Peu de choses

Il a 45 ans. Il ne le sait pas, mais une de ses artères coronaires est pas jolie-jolie de dedans. Un tempérament de pionnier. Jusque dans la pathologie. Il est en train de se brosser les dents, son épouse l’attend tranquillement en bouquinant. Soudaine et intense, vilaine, la douleur dans la poitrine. Il gueule. Infarctus inaugural de la maladie coronaire. Lourdement il s’effondre. Arrêt cardiorespiratoire sur trouble du rythme. Elle a entendu sa voix et un bruit sourd, pensant qu’il rage d’avoir fait tomber quelque chose. «Ça va ?». Pas de réponse. Ce n’est pas un bavard, mais quand même. C’est bizarre. Son chapitre fini, elle se lève, va voir. Il est au sol dans la salle de bains, semble s’être cogné la tête, y’a un peu de sang. La porte est entravée par son corps gisant. Elle l’appelle. Il ne répond pas. Difficilement, elle parvient à pénétrer dans la pièce. Il ne se réveille pas. Elle panique un peu. Elle ressort, saisit le téléphone, fait le 15. Part dans tous les sens mais la personne au bout du fil (ARM) arrive malgré tout à lui faire donner son adresse. «Est-ce qu’il respire, Madame ? Est-ce que vous voyez son ventre se soulever régulièrement ?». Il fait un drôle de bruit, mais non, le ventre ne bouge pas. Ce sont des gasps. L’ARM a déjà cliqué le départ des secours, en faisant de grands signes avec la main à ses collègues ARM et médecins, en plus. «Madame, les secours sont en route, il va falloir commencer immédiatement le massage cardiaque. Est-ce que vous savez le faire ?». Non. Elle ne sait pas. Elle est terrifiée. Elle ne s’en sent pas capable. Il insiste, fermement, IL FAUT commencer le massage cardiaque. Il la guide, lui explique comment. Elle essaie. Il compte avec elle. L’écoute haleter. L’écoute implorer «Chéri, réveilles-toi !». Les minutes sont longues. Il l’encourage. Il entend les pimpoms des secours en bas de la maison. Dit à la dame de ne pas cesser le massage cardiaque si ce n’est pour ouvrir la porte, le plus brièvement possible. Les équipes de secours se jettent sur l’homme, et le médecin du SMUR lui pose tout un tas de questions. Ils lui mettent plein d’appareils, et puis une perfusion, et aussi un truc dans la gorge «pour amener de l’oxygène directement dans ses poumons» lui a précisé le médecin. Au bout d’un moment, ils reviennent la voir, lui disent que le cœur de son mari est reparti et qu’ils l’emmènent à l’hôpital. Elle n’a pas trop compris le reste. Ah si, elle a demandé que dire au gamin. Il a 8 ans et dort dans sa chambre. Il va falloir lui expliquer que Papa est à l’hôpital. Qu’il est très malade, et qu’il ne peut pas parler pour l’instant. Qu’il pourra aller le voir si il le souhaite, mais que son papa est comme si il dormait. Pour l’instant. Qu’on ne sait pas quand il va se réveiller. C’est même pas sûr qu’il se réveille. Et si il se réveille de comment ça se passera. No-flow = 3-4 minutes. Low-flow = 30 minutes. Délai entre début de la douleur et désobstruction coronaire = 2 heures.

Il a 45 ans. Le même. Un pionnier. La douleur le prend après un match de tennis avec les copains. Il s’écroule. Ils débutent le massage cardiaque qu’ils savent faire. Posent les patchs du défibrillateur semi-automatique du club. Appellent les secours. Les secours arrivent. Après le 6e choc (dont 3 délivrés avant l’arrivée des secours), le cœur repart. Son meilleur pote appelle son épouse. Il faudra dire au gamin que son papa est à l’hôpital. Y’a des chances qu’il se réveille. En effet après la reprise d’une activité cardiaque il avait des signes précoces de réveil. C’est bon signe. No-flow = 0. Low-flow = 18 minutes. Délai entre début de la douleur et désobstruction coronaire = 40 minutes.

Il a 45 ans. Toujours le même. Il est rentré tôt du boulot et fait une pause avant d’aller chercher le gamin à l’école. Ça fait mal, d’un coup. Et puis plus rien. L’école essaie d’appeler sur le portable de la mère, mais elle n’a pas de réseau. Du coup c’est la voisine qui est contactée, et va chercher le gamin. Elle le laisse dans le jardin. À 8 ans, il sait se préparer un goûter tout seul. Dans le salon il trouve son père. Appelle les secours. C’est avec l’infirmière du SMUR qu’il ira ouvrir la porte lorsque sa mère arrive. Lui prendre la main. Il a fallu lui expliquer que son père était mort. No-flow = 1 heure.

