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Bienvenue

Aventuriers de la toile, vous avez échoué sur cette page. Désolée pour vous.

Vous pouvez être un lecteur, occasionnel ou fidèle, de mes récits et pérégrinations bloguesques. Peut-être qu’on se connait ?

Ou est-ce le hasard des clics qui vous a conduit jusqu’ici ? Auquel cas, je me présente :

Je suis médecin urgentiste. Personne n’est parfait. Depuis peu, je blogue. Je raconte des interventions, j’étale le flux des âneries qui me passent par la tête, etc.

Vous trouverez ici la liste des billets de ce blog. Il y a aussi un menu (ci-dessus), un nuage de tags (plus bas sur la droite), et quelques points de repère (Abr-Utiles : Biblio-Rhum, Casting, Gloss-aire, Lisse-Ting, Liste des Abréviations).

Parfois je fais des photo-montages pour illustrer ma prose, comme ici. On compense comme on peut le fait de ne pas savoir écrire…

Voilà, en tous cas, ravie d’avoir reçu votre visite. N’hésitez pas à me faire part de vos suggestions / commenter les billets. Vous êtes surtout invités à rire, et si vous désirez me contacter, vous me trouverez sur Twitter @docadrenaline ou par mail docadrenalin@gmail.com .

Bonne promenade ! :-)

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Rirettera bien qui rira le dernier

♫♪♫ Adré-ton prend sa bougieeee, la smurette, la smureeètte, Adré-ton prend sa bougieeee, et s’en va sauver des gens, et s’en va sauver des gens ♫♪♫

Primo, le premier qui me traite de thon, je l’intube au gravier en prenant bien soin de lubrifier la sonde avec de l’huile pimentée, le tout sans sédation. Il me fallait une rime en «ton» et là, comme ça, j’ai pas trouvé mieux.

Secundo, je me trimbale aussi avec une infirmière, un externe, un ambulancier, du matos et 12 cameramans, mais ça bousillait tout le couplet.

Tertio, il va de soi que nous sauvons le monde, mais «monde» ça sonne moins comme «joncs» que «gens». Voilà. Reprenons.

[N.B. Faut qu'elle soit idiote, Jeanneton, dans la chanson d'origine, pour aller couper des joncs, alors qu'on en trouve de très seyants en or chez tous les bons bijoutiers. C'est à croire que le réalisme scénaristique ne revêt pas plus d'importance dans la chanson paillarde que dans le film documentaire spécialisé dans la copulation humaine. Couper des joncs ... Pffff.... À moins qu'il faille y voir une métaphore bolchevique, ce qui d'ailleurs serait cohérent avec l'usage de la faucille ?]

[J'avais dit : «Reprenons», n'est-ce pas ?]

♫♪♫ En chemin elle rencontre, la smurette, la smureeètte, en chemin elle rencontre, 4 jeunes & beaux garçons sapeurs & leur 2-tons ♫♪♫

Et quand je dis «chemin», c’est un euphémisme. Le bout du bout du bout du monde, c’était. Hors département, et encore à l’extrémité dudit département limitrophe, proche d’un autre. 40 minutes d’hélico. Le SMUR territorial, dépourvu d’engin volant, aurait mis tant de délai à arriver par voie terrestre que leur régul avait quémandé à ma mienne un ptit coup de mains.

♫♪♫ Le pompier, un peu timide, à Perpette, à Perpèeette, le pompier un peu timide, lui fit quelques transmissions ♫♪♫ [Echo : «♪ lui fit quelques transmissions ♪»]

Tu m’étonnes qu’il soit intimidé ! C’est pas tous les jours qu’ils voient une déesse venue du ciel interviennent avec un SMUR extradépartemental, à Perpette. Le chef d’agrès pompiers local s’adressa à votre servitrice, «Bonjour docteur tralali tralala», lui contant brièvement l’histoire clinique du patient, illustrée des paramètres chiffrés mesurés (tension, sat, etc). [Attention digression] Ce qui me pousse à digresser, anecdote récente oblige, sur le fait que ledit pompier s’en soit référé à moi, le toubib, comme le veut la coutume transmissionnelle préhospitalière ; et non à l’infirmier m’accompagnant, qui lui est un homme avec un «h», des roubignoles (enfin je sais pas, j’ai pas palpé), et des poils pectoraux. Je digresse parce que même sur Face-de-Caprin y’a un groupe intitulé «Mais arrêtez de me demander quand le docteur va passer, bordel, c’est moi» destiné à unifier dans l’adversité anti-jeuniste & sexiste les jeunes femmes médecins, car oui : nos interlocuteurs, surtout lorsque nous sommes accompagnées d’infirmiers suintant la testostérone, ont tendance à les considérer eux comme les docteurs, et nous autres bombasses surdiplômées comme les infirmières. Le lecteur impatient est invité ici même à sauter ce paragraphe, ou éventuellement à aller se faire cuire un ovule géant de gallinacée. Donc. À Perpette comme en général, cette méprise ne s’est pas produite, en raison de mon charisme époustouflant l’inscription «Médecin» sur ma tenue de SMUR, ainsi que de mon attitude hautaine histoire de manifester mon évident leadership volontaire. Car oui, même au fin fond de ce trou du cul du Monde département limitrophe, ils savent lire. Et quand bien même on m’imaginerait infirmière, comme ce fut le cas cette semaine, dans le civil, de la part de parents d’une camarade de ma gosse, je vois pas en quoi je devrais m’en offusquer, ce que pourtant traduisait leur attitude désolée lorsque j’ai corrigé. En quoi serait-il «dégradant» d’être infirmière ? Je vous le demande, parce que là, je sèche. Par contre, ayant bien perçu que dans cet abruti d’inconscient collectif, «infirmière c’est misérable comparé à toubib», j’aimerais bien qu’on m’explique en quoi, bordel, une femme y serait forcément assimilée, si ce n’est par sexisme ordinaire. Chié bordel de mes couilles ovaires. Groumpf. [Fin de la digression]

♫♪♫ La toubib qui’était d’passage, ptêt distraite, ptêt distrai-è-te, la toubib qui’était d’pas-saaage, a déjà foutu le camp ♫♪♫

Ce qui m’agaça un tantinet, faut le reconnaître. De deux choses l’une : soit le patient est inquiétant / grave au point qu’il faille un SMUR, donc un médecin dans le transport sanitaire, auquel cas le toubib présent avant l’arrivée hélicopteresque reste ; soit y’a pas de quoi fouetter un chat, ce qui permet à mon confrère de se libérer et à la Sécu d’économiser le kérosène. C’est là, à cet instant, quand le pompiers a dit «Ui alors le docteur lui a fait de la morphine, et puis il a laissé un mot pour le médecin des Urgences [et moi, bordel, suis-je trop bête pour que ma consœur s’appesantisse à me faire part de ses transmissions ?], et il est parti» que j’ai eu la profonde niaiserie d’en conclure que le patient n’allait pas si mal. Et ça, ce raccourci, c’est clairement pas la faute de la toubib locale, c’est la mienne. Débile je suis. Auto-groumpf.

♫♪♫ Alertée par un message, la smurette, la smureeètte, alertée par un message, la smurette s’interrompt ♫♪♫

Le hasard veut qu’avant même d’avoir grimpé dans le rouge camion des pompiers, la régul tenta de me joindre. Urgemment. «Ui allo, Adré, y’a un carton à 3 km de là où tu es, a priori un blessé grave inconscient, en train d’être désincarcéré, faudrait p’t’être que t’y ailles. T’en es où avec ton patient ? T’as fini ?»

Le ver est dans le fruit.

Tout près, en résumé loin de tout sauf de moi, précisément dans le département limitrophe du département limitrophe au mien, y’a un gars salement amoché. L’addict à l’adrénaline que je suis frétille. Avant que la censure appliquée du Démon interne de FaisBienTonTafBourrique ne reprenne la main, imposant sa raison. «Euh ben je l’ai pas encore vu, le patient pour lequel j’ai été envoyée, je vais l’évaluer rapido et je te rappelle, ok ?», consciente qu’à ce point de no-man’s-landisme, j’ai largement le temps d’examiner le premier avant d’être doublée pour le second. En plus, chuis en hélico, naquenaquenère.

♫♪♫ L’esprit prit par le deuxième, la smurette, la smureeètte, l’esprit pris par le deuxième, alla voir l’premier patient ♫♪♫

Après tout, mon taf, à coté de la prise en charge de détresses vitales avérées, c’est de savoir dire si oui ou étron, le pronostic d’un patient semble engagé à très court terme. Pas nécessairement de poser un diagnostic précis, avant même les résultats d’examens complémentaires qui seront réalisés en milieu hospitalier. C’est du tri. Devant un patient X, à partir du moment où il parle + il respire + il circule, mon job, c’est d’acheter ou pas l’éventualité d’un péril imminent. À vrai dire, c’est être tel un maquignon du risque vital.

Or là, ce qu’avait soupçonné la toubib du village, motivant le déplacement d’un SMUR, et vu l’éloignement, de l’hélico d’un département voisin avec bibi dedans, c’était une dissection aortique.

Ce que m’avaient transmis les pompiers, c’était la notion d’une douleur dorsale sourde, ayant quasiment fait tourner de l’œil le patient, ainsi qu’une tension asymétrique.

Ce que me dit le jaugeage clinique du patient m’a paru bien plus rassurant. Conscient, bien coloré, sans déficit neurologique, sans souffle vasculaire, RAS sur le plan électrocardiographique, quant à l’asymétrie : nada. Une bien belle poussée hypertensive, ça oui, mais avec des chiffres identiques aux deux bras. Et la douleur ? Atypique, et de toute façon ayant totalement régressé depuis l’injection de morphine.

Ce que me dit l’échographie, ben c’est rien, en fait, la batterie de l’appareil ayant tout juste permis de constater qu’y’avait pas de sang dans le bide, avant de black-outer.

Soit. Entre la bonhomie du patient, l’atypie clinique, le fait que quand t’as déjà probablement une hypertension méconnue de base, ça soit pas d’être dans un véhicule à coté d’un hélico qui fasse diminuer les chiffres, la réassurance liée à l’absence du toubib, et bon sang de bordel de cul cette satanée envie parasite d’aller quicher du tuyau à quelques kilomètres de là, … Je suis sortie du camion écarlate pour passer un coup de fil à mon CRRA.

«Je l’achète pas».

L’idiome smuristique n’ayant pas trait à ma ruine, mais à l’estimation maquignonesque d’un risque critique.

L’incarcéré voisin n’ayant pas fait preuve de lazaresque surprise, un autre hélico, d’un autre département (encore un), avait été dépêché sur place, rendant inutile l’idée que je me déplace [Y'avait «que je le fasse» aussi, comme rime.]. Faute de réanimation massive on n’enfile pas des perles, j’ai donc accompagné, par les airs, Mr Ilparéquegéhunedissectionaortique jusqu’à destination. [Comme les fromages au déjeuner] [Désolée].

