’est qui ? Sur quels arguments ? Il a combien de -insérez ici le nom d’une analyse sanguine qui fait très sérieuse et grave- ?»

Son chef, audible à coté d’elle : «C’est qui ?»

Moi, assez fort pour que le réa-chef entende : «C’est Adré. Faut venir.»

2 secondes plus tard, dreling dreling dreling ! Le radiologue : «Vous pouvez venir avec le patient».

Depuis l’épisode précédemment narré, il suffit d’écrire «Aorte» et mon nom sur une demande de scanner pour que le patient et son escorte soient immédiatement invités à visiter le sous-sol.

25 secondes plus tard, l’interne de réa débarque. Les séniors de réa me connaissent depuis bien plus longtemps que les radiologues et n’ignorent pas que quand je dis qu’il faut venir avec l’assurance pifométrique du poissonnier qui a flairé un cachalot, c’est que c’est vrai.

Il jette un coup d’œil au dossier, au putain de bilan sanguin, et à Mr O. Décide de le mettre sous antibios. Soit. Si ça peut lui faire plaisir. J’achète pas une seconde l’infection, cependant si c’est nécessaire pour satisfaire ses pulsions à voir des chocs septiques là où y’en a pas, peu importe. Il décide d’accompagner le patient au scanner et de le monter direct en réa après. Ou plutôt son chef lui a dit que ça se passerait ainsi. Ça me va bien, dans la mesure où les 3 autres patients ont gentiment été stables à 7 de tension en attendant que je me rende disponible, mais n’ont peut-être pas l’intention de le demeurer plus longtemps.

Mr O. est monté en réa puis au bloc pour une magnifique fissuration d’anevrysme de l’aorte abdominale, que ma collègue avait fort justement senti comme craignant. Rompu juste à temps pour que le chir clampe.

[Désolée j’ai pas de photos du monstre]

La série continue …

 

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3 commentaires pour LOSLAFA (3)

  1. Dona Juana dit :

    Mais dis-moi , nom d’un cloporte , c’est une cohorte d’aortes !

  2. Aaaah, ça m’avait manqué tes chroniques, toujours aussi bien !!

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