Il a 45 ans. Il a certes une coronaire pas jolie-jolie, mais c’est son jour de chance. Il a mal brutalement et fait immédiatement le 15. Des secours sont envoyés. Au bout de 3 minutes après l’appel il s’écroule. Ses collègues de boulot se précipitent et commencent le massage cardiaque. Ils vont chercher le défibrillateur semi-automatique mais en fait les secours arrivent déjà. 8 minutes après l’appel initial, les palettes du défibrillateur du SMUR sont appliquées sur sa poitrine et délivrent un choc électrique externe. Une chance de bosser si près de l’hosto, et qu’à cette heure-là ça circule si bien. L’infirmière a pas fini de monter la perf qu’il reprend conscience. En sortant du service de cardiologie interventionnelle où il a été transporté, l’équipe du SMUR croise son épouse et son gamin qui sont venus directement après avoir été prévenus par le patron. Ils expliquent au gamin que son papa va rester quelques jours à l’hôpital mais qu’il pourra bientôt jouer au ballon à nouveau avec lui. No-flow = 0. Low-flow = 5 minutes. Délai entre début de la douleur et désobstruction coronaire = peanuts.

On est bien peu de choses.

Une compagne. Des collègues. Des amis. Des secours. Un gamin. Le spectre de la grande dame.

Et des minutes.

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16 commentaires pour Peu de choses

  1. armance dit :

    Et si le brevet de secourisme était inscrit au programme scolaire de troisième, seconde, première ou terminale?
    Et si, l’année de leurs seize ans, puisque la scolarité est obligatoire jusqu’à cet âge, nos ados apprenaient les gestes de premier secours?
    Ce ne serait qu’une affaire de civisme, finalement…

    • docadrenaline dit :

      Suis carrément archi-pour.

    • Alexlok dit :

      Il me semble que c’est le cas à la JAPD (en tout cas ça l’était quand je l’ai passée il y a quelques années). Mais bon, 2h de formation, disons que quelques années après (ou même quelques mois en fait), il n’en reste plus grand-chose…

      • armance dit :

        Le massage cardiaque, c’est comme le vélo, le geste est simple et ne s’oublie pas, même si on ne pratique pas régulièrement.
        Il est grave de ne jamais avoir essayé.

      • Nico dit :

        Pour avoir assisté à plusieurs formations JAPD je dois dire qu’une heure pour passer risques majeurs/protection/alerte/victime inconsciente qui ne respire pas/victime inconsciente qui respire c’est chaud patate… En gros les jeunes ne massent qu’une fois et pas plus de 5 minutes, sinon on a pas le temps de faire passer tout le monde… De plus les 3/4 ne se sentent pas concernés…

    • zejeep dit :

      Mais oui mais oui mille fois oui. Et je fais aussi le parallèle avec l’éducation civique: je considère que puisqu’on a des cours d’éducation civique, on peut bien faire des cours de secourisme.
      J’ai eu mon brevet de secouriste en 4ème, formation organisée par mon collège et délivrée par les pompiers locaux. J’ai jamais oublié, et la formation m’avait même paru plus solide que la formation premiers secours délivrée en P2.

  2. doudou13314682 dit :

    Itou! Faut pas fumer et s il en reste parmi vos proches offrez lui un def pour Noel..
    J ai persécuté un patient récent chef du supermarket local,m a remercié ensuite :plusieurs recuperations bon pour les affaires (les pompoms à 300 m aussi..)

  3. Laurence dit :

    Waow c’est la vie et ça fiche la trouille …

  4. Admedstra dit :

    En Suisse, il est obligatoire de faire ses premiers secours pour pouvoir passer le permis de conduire, mais il me semble que ça n’a malheureusement pas beaucoup d’effets. Les gens oublient malheureusement 😦

  5. Ping : Peu de choses | Jeunes Médecins et M&eac...

  6. Je te redis encore une fois combien ce billet me touche?
    Ma mère va bien. Mon père est marqué à vie (et n’a pas fini de faire chier ma mère à la fliquer en permanence…) mais elle va bien. Très bien.
    Dans la famille, on a tous le brevet de secouriste Croix-Rouge. Une évidence. On n’avait juste jamais pensé que l’un de nous en aurait un besoin vital un jour.

  7. docplancher dit :

    Tout a fait d’accord pour le brevet de secouriste OBLIGATOIRE .Mes 3 gosses l’ont passé lors de leur formation de jeune sapeur pompier, en ronchonnant au début mais finalement ils sont bien contant de l’avoir fait , mème si ils ont largués les pompom depuis

  8. fredledragon dit :

    t’es sur que c’est le même, il a vraiment pas de bol! 😉

  9. Je me félicite d’avoir suivis des cours de secourisme au collège, de m’être tenue informée même sans valider le brevet (le stage, les démarches, tout ça, c’était trop anxiogène) et puis surtout, de choisir systématiquement la formation SST quand elle est m’est proposée.
    La dernière fois, il y avait une collègue qui expliquait très sérieusement comment elle avait fait repartir le cœur de son copain après un accident de moto, grâce à ces connaissances acquises dans le cadre de la formation professionnelle. Édifiant!

  10. Stéphanie dit :

    L’oncle de mon compagnon est resté 10h avec une douleur abominable dans le bras gauche, à vomir tellement il souffrait « mais on allait pas déranger le docteur ». A finalement été opéré, est en pleine forme.
    Son meilleur ami, 45 ans, plusieurs fois une douleur forte dans la poitrine et le bras gauche, plusieurs ECG impeccables, la dernière fois qu’il a eu mal il a décidé de faire la sieste plutôt que de retourner une nième fois aux urgences pour rien, rassuré par le cardio, il est mort dans son canapé.
    Parfois, on réagit mal et on y survit, parfois on réagit bien mais on y passe quand même.
    (mais il faut apprendre à masser)

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