♫♪♫ La morale de cette histoire, de smurette, de smureeètte, la morale de cette histoire, c’est que j’ai été bien con ♫♪♫

Après avoir déclaré à l’épouse du patient, sur place, que je cite «Son état ne m’inquiète pas» [encore une fois, heureusement que j'ai dit que j'avais pas des yeux bioniques, justifiant la nécessité d'examens complémentaires] avec mon aura de toubib du Graaaand-CHU-de-Loin [Si le docteur venu en hélico du Grand Hôpital le dit, c'est forcément parole divine], je me suis enfoncée en transmettant, détendue, mon impression clinique à mes pairs recevant le patient.

Je devrais pourtant le savoir, à force. Que je suis a priori pas trop mauvaise au jeu de la boule de cristal diagnostico-clinique, mais que par la Loi de Murphy, c’est TOUJOURS quand je fais la maligne qui se fait pas de souci que je me plante. Somptueusement. Toujours.

Ce patient faisait une dissection aortique, et ce fut une chance que la tolérance relative dont j’avais fait preuve vis-à-vis de son hypertension n’ait pas eu d’issue dramatique, sa pathologie ayant par la suite pu être prise en charge dans les temps. Une dissection aortique avec une présentation bâtarde, comme toujours, en fait. Y’a les dissections des livres, et puis celles de la vraie vie. Pour en avoir déjà croisé un certain nombre, de patients disséquant, y’en a où j’ai eu le nez, d’autres pour lesquels je me suis faite avoir, mais aucun qui ne m’ait décrit décalquomaniesquement la présentation qu’on nous fait ingurgiter pendant nos études. Donc soit c’est moi qui attire la fourberie de l’atypie clinique, soit la dissection est par essence une saloperie d’actrice de par l’étendue de son registre sémiologique. Je pencherais vers la 2e option.

♫♪♫ La morale de cette morale, c’est qu’désuette est la smureeètte, car pour éviter le mal, faut fixer son attention ♫♪♫

Sur LE patient. Pas les autres potentiels dont on sait pas si au final on devra s’occuper, alors que çui-ci, oui. Être éventuellement disponible selon les vœux de la régul, c’est bien ; se laisser parasiter intellectuellement, c’est le mal. Absolu.

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Destin animé

Vous autres misérables humains n’avez pas eu la chance d’être de véritables héros, et par conséquent que votre vie soit relatée, quitte à l’être de façon prémonitoire, dans de nombreux chef d’œuvres du petit écran, comme le sont les sagas basées sur ma vie. C’est triste, et j’entends bien que ça doit pas être rigolo tous les jours, d’être ordinaire. J’aime bien, je trouve ça charmant, cette application qu’ont les scénaristes à parler de moi. Quand bien même ils prennent parfois un peu beaucoup de libertés avec la «pincée de fiction pour brouiller les pistes». Hmmm. J’en vois qui sont dubitatifs, devant leur écran… Bon ok, puisque vous y tenez, je vous démontre [comme quoi la diplomatie lexicale tient parfois à l'ajout d'un «r»]. Selon la bonne vieille structure en Thèse-ReThèse-ReReThèse-Synthèse idéologiquement équilibrée à l’image de l’impartialité arbitraire qui me caractérise.

Ma life personnelle ne vous regardant pas, je ne m’étendrai pas sur le fait qu’elle ait consisté en une pagnolerie mi «Le Temps des Secrets» mi «Manon des Sources» durant mon enfance (sauf que Marcel, bon sang, y’a PAS de sources dans le Lubéron, enfin en tous cas pas celui où je crapahutais après l’école) puis en un joyeux mélange entre «The Sentinel» (d’ailleurs arrêtez de vous curer le nez, je l’entends à plusieurs centaines de km et ça m’agace), «Sex & the city» (mais sans le budget fringues)(ni les amis, parce que j’aime pas les gens), & «Le Caméléon» («Il existe des êtres doués d’une intelligence supra normale») [désolée, j'exorcise].

Y'a PAS de sources, Marcel.

Y’a PAS de sources, Marcel.

Non, non, non, non, non. Pas de sources.

Non, non, non, non, non. Pas de sources.

Mon taf, lui, est illustré par 2 feuilletons télévisuels remarquables : «E.R.» («Urgences» pour ceux qui n’ont pas besoin de se la jouer dans la langue de Shakespeare) et surtout, surtout, «Les Cités d’Or». Consciente de la perplexité des jaloux-incrédules-nasospléléologues de service, je vais vous le prouver par l’analyse du générique de mon dessin animé fétiche.

Mais ça sent bon quand même, te vexe pas, Marcel.

Mais ça sent bon quand même, te vexe pas, Marcel.

«♫ Enfant du soleil ♪» Eh oui. Désolée de vous infliger mon autopsychanalyse, amis lecteurs, mais oui. Carrément, même. N’ayant connu mon père qu’assez tardivement et ayant été informée de l’existence du concept «humain» de «père» encore plus tardivement ; j’étais profondément persuadée, enfant, être la descendante directe du soleil. Si si. Je nourrissais pour l’astre une reconnaissance quant à la force et la protection qu’il me donnait. Voui, c’est exact, gamine, je ne me prenais pas pour de la merde. Du reste si y’en a à qui ça pose problème, qu’ils s’estiment heureux que je ne leur envoie pas mon paternel pour leur cramer l’épiderme jusqu’au mélanome.

«♪ Tu parcours la terre le ciel ♪» Tout est dit. SMUR terrestre, SMUR héliporté.

«♪ Tu cherches ton chemin ♪» Vive le GPS dans les véhicules.

«♪ C’est ta vie c’est ton destin. ♪» Je sais ! C’est exactement ce que j’ai dit quand j’ai postulé pour le job.

«♪ Et le jour, la nuit ♪» Durant tout le nycthémère. Ça s’appelle des gardes. Ça te met à l’envers (bouleversement des rythmes circadiens nommé, à l’instar du jet-lag, le «garde-lag») mais généralement l’arrêt de 3h du mat est de meilleur pronostic pour l’équipe soignante que pour le patient.

«♪ Avec tes deux meilleurs amis ♪» L’ambulancier ou le pilote + l’infirmier(e). Notez que dans le dessin animé, il n’est pas question de considérer les externes comme des amis. Pourtant ils font de vachement bons gâteaux partie intégrante de l’équipe.

«♪ À bord du grand Condor ♪» Arf. Là, il a fallu s’adapter. Non pas qu’on en ait pas, au contraire, c’est pas ça qui manque. Des pelletées. Mais ils sont pas en or. Du coup les SAMU, pour les transports héliportés, sont équipés de dragons ou d’écureuils.

J'aurais kiffé le SMUR-Licorne, mais genre les chefs veulent pas.

J’aurais kiffé le SMUR-Licorne, mais genre les chefs veulent pas.

«♪ Tu recherches les Cités d’Or ♫» Façon de parler. Plus communément, les cités dortoir, ou encore les bleds paumés. Ne chipotons pas, car comme le disait Peter Safar, «Critical care is a concept, not a location».

«♫ Ahahahahah, Estéban Zia, Tao les Cités d’Or ♫» Vous vous en doutez, il s’agit de noms de code. Le «Ahahahahah» demeure véridique.

«♫ Enfant du soleil ♪» Oui bon ça va, on va pas insister, après vont tous se plaindre auprès de moi quand y’a une météo pourrave.

«♪ Ton destin est sans pareil ♪» Bien plus que si mon dessin animé et ma série fétiches avaient été Casimir & Derrick, pour sûr. L’ai échappé belle.

«♪ L’aventure t’appelle ♪» Raccourci. Trop simple. En vrai, l’aventure appelle le 15, et la régulation déclenche. Seulement voilà, ça rimait pas, «Ton destin est sans pareil, un quidam s’étouffe, ses proches téléphonent au SAMU, ton collègue qui se farcit 50 régulations de l’heure décide de t’envoyer».

«♪ N’attends pas et cours vers elle. ♫» Bah c’est le principe, en fait. Pas le temps de se refaire une beauté, précaution inutile puisque t’façon on est déjà super beaux et que Glasgow 3, le patient ne s’aperçoit même pas de nos efforts cosmétiques. L’impatience des patients, leur péril impérieux. 

CQFD.

Un jour, je vous conterai comment il m’est possible d’être à la fois pétillante et chiante ;-)

Publié dans Connerie fulgurante | 8 Commentaires

Pataphysique des tubes

Comme souligné par une des plus grandes philosophes modernes, c’est pas parce que c’est du plastique translucide recouvrant une extrémité oblongue que ça se mange. Je cite, dans le désordre, «♫ It’s dangerous ♫» «♫ Baby can’t u see ♪, I’m calling ♫», ce qui résume bien la situation.

C’est la maman de Candy qui appelle. Le 15. C’est AsDuVolant, Bouclette, Mojito & pourquoi moi ? qui ont la chance d’être déclenchés en SMUR, histoire de se rincer les surrénales au karcher. Le pays de Candy & de ses parents, c’est Saint-Persil-En-Bol. Un bien joli village à vol de piaf pas très éloigné de BigCity, mais en vrai sacrément casse-métatarsiens à atteindre. Pas moyen de poser un piaf à hélices, car trop urbanisé. Saint-Persil-En-Bol, c’est devenu de la 3e couronne de BigCity ; et le persil jadis cultivé localement, d’où l’éponymie villagesque, y’a guère que dans les cuisines des habitants qu’on en trouve. Saint-Persil-En-Bol n’est accessible que par un réseau routier pourri, accessoirement souvent embouteillé, pas de bol. Virages, ralentisseurs, rond-points, que des trucs prouvant que le gars qui a signé le plan d’aménagement routier n’a jamais été transporté avec une fracture instable. Néanmoins AsDuVolant n’est pas du genre à se laisser impressionner par un dépassement avec 5 cm de marge de part et d’autre, le slalom routier, ça le connait.

J’avais déjà fait 6 minutes, pour une parturiente ; record battu avec 4 min pour une passoire humaine post-kalach. Ce soir là, chez la famille , nous y avons passé 3 minutes, montre en mains.

«Bonjour je suis le médecin du SAMU» dis-je à Mme Dâ qui n’eut qu’à bredouiller avoir subitement trouvé Candy respirant comme une patate alors que le seul objet susceptible d’avoir été gobé était un bouchon de crème. Candy, 2 ans, se tenait consciente mais trop occupée à oxygéner son cerveau tant bien que mal pour pleurer, assise, un masque haute-concentration sur le visage appliqué par les pompiers, face à moi.

