Perliculture

Les externes.

Ces petits toubibs qui se renouvellent par paquets appelés «fournées» en stage chez nous. Nan pas chez moi à ma maison, non. C’est grand mais j’ai pas la place d’en accueillir 40 à la fois. Chez nous au taf.

Certains débutent leur externat, d’autres sont à quelques semaines d’être internes. Ils déboulent dans un monde complètement différent de ce qu’ils ont connu ailleurs, découvrent un fonctionnement, des véhicules, du matos, des protocoles, et la vie «ensemble». Sont intégrés à une équipe. Cherchent leur place plus ou moins timidement, la trouvent plus ou moins facilement.

Haut degré de flip, collection d’anecdotes à raconter aux petits enfants [enfin pour les arrachements de membres vaut mieux éviter], travail d’équipe dans des conditions hostiles, pression de la montre qui fait tic-tac-tic-tac ; ils sont immergés brutalement dans notre monde.

C’est rigolo.

Z’ont beau avoir une expérience clinique intra-hospitalière plus ou moins étendue, recevoir une formation appelée «pré-stage» assortie d’une ou plusieurs «pré-gardes» [au cours desquelles ils viennent en surplus de l’équipe constituée pour doubler leur collègue aguerri et ainsi se faire une idée du déroulement d’une intervention et des taches qui leur incombent], n’empêche qu’au matin de leur première garde, c’est le grand saut. L’imprévisible fait que les uns feront quelques interventions calmes initialement ce qui leur permettra de se familiariser progressivement avec toutes les nouveautés qu’ils rencontrent chez nous, alors que les autres entreront dans le vif du sujet smuresque d’un seul coup d’un seul.

Tous différents. Y’a les anxieux. Y’a les blasés précoces – «ouaiiiiis, on a encoooore fait une douleur tho, il avait rieeeen le gars, pffff» [2e garde, ça promet]. Y’a les fascinés par l’hélico. Y’a les gentils mais mous. Y’a les cérébraux, incollables sur leur cours, souvent pas foutus de coller 4 électrodes en moins de 15 minutes. Y’a les avides de partir en intervention et d’apprendre des trucs. Y’a les que ça fait clairement suer de devoir se lever pendant la garde pour aller sauver une vie [si si, ça existe, d’ailleurs pas que chez nous]. Y’a les redoutablement efficaces et pragmatiques qui pour partie sont souvent le pendant des cérébraux cités plus haut, en ce sens qu’ils ne connaissent strictement rien à leurs cours mais font preuve d’un dynamisme à couper le souffle. Y’a les qui rigolent en permanence. Y’a les fragiles qui sont trop frêles pour soulever un scope et qui manquent tourner de l’œil à la première goutte de sang. Y’a les qui ont un talent social véritable que ce soit dans leur intégration à l’équipe qu’avec les patients et leurs proches. Y’a les qui payent pas de mine mais posent toujours la question qui tue [celle qui est tellement pointue et pertinente qu’on est à la fois ravi et poussé dans ses retranchements pharmacologiques ou physiopathologiques pour y répondre]. Y’a les qui oublient que dans l’urgence vitale extrême il serait bon de faire ce qu’on leur a demandé de faire [scoper le patient et attraper ceci ou cela dans le sac de matériel] avant de se lancer dans un interrogatoire archi-exhaustif des proches [remontant jusqu’aux antécédents d’avant la disparition des dinosaures] ainsi que dans un examen clinique de médecine interne ; alors même que le médecin de l’équipe est en train de s’enquérir des principaux éléments anamnétiques et cliniques lui-même. Y’a malheureusement ceux qui se contentent de scoper le patient et de répondre aux ordres simples mais qui ne sortiront pas leur stéthoscope de leur poche de tout le stage, et ne poseront jamais aucune question pour mieux comprendre.

Ils sont tous différents et évoluent souvent grandement au cours du stage, et rares sont ceux qui ont quasiment tous les défauts.

Et puis y’a les perles.

[Intermède Protocole ADIRA] [Analgésie Dentaire Innovante au Rhum chez des Amis] [Oui, je me suis fait arracher une dent de sagesse toute pourrite tout à l’heure]

Globalement je les aime bien, les étudiant(e)s. J’ai tendance à voir la bouteille à moitié pleine dans la vie [jusqu’au moment où y’a malheureusement plus de rhum du tout], du coup je vois leur côté positif. Mais y’en a, c’est vraiment des perles.