Quelques secondes suffisent pour évaluer qu’elle est rose donc elle circule, qu’elle arrive à ventiler avec un sat à 100 % au prix d’efforts rapides et permanents ; et qu’à sa dyspnée ainsi que son hypersialorrhée escargot-like, l’obstacle est haut situé. Très haut. Ce qui signifie qu’il ne demande qu’à descendre, et qu’ça s’rait mieux de pas l’y aider.

Mme Dâ m’exhibe le flacon de crème solaire dont manque le capuchon. Grâce au sponsoring de ma Tata & son Darling ♥♥♥, m’ayant attribué toute ma vie une dotation dermo-cosmétique conséquente, j’ai su. Instantanément. Tu vois, Tata, ça n’était pas vain, de me fournir de la crème solaire, quand bien même je n’en ai jamais mis pas un usage quotidien. Ça a sauvé la vie d’un enfant, parce qu’en 10 centièmes de seconde, j’ai su exactement ce qu’elle avait au fond du bec, Candy, et comment ça allait être la galère de rouler, comment ça serait la plier que de tenter de l’ôter en l’état, comment aucune manœuvre libératoire classique ne pourrait aider. Les 90 centièmes de seconde restants, I made my decision, Tata.

«On y va». Me tournant vers la jeune équipière pompier qui semblait inspirer confiance à la petite patiente, j’ajoutais : «Toi, tu la gardes sur tes genoux, assise, toujours assise, tu respectes sa position. Tu t’assoies sur le brancard avec elle te faisant dos.» À l’équipage SMUR : «On la garde sous oxygène, et on installe tout dans le VSAV : de quoi mettre un cathé intra-osseux, une lame [NDLR : de laryngo] de telle taille, le matos pédiatrique, et surtout une pince. Je veux une pince sous mes mains.» J’ai capté la loupiotte arborée par Mojito, si besoin je sais où la chaparder saisir. À Bouclette, je précise de commencer à préparer quelques drogues (kéta, celo, mida, etc). «J’arrive». Avec le regard qui signifie : «Si jamais, tu hurles, ok ?». Le chef d’agrès des pompiers m’informe que le véhicule est déjà prêt à rouler.

Public enemy

Public enemy

La minute & demi qu’il me reste, je l’emploie à expliquer aux parents de Candy pourquoi on s’arrache comme des voleurs. Nous nous dirigerons vers l’hôpital pédiatrique. D’ici là, à peu près tout peut arriver. Le bouchon fait obstacle partiel en haut du carrefour aérodigestif de l’enfant. Vu sa forme, sa taille, et le retentissement clinique, il est nécessairement vertical, probablement le bord libre vers le haut sans quoi son gobage aurait été impossible ou traumatique, il peut difficilement être extirpé sans matériel adapté ou spontanément mais ça reste envisageable, cependant toute tentative d’approche en l’état actuel des choses ne ferait que l’encastrer encore mieux dans la gorge de la petite ce qui serait complètement occlusif et par conséquent fatal. C’est pourquoi je n’essaierai de le choper qu’en cas d’absolue nécessité. Il est bien plus préférable de retirer l’objet du délit dans de bonnes conditions, à l’hôpital. En gros, ça peut aller bien, mais ça peut finir mal.

On démarre. 3 minutes. La lumière solaire est rasante, encore bien vigoureuse. Par la fenêtre arrière du véhicule rouge, elle s’engouffre pile-poil face à la patiente, je n’y fait pas ombrage en me tenant légèrement de biais. Cet éclairage idéal, je compte bien en faire usage, si jamais ça se passe mal. À ma droite, y’a Mojito, sa loupiotte dépassant de sa poche, au cas-où ça merderait dans un virage où les arbres s’interposeraient entre le gosier de l’enfant et l’astre. Dans la gauche de mon champ visuel, le scope. Fréquence cardiaque et sat, c’est tout ce que je lui demande de m’afficher. Le brancard à été hissé de sorte à ce que la tête de Candy soit à une hauteur me faisant parfaitement face. Entre les jambes de la pompière reconvertie en siège-bébé, j’ai un laryngo, et surtout, surtout, la pince entre les doigts.

Les premiers kilomètres me rappellent à quel point je hais ces bleds pour leur localisation bâtarde. Bouclette est au fond, à la tête du brancard, préparant les drogues dans des seringues dont elle marque la dilution à mesure que je le lui déclame, sans un regard, trop rivée suis-je sur la gosse & le scope. Fébrilement, je vérifie de ma main droite que la pince s’ouvre et se referme de manière adéquate. De la gauche, je saisis mon téléphone, compose le 15, attend.

«Han mais tu roules déjà ????» s’enquiert, incrédule, mon régulateur. Un bref résumé lui permettant de savoir qui alerter à l’hôpital, nous raccrochons. Bon sang de groumpf, ces petites routes, l’afflux automobilesque qui se pousse pas, raaaaah [Et encore, chuis polie]. Candy est stable. Bave. Respire tel un tubercule. Ma pince marche.

Soudain, au hasard d’un mouvement inspiratoire plus intense contemporain d’un dos d’âne, Candy crushe sa sat. Gloups. En quelques secondes, elle passe de 99% à 98, 96, 93, 88%. Ses lèvres bleuissent. Réflexe, elle ouvre un large bec, me laissant entrevoir sa proie. C’est bien ce que je présageais : le monstre de plastique se tient vertical, engoncé dans le fond de la gorge de l’enfant. En un éclair, j’en saisis le bord libre à la pince.

C’est pas gros, la bouche d’un gamin de 2 ans. Si je veux retirer l’horrible capuchon, faut que je l’horizontalise. Promptement mais fermement, je tracte, tentant d’incliner le morceau de plastique. Ça racle. Je vais lui arracher le palais, si je force trop. Candy fait un grand et beau mouvement respiratoire, sur ses voies aériennes à nouveau suffisamment libres. Le bouchon de crème solaire est ascensionné, revenu dans sa position initiale, Candy respire. 98% de sat, me disent conjointement le quart extrême gauche de mon champ visuel et Bouclette. J’aimerais le sortir de là, ce bâtard. Candy reprend une belle inspi, et dans la seconde qui suit, je tire. Vers le haut et l’avant de la bouche de l’enfant. Sa race. Non seulement le bord supérieur racle le palais, mais ça glisse, toute cette salive. Ma pince lâche l’ennemi. Je profite de la petite visibilité fugace que me laisse l’ouverture de bouche de Candy, désormais minime, et de la lumière dégainée par mon externe pour pallier à la disparition de l’éclairage naturel. Le chope à nouveau. Tire. Ça lâche.

Je laisse tomber. Elle respire, cette petite, c’est déjà pas mal. Je l’ai assez hissé pour qu’il ne soit plus obstructif de ses voies aériennes, ce bougniafier de bouchon. Tant pis. Je ne le sortirai pas de là, en tous cas pas pour l’instant. La gamine a trop fermé la bouche pour qu’il puisse être visualisé, t’façon. On roule encore. On roule toujours. Que c’est long, de relier Saint-Persil à BigCity, à heure de pointe, malgré pimpoms et gyros allumés. Que c’est long. Je hais les bouchons.

Long quand on a un patient instable entre les mains, c’est relatif. 26 minutes. En 26 minutes de repos de garde chez moi, j’arrive péniblement à envisager me faire un café. 26 minutes en SMUR, c’est une éternité. Plusieurs, même. Le sablier est un petit peu schizophrène, voyez-vous. 26 minutes c’est outrageusement assez pour perfuser, pré-oxygéner, remplir, endormir, intuber, mettre sous amines, régler un respi, réaligner une fracture périphérique, jeter un coup d’œil à l’écho, informer une famille que le pronostic est sombre, et passer un bilan vite-fait. Si tout roule bien, que les actions des uns & des autres sont coordonnées, que rien ne les entrave. 26 minutes c’est juste-juste pour se décider entre un long sucré et un court très sucré le lendemain. Et 26 minutes à ne rien faire d’autre que surveiller un patient instable car toute action serait l’aggraver, c’est excessivement long.

Cartographie GPS (Gourgettes-Parottes-Saladiers)

«Tout vient à point à qui sait compulsivement checker que la pince fonctionne», dit le proverbe. Arrivée. Ahhhhhhhhhhhhh. Enfin. Je pécho un interne qui fumait sa clope dehors, lui hurlant d’aller me chercher le sénior. Le visage détendu, celle qui fut ma chef rapplique au pied du VSAV. S’assombrit dans la seconde. Tente de me poser des questions, mais là j’ai pas que ça à fabriquer que de lui raconter l’histoire clinique, alors je la coupe, lui ordonnant de rassembler fibroscope, fibroscopiste, anesthésiste pédiatrique, tout en s’assurant de la vacuité du box de déchoc. Elle file.

Lentement, précautionneusement, nous brancardons Candy et la demoiselle pompier. Lentement, c’est à dire en 1 minute, vous l’avez compris.

La femelle alpha des puéricultrices organise l’activité des 2 collègues qui l’accompagnent. Une est chargée de perfuser la gamine, tandis que la seconde peut écouter les transmissions infirmières de Bouclette, qui lui confie les seringues de drogues anesthésiques déjà remplies. Ce qui laisse à la puer-chef l’opportunité de rouméguer. Madame critique, «et pourquoi il est pas perfusé cet enfant gnagnagnagna, mais enfin vous lui avez pas enlevé le corps étranger gnagnagnagni ?». Je la connais assez pour savoir que c’est quelque chose d’automatique, chez elle, quand au fond elle flippe. Ce que je sais aussi, c’est à quel point son discours contamine. Les uns, les autres, toute l’équipe, peu à peu, c’est à peine si ils ne considèrent pas qu’on a tué l’enfant. La sénior de pédiatrie est exempte de ce genre de jugement, et pour cause : elle a fui. Groumpf. Peut-être est elle en train d’organiser tout ça, dans l’ombre, restons positifs.

Le fibroscopiste surgit dans toute cette agitation, ne se laissant pas imprégner par le murmure alors même qu’il le saisit. Il jette un regard vers Candy, voit qu’elle respire, ordonne à son assistant la manière de placer les outils, et se dirige vers moi. Souriant. Je lui conte l’histoire, et sur un bout de papier, lui dessine la forme du bouchon incriminé. Avec mon pouce, je le lui mime. L’objet est un peu plus large que mon doigt. Il s’avise. Réfléchit. Une seconde. Puis, à son assistante, lui demande de sortir un pince particulière, de taille différente de celles de prime abord envisagées.

Quelques instants plus tard, Candy s’endort, assise, au bout de la seringue de l’anesthésiste. Le chasseur armé de sa pince visualise le capuchon de plastique, et s’en saisit. D’un mouvement doux, il le retire.

Ce type est acclamé instantanément par l’attroupement de personnel présent dans le box. Le grand homme tant respecté a prouvé une fois de plus à quel point il mérite l’aura qu’il inspire. Les hourras à peine taris, il profite que tous soient aux aguets de sa divine parole. Répliquant à une voix dont le murmure, «il l’a sauvée», a été audible, il dit, nous désignant : «C’est eux qui l’ont sauvée». Mon regard lui dit merci, d’avoir ôté ce satané bouchon de tube de crème solaire du carrefour aérodigestif de Candy. Mon sourire, automatique, salua le gentlemanisme dont il venait de faire preuve en nous félicitant ainsi, publiquement.

Au revoir, au revoir, capuchon !

Au revoir, au revoir, capuchon !

«Toc-toc-toc ?» Les parents de Candy Dâ venaient d’arriver. À cours d’amines endogènes pour tenir un air professionnel, je crois leur avoir lâché un «ça y est, mon collègue lui a enlevé, tout va bien» en mode pfiouuuuuuuuuuuuu de soulagement.

Moralité : 5 fruits & légumes par jour, oui, mais attention : le chocolat est un fruit, le capuchon de crème solaire non. Et vive le jus de fruits fermentés.

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Nefertiti & Robinet

Chuis super inquiète les gars (les filles aussi). Pour ma gosse. Je crains qu’elle devienne … cardiologue. À vrai dire les seuls éléments qui me rassurent tant ils écartent cette hypothèse, c’est qu’elle sait faire un massage cardiaque (#FilleDeSmuriste) et ventiler au BAVU («Maman, les druides c’était comme des médecins mais ils savaient pas ventiler»), connait l’aspect et la fonction d’une sonde d’intubation, et même a un abord de la relation médecin-malade digne d’un anesthésiste («Je joue à soigner un lionne qui est devenue folle : elle a griffé César 3 fois !!!» => «Ah bon ? Fais attention à ne pas te faire griffer !» => «Aucun risque, Maman, je l’ai endormie» ou la bonne diplomatie éto-célo-tuyau dont faudra que je vous narre une anecdote prochainement).

Non mais quand on lui demande ce qu’elle envisage comme profession, du haut de son CE2, elle répond : «Égyptologue ou tromboniste». Le jour où elle réalisera que l’adjonction des 2 s’appelle «Cardiologue», sa destinée sera fichue tracée.

En quoi est-ce que sa passion pour l’amoncellement de figures géométriques le long du Nil et son gout pour le meurtre tympanique préfigurent-ils une brillante carrière de plombier-électricien spécialiste des maladies du cœur et des vaisseaux ? C’est simple.

Premièrement, on va pas tergiverser sur un «, les plus enclins à jouer du thrombus sous les sunlights des rayons X, ce sont les coronarographistes.

Secundo, les hiéroglyphes, persistance de l’écriture antique égyptienne jusque dans les ordonnances de nos confrères cardiologues (et des autres aussi, mais après tout on sait tous lire un ECG) (pas des miennes, nananana, vive la tradition prescription orale).

Tertio & surtout : la pratique de la momification.

J’en vois qui, incrédules, font la moue au fond de la salle. Mécréants. Je vais vous raconter la fabuleuse histoire de Mme Ramsix.

Mme Ramsix, octogénaire un brin acariâtre, ayant régné sur sa famille de façon pharaonique durant toute sa vie, pécho un jour la gastro. Arf, le péril fécal. Lundi : elle se vide. Mardi : elle se vide. Mercredi : elle se vide aussi, et son frêle époux prend son courage à 2 mains pour appeler le médecin traitant. Le toubib, ses prescriptions & recommandations d’hydratation, ainsi que le mari inquiet se font tyranniquement envoyer valser par Mme Ramsix qui n’a pas attendu que 2 rustres campagnards viennent lui expliquer comment gérer son homéostasie hydro-électrolytique bordel. Chez les Ptolemétoitéconseilaucul, on est l’incarnation divine du soleil. La sécheresse, même pas peur, fut-elle cutanéo-muqueuse. Jeudi : elle se vide encore. Jeudi après-midi : à force de se vider, Mme Ramsix commence à avoir de sérieux troubles de la conscience. Monsieur en profite pour l’amener aux Urgences de Triffouilli-Sur-Flotte.

18h aux Urgences de Triffouilli. C’est le feu, y z’ont tous décidé de se donner rendez-vous ici, le SMUR sort sur un gros carton à Vladivostok-Sur-Flotte, l’autre SMUR sort sur un arrêt si loin qu’on se demande si ça fait partie du système solaire département, la bronchiolite s’est abattue sur les crèches locales tandis que la gastro, celle-là même qui a frappé Mme Ramsix, a provoqué suffisamment de malaises vagaux aux collégiennes d’à coté qu’y’a moins d’absentéisme dans la salle d’attente des Urgences qu’au cours d’EPS. Une interne débutante décide de s’occuper de Mme Ramsix, qui, increvable, a restauré au gré de la perf (l’entretien de NaCl collé par l’infirmière) une conscience précaire mais rassurante pour ceux qui ignorent que chez elle, ne pas gueuler équivaut à gasper.

L’interne débute son examen clinique. Mme Ramsix a pour seul antécédent une orchidoclastie notoire, aucun traitement, pas d’allergies sauf aux conseils. Elle est consciente, franchement asthénique, un peu confuse, sèche, normotendue, respire bien, a le bide souple (y’a rien dedans depuis 4 jours, il peut être souple !), et … tachycarde. Rien qui tilte dans le ciboulot de l’interne, mais bon, la patiente n’aide pas en étant assez orientée dans ses réponses pour l’envoyer balader dès que la petite toubib tente de dénicher la moindre anomalie. L’époux de la patiente est rentré à leur domicile, n’est pas joignable, pas plus que le médecin traitant. Que fait donc Mme Ramsix aux Urgences ? «Roooh mais laissez-moi tranquille, tout va bien».

Et puis à 23h, la dame fait sous les yeux de l’interne un petit passage encore plus tachycarde, son palpitant ayant été excité par tant de déshydratation. Sagement et promptement, l’interne enregistre un tracé ECG, l’analyse, et appelle le cardiologue. «Ui c’est les Urgences, j’ai une patiente qui a fait un trouble du rythme supraventriculaire, j’ai pas encore son bilan complet, mais ….» et les mains gantés bidouillant par cathéter interposé dans les coronaires d’un quadragénaire tritronculaire sur table, le spécialiste répond : «Ok mets là dans un lit à l’USIC, je passerai la voir après». Mme Ramsix est mutée aux soins de cardio.

À 1h du mat, éreinté par la 4e coro en urgence de la garde, le cardiologue fait une rapide contre-visite des lits d’USIC, distribuant en mode automatique les prescriptions. Moins de 75 ans : lourde anti-agrégation et pincée d’antihypertenseurs, plus de 75 ans : lourdes doses de diurétiques et simple aspirine. Mme Ramsix a 82 ans. Dommage.

Le pire, c’est que je l’aime bien, ce cardiologue. L’organisme de Mme Ramsix, lui, n’apprécie que très peu. C’est en plein staff matinal de réa que déboule un de nos voisins cardiologues, «Il faut que vous nous preniez une dame, elle est complètement comateuse».

Comateuse ? Non, enfin si. Surtout : lyophilisée. Littéralement. «L’organisme est constitué de 65 % d’eau et de 35 % de bas morceaux» apprend-on. Oui, ben pas celui de la dame à ce moment-là. De l’eau, y’en avait plus. Ni de conscience. Ni de pouls radial. Ni de diurèse. Sèche et archi-sèche, l’archiduchesse domestique. Avec ou sans les chaussettes. La patiente était passée de mamie à momie.

Nous la réhydratâmes donc peu à peu, sur un voie centrale sous-clavière des plus faciles qu’il m’ait été donné de poser sur son corps décharné. Telle la plante de ma salle de bains [je compare mes patients à mes amies végétales, et alors ?], Mme Ramsix reprit du poil de la bête progressivement, au fur et à mesure des litres d’eau salée que nous lui administrions. C’est comme le lait en poudre : ça a quand même plus de gueule quand t’as rajouté de l’eau.

Conclusion :  Loperamide & pyramides ne doivent pas occulter la réhydratation ; les diurétiques, c’est pas automatique.

Tandis que Petit Caillou rêve de s’appeler Cléopâtre, je m’en vais chaliner (câliner le chat), songeant à la petite sauvageonne des collines provençales que j’étais enfant à l’age de mon apprentie égyptologue tromboniste, et en quoi cela préfigurait l’urgentiste mal coiffée que je suis devenue.

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Smupermarché

Avant que la gamine ne décide, zappette à la main, de mettre Radio Classique [WTF ?!?], j’écoutais une dame dans le poste qui causait d’une niche ethnosociologique dont elle avait étudié les voyageurs : les supermarchés.

Car, comme le soulignait en introduction la journaliste, nous fréquentons tous ces temples de la société consumériste, bon gré mal gré, ne serait-ce que pour remplir les placards & autres chambres frigorifiques domestiques. Tous ? Non. Une poignée d’irréductibles fumeurs de bédos retranchés dans les montagnes & myself résistons encore et toujours à l’en-vous-avez-la-carte-du-magasin-le-petit-Yohan-attend-ses-parents-au-rayon-viande-sseur. «Mais comment fait-elle ?» s’interroge alors le lecteur curieux de découvrir tous mes secrets en 3 fois sans frais. Eh bien c’est simple : j’ai dégoté un super-homme [1 m75, l’œil vif, le poil ça vous regarde pas, bac + 30, bien sous tous rapports et dessus aussi] qui, tel un chevalier, brave le danger et va au super-marché. [Bon mais comme ça le gonfle aussi, il commande sur internet et ne pénètre dans ces édifices que sporadiquement]. Quant à moi, je claque compulsivement ma tune sur internet en commandant plus de lingerie de luxe que ce que mes tiroirs ne peuvent supporter, et le seul centre commercial que je sois capable de fréquenter sans gasper est la Suède.

Pourtant, ce serait mentir d’affirmer que jamais je ne vais faire mes courses au supermarché. Il faut le reconnaître, ça m’arrive, quand même, de m’exposer aux néons surpuissants, à la décadence et l’outrance mises en rayons, à la guidance des désirs que sont allées et vitrines directement accessibles d’un parking de 6 étages [j'en connais un qui citerait ici la Foule Sentimentale de Souchon], à l’escroquerie intellectuelle qui argue une liberté de choix entre les 15 marques de beurre aux cerveaux préalablement huilés de spots publicitaires. Bref j’y suis allergique, à ce bonbon idéologique -douceur des prix, violence du matraquage, de la surabondance & de la stimulation sensorielle – rentre dans le moule ma fille et sillonne les allées avec ton caddie pour mieux profiter de la promo à 19,90 € sur ce produit tellement indispensable à ton épanouissement que tu savais même pas que ça existait : sois matérielle et tais-toi.