Qui sont hyper ouverts d’esprit et agréables. Souriants. Fins et ne manquant pas d’humour. Qui en 4e année ont des connaissances qui dépassent largement la moyenne. Comme ce jeune homme qui est resté à mes côtés un soir où je régulais, jusqu’à ce que je laisse mon corégulateur prendre le relais pour dormir quelques heures à mon tour, et alors que la thématique des appels au 15 était «dyspnée». Qui pour autant ne manquent pas de bon sens et de dynamisme. Comme cette demoiselle qui sortait de sa poche ce que l’on voulait avant même d’en avoir verbalisé le vœu, tel un génie de lampe. Nous venions d’arriver en réa après une grosse inter. Un patient qui avait fait un arrêt que nous avions récupéré et qui ensuite était parti en vrille dans tous les sens possibles et imaginables, nous forçant à réagir très promptement, pour finalement passer subitement en BAV III que nous avions entraîné aussi sec ; devant la mine dubitative du réa quant à la réalité du trouble conductif en question, elle avait sorti de sa poche un ECG per-critique enregistré et imprimé alors même que l’IADE et moi-même n’en avions pas pris la précaution tellement nous avions sauté sur l’entrainement électro-systolique furieusement, sur la chaussée et sous la pluie. Plus tard dans la journée la même demoiselle avait dégainé le sac poubelle au patient juste avant un vomissement cataclysmique. Comme cette autre étudiante  qui une fois son stage fini avait su prendre la tête de la réanimation cardio-pulmonaire devant un arrêt cardiorespiratoire dans le nouveau service dans lequel elle était affectée.

Y’a des perles.

Y’a beaucoup d’étudiants sympas, y’a quelques boulets authentiques, et y’a des perles.

Hier, j’avais une chouette externe. Efficace, attentive, empathique, prompte à remarquer l’amélioration auscultatoire per-thérapeutique. J’ai eu une petite minute d’inattention au cours de laquelle je me suis concentrée sur la paperasse en marge d’une intervention assez «choquante». Je l’ai retrouvée livide, assise sur une margelle à côté du véhicule, à 4h du mat. Shit.

Quand j’étais étudiante, à la fin de mon tout premier stage clinique, le chef m’avait lancé, en guise d’au revoir, un «merci pour ton aide».

Je crois qu’ils le méritent, nos externes. Merci pour votre aide.

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7 commentaires pour Perliculture

  1. toubib92 dit :

    Extra ! Et grâce à toi je découvre le protocole ADIRA, merci !

  2. drkalee dit :

    Bravo pour ce billet. J’aurais aimé croiser plus de seniors comme toi pendant mon externat, moi petite externe timide, qui n’osait pas trop s’imposer, et du coup se retrouvait trop souvent à faire la plante verte. Ca donne envie d’avoir des externes à soi, pour bien les cultiver!

  3. Franck dit :

    Merci. Ça rappelle des souvenirs ! Ça amplifie mon regret de ne pas pouvoir recevoir d’externes dans mon cabinet de MG rural parce que trop loin de la Faculté (Bichat – Ambleny 02290 : ça fait une trotte !

  4. Manette à Pied dit :

    Bravo , oui , ils le méritent , et en ont grandement besoin , de ce MERCI qui valorise !!!

  5. armance dit :

    Ils ont aussi la chance de tomber sur toi qui as la volonté de leur faire partager ta passion pour ton métier.
    J’ai globalement un mauvais souvenir de l’internat: trop de tâches administratives, de travail de coursière, de mépris des médecins censés nous encadrer, trop peu de volonté pédagogique.
    De ces années mes seules expériences formatrices au niveau clinique ont été mon travail d’aide-opérateur dans des cliniques privées, et un stage dont je garde un bon souvenir qui s’est déroulé au Brésil, où on travaillait dans une réelle ambiance de compagnonnage. Elles n’ont pas eu lieu dans mon CHU!

  6. Mon fils, 8 ans, a renoncé à la carrière de pompier, parce qu’il ne veut pas qu’on le réveille la nuit. Il a le mérite de s’en être rendu compte précocement, au moins. 😀

  7. J’ai toujours détesté les urgences graves, je ne crois pas que j’aurais été une externe très avisée au SMUR… Mais j’ai toujours rêvé de monter dans l’hélicoptère ^_^ j’en rêve encore d’ailleurs quand je le vois partir du toit de l’hosto.

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