Oui, je l’avoue, rien que ces deux dernières années, j’ai bien dû franchir les portes de ces antres du gaspillage décomplexé au moins 5 fois. Sans mourir. Perdue dans cet univers hostile qui ne m’est pas familier, j’ai pourtant su y dénicher mon bonheur malgré un étiquetage des rayons peu contributif vis-à-vis de mes requêtes. Se faire guider par un pompier qui t’attend à l’entrée, c’est bien pratique.

En blanc.

Je suis une adepte du smupermarché. Avantages : on se gare devant l’entrée, on peut mettre un why monstrueux sans se faire épingler par les gars de la sécurité, et on fait pas la queue en caisse. D’ailleurs, on paye pas.

Rayon biscuits : 18 ans crise de tétanie. Sauvée instantanément à la vue d’un cath orange.

Rayon frais : 45 ans, bel infarct, pas frais, le type. Amené sur table de coro avant d’avoir pu profiter de la super promo sur les petits pois surgelés.

Pseudo-boulangerie : 30 ans, tachycardie jonctionnelle réduite avec mumuse-striadyne après échec de l’eau glacée fournie gracieusement par l’enseigne.

Rayon librairie-papeterie : 50 ans, arrêt cardiorespiratoire. Mouru de la mort qui tue (et qui oblige bibi à s’adosser à un exemplaire d’un ouvrage de Marc Levy afin de rédiger le certificat de décès, véridique) malgré réa intensive, probablement car pas massé immédiatement et pour cause : pas un chat dans ce rayon et tombé dans un angle mort de la caméra de vidéosurveillance (en même temps, qui irait voler des livres ?).

Parking : 68 ans, coma hypoglycémique s’étant écroulé à bout de forces en ramenant son caddie, le coffre tristement blindé de sucreries mais verrouillé. Réveillé au carambar intra-veineux.

J’ai pas encore fait la fausse route en pleine dégustation au rayon charcuterie, mais je ne désespère pas. Ni l’accouchement au rayon spiritueux [«Gigondas, mais quel joli prénom !»].

Bon, je vous laisse, y’a ma peau-de-vache sacrée préférée qui me cherche bruyamment des noises sur twitter (oui, j’aime la linguistique, mais je préfère les linguine).

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L’Âge de Glace

À peine remise d’une longue entrevue avec Morphée, j’ai réalisé l’autre jour, transie d’effroi d’admiration, que certains de mes collègues avaient débuté leur carrière de SMUR à une époque où les smartphones n’existaient pas. Ça fout les jetons. [Note pour moi-même : vêtir un scaphandre avant d'aller prendre la prochaine garde, histoire de pas se faire lyncher par le club du 3e age lesdits collègues.] Et encore, je ne vous parle pas de ceux qui partaient en inter à dos de diplodocus, dont subsistent peu de témoignages si ce n’est les «un urgentiste ne peut pas utiliser de propofol» & autres antiquités intellectuelles.

Je vous parle d’un temps que les moins de 1000 ans ne peuvent pas connaitreLa galèeeeere, ♪ la galèeeeeeere

Le SMUR au Moyen-Âge. Sacrebleu la pouasse. Imaginons la médecine d’urgence préhospitalière de l’an mil.

Les ennuis commencent avec les fientes jonchant les centres de régulation. Bah ouais, c’est bien mignon, les pigeons voyageurs, mais 1) ça va pas super vite, 2) ça chie. Remarquez ça a ses avantages aussi. Ça économise les SMUR, à condition de disposer d’un paquet de curés. Lorsque le piaf messager délivre une missive de Château-Loin, mentionnant «un arrê∫t du cveur et de la respiration», la régul peut s’abstenir du déclenchement intempestif d’équipe SMUR en décrétant que c’est trop tard / trop loin / pas la peine de quémander des secours quand on est pas foutu d’écrire le moyenâgeux correctement. Et zou d’envoyer le Père Falgan prodiguer les derniers sacrements.

Enfin comme ces feignasses de canassons sont pas payés à mâcher du foin (les pilotes d’hélico n’ont pas encore été inventés), de temps à autre, faut quand même dégainer. Dreling dreling dreling (Frère Jacques a été réquisitionné pour sonner les départs) «Intervention !» claironne maudit-sois-tu-carillonneur. Zorro (l’ambulancier cochet), Chaperon-Blanc (le toubib), Blanche-Neige (l’infirmière experte en sortilèges) et le Petit Poucet (l’externe) bondissent dans la CMURSEO (Carriole Mouvante d’Urgence, de Réanimation, et Sinon d’Extrême Onction)[à cette époque, ils étaient bien plus réalistes].

Ça le fait, quand même, un attelage blanc et bleu. Les manants n’osent entraver son passage, le confondant avec une diligence royale (leurs descendants se poussent en nous prenant pour les flics) ; d’autres s’écartent dès qu’ils en perçoivent le son des clochettes, craignant que ce fussent celles des fossoyeurs traînant dans leurs convois tant de cadavres de pestiférés qu’on pourrait les considérer comme d’ambulantes armes bactériologiques. Et tant mieux, parce qu’aller sauver des vies dans des voitures tractées par des chevaux, c’est comme espérer qu’un diurétique puisse à lui seul soigner un patient noyé jusqu’aux oreilles dans son OAP : un optimisme niant la temporalité impérieuse de l’urgence.

Question matos, ne croyez pas que l’absence de scope et d’oxygène allège le barda. Le plastique n’ayant pas encore été inventé, tout n’est que luxe, calme et volupté métal, bois et céramique. Et l’ascenseur non plus n’a pas encore été inventé.

L’arsenal thérapeutique est d’une simplicité qui persiste de nos jours. On a juste remplacé les sangsues par des dérivés nitrés, le gourdin par des drogues anesthésiques, le miel de lavande par du glucosé. L’eau de vie de prunes, jadis utilisée comme analgésique, a été substituée par les opiacés naguère dévolus au réconfort post-garde des équipes de secours, remplacés par … l’eau de vie de prunes. Et la boucle est bouclée.

Alors oui, on chipotera sur le fait que l’intubation au roseau puisse être légèrement traumatique, on ricanera sur le manque de précision du débit horaire des PSAM (Pousse-Seringues À Manivelle), et les pinailleurs pinaillerons sur la richesse microbiologique des panses de brebis préfigurant les BAVU modernes, tandis que les moutons se garderont bien de souligner que les fumigations intra-rectales sont d’une efficacité comparable à l’adrénaline dans la prise en charge de l’arrêt cardiorespiratoire. Après tout, mille ans plus tard, y’en a toujours qui considèrent sédation pharmacologique et contention mécanique comme les principales thérapeutiques à mettre en oeuvre face à une détresse respiratoire. Y’a des coups de poings sternaux (les défibrillateurs n’ont pas encore été inventés) qui se perdent.

Bien que sur les routes les crétins aient remplacé le crottin, le SMUR demeure une activité médicale riche en gestes techniques, basée sur l’emploi de rares médicaments, et où on se pourrit les tenues dans un subtil mélange de bouillasse et de liquides biologiques giclant en passant pour des bouseux au regard des confrères dont la fragilité articulaire leur interdit un exercice hors de l’enceinte calfeutrée de l’hôpital. Les praticiens de l’urgence préhospitalière savent depuis longtemps que les humeurs ne sont pas qu’une théorie hippocratique, mais une calamité au lavage. On a juste fait de gros progrès avec l’avènement du cathéter, permettant d’administrer les digitaliques à la louche intraveineuse là où on les prodiguait à la cuillerée per os. Nan et puis le stylo bic, c’est quand même vachement plus pratique, pour signer les certificats de décès remplir les dossiers.

Prenez ce patient salement amputé de sa jambe gauche suite à un baston à l’épée ayant mal tourné. C’est qu’il en faut, du bois, pour faire rougir le fer qui assurera l’hémostase locale appliqué sur ses chairs sanglantes ! [De nos jours, avec la déforestation, on serait en difficulté !] Au Moyen-Âge, le SMUR n’était pas une sinécure. Surtout pour les patients. Et encore, les platanes n’ont pas été inventés, ce qui tombe bien puisque les airbags non plus. Nan et puis les écrouelles, c’est moche.

La médecine d’urgence préhospitalière à l’ère des troubadours, le SMUR médiéval, franchement je sais pas comment ils faisaient, mes collègues aïeux. À l’instar du changement, est-ce que l’Âge d’Or, c’est maintenant ? Possible. Hier, les limitations technologiques rendaient la tache plus qu’ardue ; demain, nous risquons d’être superflus à l’aulne de la téléportation directe du platane au bloc opératoire.

Peut-être même qu’un jour je ferai figure d’ancêtre auprès de mes jeunes confrères, qui me demanderont comment nous faisions, à mon époque, pour évaluer la détresse vitale d’un patient sans puce électronique. «Avec mes yeux, mes doigts, et un stéthoscope, mes petits.» «Un sté-quoiiiiiiiiiii ???»

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Fluid resuscitation of a Prince Charmant : about a case

Une semaine sans casser une ampoule de médicament injectable, éreintée par la triade pernicieuse ménage-jardinage-glandage, faut croire que les cieux n’en pouvaient plus. D’autant que la reprise brutale du taf aurait été rude. Une transition en douceur s’imposait.

Ainsi donc, recevant des amis pour le week-end, un miracle digne d’un conte de fées s’est pointé : l’aîné des potes est malade. Et qui c’est le docteur, dans cette baraque ? C’est bibi.

Semons les embûches (trop simple, ça me déstabiliserait).

1) C’est un gosse.

2) C’est pas le mien, ni un inconnu. Ce qui élimine la possibilité de le plier.

3) Il est mignon. Sans quoi j’en aurais authentiquement rien à carrer. Nan mais çui-là, il est vraiment choupinou, et même qu’il a des allures de Prince Charmant pour ma Princesse Petit-Caillou.

4) Il est pas extrêmement malade. Du coup j’peux même pas dégainer le cathé intra-osseux et les amines vasopressives, qui sont pourtant mes solutions-miracles de choix.

5) Il est malade quand même. Trop pour ignorer cet état de fait. Qui plus est, histoire de corser le tableau, on me l’a vendu hier soir en bonne santé, et ce midi matin quand je me suis levée, ça faisait 8h qu’il gerbait tout ce qu’il pouvait, ce retard hydrique conséquent le rapprochant plus du lyophilisat que du Prince Charmant.

6) Ses parents sont présents. Pire : ils sont pas cons. Les bougres.

Force est de reconnaître que ça fait beaucoup comme obligations éthico-moralo-déontologico-trucmuches de se sortir les doigts de la pipette de paracétamol. [Z'aviez jamais remarqué que les pipettes de sirops pédiatriques constituaient d'originales marionnettes digitales ? Pffffff. Si peu d'imagination de la part de mon lectorat, consternant.]

Agissons comme une urgentiste à poil (= sans véhicule + équipe + matos complet de SMUR sous la main).

1. Diagnostic de gravité : parle, respire, circule. Donc faire le 15 pour réclamer de quoi se donner une contenance, niet.

2. La vraie médecine à bibi, elle ne connait quasiment pas de médocs. Strocompliqué, les médocs. Les thérapeutiques non médicamenteuses, en voilà d’la bonne médecine bourrin qui me va. Que je sache, c’est le massage cardiaque avant tout, et non l’adrénaline, qui peut éventuellement faire repartir un cœur. Donc le gosse, pim-pam-poum attention mesdames & messieurs, grande médecine : dodo et ressucrage-réhy prudents à base de verveine hypra-sucrée par pipettes toutes les 10 minutes. Efficacité initiale : pas trop mal. M’enfin j’espérais mieux. Sans déc, chuis assez déçue.

3. Examen clinique. On se refait pas. Mon mode de fonctionnement, c’est regarder => agir => réfléchir => agir. Ouaip. Je sais, c’est mal. Parle circule respire, pisse un peu, gerbe, RAS par ailleurs. Bonnes constantes. Faciès, muqueuses : pas de quoi flageller un félidé.

4. Poursuite de la tentative de réhy.

5. Roooooooooooooooooooooooooooh mais ça me gave. J’aime pô quand ça s’arrange pas assez rapidement à mon goût. Arme atomique. Le zophren sur un sucre. C’est marrant, ce stade, je ne le connais que trop bien. Le stade où j’en ai ras la casquette d’être patiente, et où je décide unilatéralement que les grands moyens sont requis, pas tant parce que c’est grave mais plus parce que j’en pète d’attendre que ça aille mieux avec de mesures trop soft. Ça me fait pareil quand je cherche un objet que les lutins ont malicieusement planqué. C’est au moment où je m’énerve que je trouve. Je le sais tellement que maintenant, avec l’habitude, je m’énerve d’emblée, ce qui m’évite de chercher comme une idiote pleine de patience et de bonnes intentions pendant des heures. Chuis urgentiste, je sais pas attendre, ça me gonfle. Ma gamine a failli naître préma rien qu’à cause de ça.

6. La diplomatie thermonucléaire, cette merveille. Il se lève, il boit, il pisse, il recommence à jouer un peu. ÇA FAIT PLAISIR.

7. La rébellion virale, cette chienne. Il se recouche, est fatigué, je désespère. Groumpf.

To be continued …

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Stratégie

Depuis que les centres de régulation se sont équipés de systèmes de géolocalisation de leurs ouailles motorisées SMUR, on peut plus faire les cons un détour. Alors que pourtant, c’était sympa d’aller poser dans le jardin de Mémé avec l’hélico. Ça contraint à finauder. J’irais pas jusqu’à dire que c’est pousse-au-crime au cas où ma hiérarchie me lise tant ça serait de mauvaise foi, mais bon.

Or, proposez-moi un bon ptit resto tandis que le canapé sied à mon postérieur contre lequel il se vautre [c'est le sofa qui se vautre, mes fessiers étant, comme chacun le sait, perpétuellement fermes], vous avez des chances pour que je décline l’invitation [l'abandon de canapé étant puni par l'article 22 de la Loi de la Sieste]. Curieusement, de garde, la seule idée du kébab miteux ferait chanter mes entérocytes à l’unisson «Owi owi owi». Sauver le monde, ça creuse. Et les menus punitifs du frigo professionnel n’aident pas. Alors, impossible de se faire offrir le resto dans le cadre du boulot ?

Non. Heureusement, y’a le diabète. Nan, pas le mien. Le mien n’est pas prêt d’arriver, étant donné la minutie frisant la sociopathie de la régulation endocrine de ma glycémie. 0,93 g/l. Quoi que je fasse, j’ai 0,93. Sur la bio piquée en pleine aprèm aux Urgences alors que j’avais agrémenté le cours de biologie moléculaire d’un malaise vagal sur vacances sinusales, en P1 (autant dire pas hier) : 0,93. La glycémie à jeun du bilan-pilule : 0,93. Enceinte, glycémie avant (théoriquement pas incluse, mais faite par le biologiste histoire de la facturer, groumpf) et après charge orale en glucose : 0,93. Minuit, l’heure de chercher un truc à faire avec l’équipe infirmière lors d’une garde méga calme, zyva-on-se-fait-un-dextro [Comment ça on a des jeux cons ?] : 0,93. Conclusion : clamer l’hypoglycémie pour se faire offrir le resto en plein taf, spapossible. Mes hépatocytes sont bien trop psychorigides.

Heureusement y’a le diabète. Des patients. Y’a 2 façons d’atterrir les pieds sous une table gastronomique au décours de la prise en charge d’un patient diabétique. La simple, et … la mienne.

Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Parceeeeee queuuuuuu. Principalement. Ouaip, s’incruster chez l’étoilé local, en blanc, avec un patient quasi-comateux, en réclamant pour la bonne cause d’être servi sur le champ, genre c’est pour le patient mais faut que je goûte, conscience professionnelle oblige, c’est faciiiile. Trop.

Ça manque de panache. Point de gloire si le triomphe est sans péril, enfin je sais plus exactement ce que dit le proverbe, mais c’est comme de réanimer un arrêt, c’est l’intention qui compte.

Pimpompimpompimpom.

Et oui. Nous voilà en SMUR. Rapido, Pinacolada, Mojito et votre servitrice ont même pas eu le loisir d’entamer leurs plateaux-repas dissuasifs que le ding-dong du départ en intervention les en protège.

Il est 21h, Paris ne s’éveille pas, et Mr Chougarfri ronfle carrément.

Pénétrant dans sa modeste demeure, le petit détail physiopathologique me met la puce à l’oreillle. Bah oui, dormir, c’est physiologique, à la base j’vois pas c’qu’y’a d’mal à ça. Et ronfler, ça n’est que la version masculine de dormir. Oui mais ronfler au sol entre le couloir et la salle de bains, sur le carrelage, c’est tellement dommage que ça n’en est pas net.

Mme Chougarfri, l’épouse du patient pour ceux qui suivent rien, nous explique qu’elle rentrait à peine de la maternité où elle avait rendu visite à la nièce de Maryse [dans la série «OSEF», je demande la nièce ...] qui a accouché d’un beau bébé [Non pas les photos, pitié]. Trouvant son mari étendu au sol [le sien, pas celui de Maryse, faut suivre ... Pfff], elle a immédiatement composé le 15 [Mmmmm chais pas si à sa place, j'y'aurais pas collé 2 tartes, quand même, pour lui apprendre à ronfler... ].

Appel brillamment régulé par Yoda qui donc nous dépêcha. «Quand témoin ronflement chelou te signaler, toi SMUR envoyer.»

Nous trouvons cet homme en vrac, comme vous le savez depuis 3 paragraphes que je fais traîner, dans une posture avoisinant le bloubiboulga et la PLS. Franchement comateux.

«Trouble neuro = dextro !» soufflai-je à Mojito, l’externe qui ne sentait pas la menthe mais que j’ai quand même décidé d’appeler comme ça. Et hop encore une démonstration de ma puissance diagnostique surhumaine [bah quoi ?] : 0,32. Ce qui est moins que 0,93 d’après les matheux même les plus anticonventionnels. Et le reste va bien (tension, fréquence cardiaque, sat, auscultation, ECG, température). Pinacolada entre alors en piste pour quicher un petit cath vert et beaucoup de sucre dans les veines de Mr Chougarfri.

Une ampoule de 20 cc de G30%… Une deuxiè…. Et hop la 2e ampoule n’est même pas finie qu’il se réveille, ce brave monsieur. Pendant ce temps, les pâtes cuisent. Le patient parfaitement conscient, je recherche la 3e étiologie d’hypoglycémie de ma triade systématique … Y’a pas d’infection patente, y’a pas de syndrome coronarien aigu, il ne me manque qu’une cause à éliminer pour déterminer si le patient doit être hospitalisé.

Bingo ! Il s’est gouré dans son insuline. Maryse, le bébé, l’émotion… Il a chié sa piquouse. Chié ? Pire. Il s’est fait le double d’insuline retard que ce qu’il fait habituellement. Dommage.

Je saisis mon téléphone pour … «Donc tu veux un déchoc.» Oui, c’est ça. Yoda me comprend avant même que j’aie parlé. Un transport part immédiatement (on était venus comme des winners, sans ambulance, juste en vleue), et Yoda appelle le déchoc pendant qu’on fait main basse sur l’intégralité du placard à sucreries du patient.

L’intox à l’insuline, où comment courir après une hypoglycémie qui va plus vite que les tentatives de resucrage.

L’ambulance arrive, Yoda me rappelle pour me confirmer le déchoc le plus proche tandis que l’équipe installe le patient + son placard + les pâtes cuites dans le véhicule. On a poussé la 3e ampoule de G30%, la glycémie du patient plafonne … 1,28. Je saisis les 2 ampoules qu’il me reste dans le matos de réserve de la VL, grimpe dans l’ambulance, et alors que Pinacolada enfourne la moitié d’une tablette de chocolat dans le gosier de ce pauvre Mr Chougarfri, Yoda me rappelle. «Oui alors pour le déchoc, finalement c’est pas possible, l’interne avait accepté mais son sénior lui a dit que non. Démarre, j’te rappelle».

3/4 de plâtrée de pâtes plus tard, nous atteignons le périph et Yoda m’indique que nous sommes attendus dans le service de réa du Nord. Celui qui est loin. Enfin de là où on est, pas tant que ça. Mr Chougarfri expérimente les pâtes au miel, sa glycémie passe en dessous de la barre des 0,93 [dite golden-glycémie parce que c'est ma mienne]. Spagrave, c’est largement suffisant pour que sa conscience lui permette de boulotter 2 tablettes de chocolat supplémentaires.

Nous arrivons à destination. Les portes de la Clinique du Pole s’ouvrent sur ce petit convoi que je mène telle Konrad Lorenz avec ses coin-coins, sauf que chuis pas prête d’avoir le prix Nobel sous le seul prétexte que je connais tous les services de réa de la région. Je sonne à la porte de la Réa. Une infirmière vient ouvrir, écarquillant les yeux à notre vue. «Ah mais non, on attend pas d’entrée SAMU !»

Elle semble sûre d’elle. Pendant qu’elle va chercher le réanimateur qui est un peu beaucoup occupé auprès d’un malade, je sors (couverture réseau intra-muros oblige) pour appeler le 15. On sait jamais. Légo, le co-régul de Yoda, me confirme. J’en conclus que l’infirmière a fumé la moquette. Retourne à l’orée vitrée de la Réa.

«Han mais je n’ai pas pour habitude de refuser des patients dont j’ai accepté l’entrée par téléphone !» me dit, empathique, le réanimateur de garde. Prenant mon air de Calismuro le plus tristement affecté, j’explique le contexte pathologique, l’intox involontaire à l’insuline, et pour mieux appuyer ma lèvre inférieure retroussée en mode sniiiiiif ;-( , Pinacolada brandit l’appareil à dextro qui affiche … 0,44 ! J’implore alors la pitié de mon confrère, démunie que je suis : y’a plus de pâtes, y’a plus de miel, y’a plus de chocolat, y’a plus de G30%, et y’a même plus de G5% ! Bref, c’est la dèche.

Attendri par mes mimiques, le réanimateur nordique ne peut que déplorer qu’il n’ait pas de place. «Ah oui, je comprends. Je vous l’aurais bien pris, mais j’peux pas !». Mr Chougarfri commence à piquer à nouveau du nez, fort heureusement, touché par notre désarroi, mon confrère me tend 1 litre de G10% et 1 litre de G30%, histoire de tenir.

Piteuse, je retourne capter du réseau pendant qu’il veille, dans le sas, sur mon patient. J’insiste pour parler à Yoda, et l’enquiert de nos péripéties. «J’te rappelle» me dit l’ami régulateur.

5 minutes. Tout s’éclaire. D’abord, mon téléphone, puis la situation. Yoda avait cru cliquer sur RéaDuNord, «Ui allo c’est le SAMU, vous êtes le réanimateur de garde ?», une voix de basson lui avait dit 2 fois oui, une fois pour confirmer sa fonction, et une pour accepter le patient. Sauf que Yoda avait malencontreusement cliqué de travers, appelant RéaDuSudDuCentre, au lieu de celle en direction du Groenland [ouaip, quand t'as atteint la Clinique du Pole, tu prends direction Reykjavik, et au 2e iceberg tu tournes à droite et pam t'es au Groenland].

«Promis, je t’offre un resto, pour me faire pardonner». Ouaip. Parce qu’en plus, ce soir-là, y’avait la DDE qui s’amusait à bloquer la voie rapide. On s’est farci tout le trajet par des chemins de contrebandiers, Mr Chougarfri et nous.

Pas un seul braconnier pour nous vendre discrètement des pâtes ou du sucre, sur la route. Cependant, la dotation en sucre liquide qui nous avait été gracieusement offerte par nos amis chasseurs de phoque, une fois branchée sur la perf du patient, réussi à maintenir une glycémie honorable. Le G10%, y’a qu’ça d’vrai. Même pas eu besoin d’entamer leur litron de G30%.

Et c’est ainsi que Mr Chougarfri fit un voyage dans des conditions qui ne peuvent qu’inspirer la confiance, et que j’ai gagné un resto.

QUE J’ATTENDS TOUJOURS, YODA !!!!!

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The End-2

Ainsi soit-il, grâce à ton soutien sans failles, j’ai vaincu la lessive [j'ai transféré le linge de la machine à laver qui venait de finir son cycle vers le tambour du sèche-linge] [ma vie personnelle est à l'image de ma vie professionnelle : une succession de gestes techniques de haut vol qui forcent l'admiration], et attendrie / motivée par tes sollicitations incantatoires, je vais de ce pas satisfaire ta pulsion [notez le singulier, c'est pas Noël non plus, faut pas exagérer], pour toi, lecteur, en poursuivant ma blogorhée vespérale entamée plus tôt.

Donc on en était à parler de la fin de vie, et de savoir si être médecin c’était se battre pour la vie à tout prix, ou pour le patient. Ce qui n’est pas tout à fait pareil.

Exemple :

Un beau soir d’été, sur la plage abandonnée, coquillages & crustacés enchaînent les tequila-pafs tandis que par chez moi, les SMUR enchaînent les inters sans sable, sans cocotiers, et sans tequila [mais que font les délégués du personnel, je vous le demande]. Notre régul adorée nous envoie vers une prison-dorée pour vieux riches. Je m’explique pour le qualification carcérale : c’était facile d’entrer, mais quand une fois l’intervention finie nous avons voulu sortir rapidement car devant enchaîner sur une autre, la croix et la bannière pour s’évader. CQFD : facile à intégrer mais se refermant tel un piège autour de ses proies captives, c’est soit une taule, soit un monstroplante carnivore gigantesque.

Quant à la dorure … C’est simple, j’avais jamais vu ça. Les couloirs classieux, soit. L’ascenseur high-tech, ok. L’infirmière de nuit qui semble sortir conjointement de vacances tant elle semble reposée, de la lingerie tant elle est impeccable, de chez le coiffeur aussi… Ça fleurait bon la maison de retraite carte-gold. Mais la chambre de Mme Rose, j’avais jamais vu ça. 25 m², fenêtre sur cour, secrétaire style Louis-Chépacombien, et … lit médicalisé king-size en acajou. Si si. En acajou. La vieillesse dans le confort a-t-elle un prix ? Toujours est-il que Mme Rose s’était payé le luxe.

Néanmoins Mme Rose, polypathologique de son état, n’était pas en grande forme ce soir-là. Inconsciente + circule mal + respire mal = combo, tiercé gagnant de la défaillance vitale. Sur le vilain-vilain sepsis sévère accompagné d’une détresse respiratoire témoignant d’une moche pneumopathie d’inhalation par le truchement de vomissements ayant élu domicile dans les poumons de la madame quelques heures auparavant.

Donc ça va pas fort.

Coma accompagné d’hypotension, marbrures, tachycardie, détresse respiratoire, avec oligurie (pisse plus bezef) ; le tarif, en théorie, c’est tube + perfs à gogo dont antibios et sédation + noradré … n’en jetez plus : bref c’est de la réa. Lourde.

Quelles sont les chances de succès de telles manœuvres chez une patiente fragile avec un grand F, démente grabataire équipée de couches et tout le tintouin, aux comorbidités multiples, dans ce contexte (le vomi dans les poumons, c’est sale) ? Infinitésimales, mot poli pour dire nulles.

«En ton âme et conscience, fais ce que tu estimes être le mieux dans l’intérêt du patient» dit le Petit Ange en moi. «Comme tu voudrais qu’on fasse s’il s’agissait de ta famille ou de toi». Effectivement, le premier qui intube mon grand-père, je le scalpe ; et si je devais atterrir grabataire en réa, pitié engagez-vous dans une LATA.[Limitations et Arrêt des Thérapeutiques Actives]. [Voire un protocole SPS : Seychelles-Propofol-Sufenta. Merci les copains.]

Ayant mis Mme Rose sur le coté avec de l’oxygène sur le pif (ça mange pas de pain), je me retourne vers l’infirmière de la maison de retraite. Conviens que la patiente va très mal, mais qu’il ne me semble pas très raisonnable de se lancer dans une réanimation invasive, et pas particulièrement sympa de la trimbaler à l’hosto d’autant plus que finalement ce sera pour y mourir vu qu’on avait dit pas de réanimation invasive et que ses poumons vont pas se nettoyer tous seuls, bref que mon idée est de la laisser là, moyennant soins de confort.

Elle en est désolée, l’infirmière, mais m’annonce que lors du dernier épisode aigu moins sévère mais glissant tout de même, la petite fille de Mme Rose a exigé qu’elle soit transportée à l’hôpital. Les pompiers acquiescent, ils se souviennent, c’était eux qui étaient intervenus.

Ouais mais non.

Convulsez, les trolls, allez-y [au sol en PLS, sviouplé]. «Je» ne place pas de suprématie dans la parole médicale, quoi que vous en pensiez. Simplement. L’hospitalisation comme tout le reste, c’est une mesure qui doit être prise … dans l’intérêt du patient. Pas pour préserver le confort moral du toubib, ni pour satisfaire l’angoisse ou l’exigence de la famille. Toujours la même chose, au fond : l’intérêt du patient. Or ici, l’hospitalisation ne va pas dans l’intérêt du patient. Ni en Réa avec gestes invasifs mais vains, ni au beau milieu d’un couloir aux Urgences, ni au fin fond d’un service de Médecine dont les prestations hôtelières n’arriveront pas à la cheville du lit en acajou et dont on ne peut espérer de prise en charge salvatrice pour la simple et bonne raison que la triple défaillance vitale de la dame ne passera pas le cap d’un coup de baguette magique. Pas d’intérêt pour la patiente = pas d’hospitalisation. Tout simplement.

Je me suis assise. J’ai ouvert le dossier. Ai parcouru les fiches administratives, les courriers médicaux récents, la feuille de traitement.

Le dernier compte rendu médical d’hospitalisation relatait un clash entre les enfants de la patiente et l’hosto. La phrase était courte, obscure, et mentionnait que la raison de l’ire familiale était le non respect des valeurs de la patiente par le fait même qu’elle soit hospitalisée. Tiens donc. Un acronyme. Google m’a aidé. Arf. Eurêka. Toute sa vie, la dame avait milité dans une association pour le droit à mourir dans la dignité. D’où la chambre en maison de retraite 12 étoiles. J’ai comparé les coordonnées des proches à contacter listées dans la fiche administrative et celles que m’avait empressement rapportées l’infirmière de la salle de soins. J’ai compris.

Mme Rose était une convaincue du non-acharnement. Cet état d’esprit, il était clair pour ses enfants. Pas pour ses petits enfants, trop jeunes pour l’avoir connue militante. Sa petite fille avait squeezé l’organisation familiale en faisant afficher son numéro de téléphone dans le bureau des infirmières, leur évitant d’aller farfouiller dans le dossier. C’était elle qui avait insisté pour faire hospitaliser sa grand-mère, quelques temps plus tôt, probablement trop émue à l’idée qu’elle meure et que tout ne soit pas tenté. Ensuite, les enfants de Mme Rose prévenus que leur mère était à l’hosto, mais sans savoir que la décision n’émanait en rien des soignants, avaient logiquement poussé une gueulante.

J’ai pris le téléphone et j’ai appelé le fils de la patiente. J’ai décrit l’extrême gravité, le pronostic sombre imminent, la futilité ainsi que l’amoralité que constitueraient les manœuvres de réanimation qualifiables d’acharnement chez cette patiente qui avait toujours témoigné ne pas vouloir en être l’objet. L’alternative des soins de confort sans transbahutage intempestif. Je lui ai confirmé que si il pouvait venir, c’était le moment.

Appliquant l’adage qui veut que «ce qui s’injecte peut se boire» (oublions les contre-exemples, ok ?), nous avons bidouillé de manière à administrer un anti-émétique et autres traitements non-salvateurs mais pas inutiles à Mme Rose, et vas-y que je mets ceci sur un sucre en sublingual et cela doucement par voie orale. Nous nous sommes arrangés pour laisser de l’oxygène, parce que l’hypoxie n’est pas quelque chose de très agréable à vivre, ni à mourir.

Le fils et la fille de Mme Rose sont arrivés au moment où nous partions comme des furieux, appelés à enchaîner. Notre entrevue fut brève. Claire. J’étais contente pour elle, et pour eux, qu’ils puissent être présents.

Ok alors c’est super, puisque finalement la famille était du même avis que l’équipe soignante, et la patiente ancienne activiste du droit-à-mourir-sans-qu’un-crétin-de-SMURiste-aille-te-quicher-un-tube-pour-éviter-de-se-poser-trop-de-questions. Et si ça n’avait pas été le cas ?

Ben en dehors du fait que ça les complique, j’ai pas envie que ça change les choses. Parce que dans tous les cas, mon taf, c’est de faire dans l’intérêt du patient. J’ai pu lire sur internet : «J’ai très peur que les médecins aient le droit de décider quelles vies valent d’être vécues». Ouaip. Enfin perso, si par malheur je me trouve dans l’entre deux eaux état gravissime / mort, je préfère que ça soit un médecin qui connait la pathologie, ses implications, et dont c’est le boulot que d’agir dans mon intérêt, qui prenne la responsabilité d’une telle décision. Hors de question de faire endosser ça à ma famille. Je refuse que pèse ce type de poids sur les épaules de mes proches. Je dis ça, je dis rien.

Après, tout est histoire d’en parler le plus sereinement possible. Je crois naïvement que si on éclaire sur notre volonté de servir au mieux l’intérêt du patient, ceux qui l’aiment sont rassurés. Souvent. L’actualité récente prouve que je suis bien candide …

«Docteur, je viens pour que vous lui donniez un antibiotique, il a le nez qui coule depuis ce matin». «Docteur, faut la ramener, ma grand-mère».

Les antibiotiques, c’est pas automatique. L’acharnement thérapeutique : non plus.

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The End-1

L’autre soir en accompagnant dans la dignité un pot de nutella vers sa dernière demeure (le recup’verre), [Ouaip, ricanez, ricanez, gloussez, même. Z'avez pas idée du sacerdoce que c'est de mettre de coté la queue et les oreilles d'un pot de nutella lors de sa mise à mort. Les lapins en chocolat, c'est déjà plus simple.] j’ai observé le débat agitant la toile autour des épineuses questions que sont la fin de vie, l’euthanasie, l’acharnement thérapeutique et le réchauffement climatique.

Après avoir mis un certain temps à capter que seul le hasard faisait se téléscoper le 4e sujet et les 3 précédents (alors que pourtant y’aurait matière : Faut-il considérer l’absence délibérée de contrôle de l’émission des gaz à effet de serre par les États comme une forme insidieuse mais massive d’euthanasie de leurs vieux, au regard de l’impact de la canicule de 2003 sur la population démente âgée ? Doit-on euthanasier les individus auxquels de sévères troubles cognitifs font oublier d’éteindre la lumière et de couper l’eau pendant qu’ils se brossent les dents, pour sauver l’humanité ? Qu’est-ce qui pollue le plus : l’empreinte carbone de soins de réanimation lourds ou la crémation ? Etc etc), j’ai pensé à ces patients dont j’ai croisé le chemin et la feuille de prescriptions peu avant leur passage de l’arme à gauche, excluant tous ceux qu’ont fait exprès de mourir rien que pour me contrarier alors que je me battais contre leur choc hémorragique.

J’aimerais vous narrer 2 histoires (comme quoi c’est festif, la mort).

Rembobinons. À y’a longtemps. J’étais interne. Allez y, tournez la manivelle. Oui bon pas trop quand même, j’ai pas connu les dinosaures non plus. Enfin pas tous. Nous y voilà. Ce charmant service de médecine dans lequel j’officiais, visite, courriers de sortie, contre-visite, et ainsi de suite. Y’avait plusieurs séniors car le service mutualisait plusieurs spécialités dont ma co-interne et moi-même personnifions le rassemblement.

J’avais un patient de cancéro, Mr Toumaigh, qui devait pas peser plus de 40 kg pour son mètre quatre-vingt, amaigri par la triade pernicieuse cancer + chimio + bouffe_rien. Qu’importe d’où sortait le crabe, quand je l’ai connu, cet homme, il en avait partout partout partout, des métastases. Devait bien y’en avoir pour 10 kg de son poids. Conscient de filer un très mauvais coton, jadis avide de grand air et de virées en amoureux, cet homme, abattu un peu plus par un veuvage récent, acceptait sans grand espoir et sans trop de résistance pour cause de forces qu’il n’avait plus, les injonctions chimiothérapeutiques irréalistes de ma cancérologue de sénior.

Oh, je doute pas qu’il y en ait de bien, d’oncologues et autres tumeurothérapeutes. J’en ai croisé une la semaine dernière qui m’a fait bonne impression. Mais celle-là, de cancérologue, c’était pas ma tasse de verveine. Déjà parce que de la chimio pleine dose (= à dose curative, un mal parfois nécessaire lorsque le cancer est éliminable, m’enfin c’est pas une sinécure) sur du cancer polymétastatique, j’ai jamais compris (malchance, j’avais vu faire de la chimio à doses réduites dans le seul but de faire dégonfler celles des métastases pouvant être responsables de compressions douloureuses, pendant l’externat), mais en plus s’échiner à dire au patient que ce traitement était indispensable et qu’on pouvait raisonnablement en attendre une véritable rémission …

Enfin bon. Un jour, le principe de réalité et la réalité tout court ont rattrapé la doctoresse, Mr Toumaigh était mourant, vraiment mourant, subclaquant au point qu’on sache que là, c’était pour dans les 24h.

9h. Visite le matin (non séniorisée). J’entre dans la chambre de Mr Toumaigh, qui sait de l’intérieur que les heures sont comptées, me supplie avec une voix qui m’en brise encore le cœur de l’euthanasier purement et simplement, séance tenante. Trop d’la balle, ce stage, j’vous jure. Je lui explique qu’en les pouvoirs qui me sont conférés, la loi, les séniors, tout ça, j’peux pas. Mais lui promets qu’on peut lutter contre la douleur / les nausées / la dyspnée / l’angoisse / etc, j’ai été brieffée par le soins-palliativiste local (en congés ce jour-là), quand même. Ok. Mr Toumaigh veut, je cite : «ne sentir aucune douleur, quitte à être lourdement ensommeillé». Traduction : analgésie + sédation, je prescrit un opiacé et une benzodiazépine, au pousse-seringue. Morphine + Hypnovel, les Laurel & Hardy de l’agonie. À des doses qui me font rétrospectivement hurler de rire tellement c’est du pipi de chat.

11h. Pendant que je poursuis ma visite auprès des autres patients du service, la sénior de cancéro passe par là, et sans rien me dire, barre et annule mes prescriptions.

12h. L’infirmière chargée des soins de Mr Toumaigh vient me voir embêtée, m’informant qu’elle ne peut pas brancher les médocs qui ont été dé-prescrits, et me demande quoi donner à la place, dans la mesure où ma sénior ne leur a rien substitué. Je ré-écris la même ligne que celle barrée.

14h. Session qui aurait pu ressembler à du débat d’idées mais vire rapidement au crépage de chignons suite à «Adré, spapossible, faut pas le faire dormir le monsieur [euh alors désolée mais 1mg/h de morphine et autant d'hypnovel, même rapporté à la silhouette cachectique du patient et à son foie / ses reins qui marchent plus très bien, scuzez moi mais ça a jamais fait dormir personne], faut qu’il soit présent [WTF x Nombre d'Avogadro] quand il va mourir [Han, au moins, c'est déjà ça, elle a compris qu'il canait, le monsieur] [WTF quand même], qu’il voit ce qu’il se passe [Roooh ben oui j'comprends bien ma brav'dame, ça serait ballot qu'il rate la grande lumière blanche et prenne un sens interdit], donc faut pas le sédater.» Mes arguments comme quoi c’était ce que voulait le patient, ma chef y a opposé un «Mais non».

14h30. Maintenant qu’elle est retournée se planquer à ses consultations, je vais voir le patient, qui me supplie en s’agrippant à moi de le sédater. Soucieuse de ne pas me méprendre sur sa demande, j’en parle avec lui plus longuement. Conclusion : il veut, au mieux dans cette pire situation qui est la sienne, claquer sans souffrance dans la minute, et au pire dormir plutôt que somnoler, sans risquer d’avoir mal, d’ici l’heure approchante de son trépas. Je prescris à nouveau.

16h. Je l’avais pistée, ça n’a pas loupé : profitant du lapin que lui avait posé un patient assez impoli pour annuler son rendez-vous de consult pour cause d’embolie pulmonaire massive, ma tant-aimée crabologue vient zieuter le classeur de Mr Toumaigh et barrer ma prescription en douce. Ouais, c’est la chef, mais elle s’y prend comme une voleuse, à croire qu’elle n’affectionne pas nos débats éthiques.

16h15. De ma plus belle écriture, je noircis à nouveau la page consacrée aux médicaments de Mr Toumaigh. L’infirmière hésite entre postuler pour arbitrer Roland-Garros considérant que cette journée constituait un excellent entrainement, et placer une caméra cachée au dessus du chariot de dossiers médicaux pour faire fortune sur internet grâce aux tags «lol» «hôpital» et «mdr mouahahahaha».

18h. Avant de rentrer chez elle, ma sénior passe faire un coucou au classeur de Mr Toumaigh, suspendant ma prescription.

18h15. Je trouve qu’elle met un temps fou à finir de papoter chiffons avec la cadre du service d’à coté, bon sang.

18h30. Enfin. Je mets un point final aux prescriptions médicamenteuses de Mr Toumaigh, les ayant majorées, pour la peine, après avoir demandé conseil au réa de gardeOn en discute avec les infirmières qui sont bien contentes que je sois imbattable au jeu du plus con, prête que j’étais à rempiler jusqu’à 23h si nécessaire. Elles sont comme moi étonnées que ma sénior n’ait pas usé de façon définitive de l’argument d’autorité dans cette affaire. D’après elles, c’est parce rien ne pouvait soutenir son discours. Je ne sais pas.

Ce que je sais, c’est que Mr Toumaigh est mort en fin de soirée dans un confort relatif, bien moindre que celui que je lui aurais souhaité, mais moins pire que ce qu’il aurait enduré si j’avais pas eu un caillou dans la tête. Je regrette qu’il n’ait pas été accompagné par une équipe compétente en soins palliatifs. Vraiment.

[La Rédaction décide unilatéralement que ce post se termine ici, et que la suite viendra ce jour-même, après s'être acquittée de la tache lingère, sous vos applaudissements]

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