Un gars, une garce.

Il me reste les cœurs de Marie à planter, mais Petit Caillou est dans le bain et je préfère, de principe, être de l’autre côté de la cloison à l’entendre jouer plutôt que de m’éloigner trop pour intervenir en cas de souci. Parano maternelle. Bref.

Ma Lionne m’a suggéré récemment de poster une histoire sous forme de feuilleton, pour tenir le lecteur en haleine. Passant l’idée au filtre de mes impulsions, je me dis que je vais vous narrer une garde. Chaque intervention de cette garde fera l’objet d’un billet.

La première sortie de cette journée, je vous l’ai déjà racontée dans «Veni, vidi, vici». Pour ceux d’entre vous qui ont la mémoire courte ou ne l’ont pas lu et ont la flemme de le lire, en gros : c’était un monsieur qui faisait un infarct, qui a tapé l’arrêt au moment où nous allions le lyser (destop artériel), qui est reparti moyennant 30 secondes de massage et une châtaigne de 200 joules, que nous avons lysé, et qui est arrivé en cardio frais comme un gardon avec un ECG normal. Ça fait plaisir.

Ensuite, nous sommes rentrés et avons refait le matériel. Puis, arpège émanant de la régul, nous repartons.

Quartier bourgeois, fin de matinée, dans un bistrot-resto très branchouille, en terrasse, un homme a fait un malaise. Les pompiers arrivent quelques minutes avant nous.

Ils ont un mal fou à convaincre le patient, un quinquagénaire dont le costume vaut plusieurs SMIC à vue de nez, et qui a maintenant complètement récupéré de son malaise, qu’il faut qu’il monte dans le VSAB pour qu’on lui prenne la tension et qu’on l’examine.

Une première évaluation clinique est en effet plutôt rassurante : il a eu mal en bas du ventre, du type bulle colique qui finit par passer, et sur la douleur a fait un malaise qui a tout du vagal, et maintenant il est rose comme un poupon, n’a plus mal, a d’excellents paramètres vitaux, un examen normal, et ronchonne (ce qui est bon signe).

Oui mais bon comme le monsieur a un antécédent d’infarctus, on va lui faire un électro, hein, ça mange pas de pain. Tiens d’ailleurs, que prend-il comme traitement ? Ben de l’aspirine, comme tout bon coronarien, oui-mais-là-ça-fait-2-mois-qu’il-ne-la-prend-pas. Et pourquoi ? Euh juste comme ça. Rien qui n’émane d’une recommandation médicale. Bon.

Je vous passe les minutes de négociation pour faire un tracé à ce patient dont le talent oratoire est à la mesure de l’étoffe qu’il porte. Je précise au lecteur que cet homme exerce une profession qui est très éloignée de la médecine, et qui lui assure un niveau de vie très confortable.

Le tracé sort. Ah. Shit. Il est pas normal. Pas anormal au sens gros-infarctus-pourri-aigu, mais pas normal avec des signes qui relèvent peut être d’un aspect chronique ou séquellaire, mais qui sinon témoignent peut être d’un souci coronarien en cours de constitution. En français des ondes T plongeantes dans tout le territoire antéro-latéral. C’est ennuyeux, et ce d’autant que le patient n’a pas avec lui de tracé de référence, et qu’il ne sait pas me dire si son ECG de base est perturbé ou non. Ce qu’il sait par contre très bien me dire, c’est que je l’agace profondément avec ma sollicitude, ce que je conçoit aisément sauf que là, voyez-vous, m’assurer de la qualité de sa prise en charge médicale aiguë, c’est mon boulot. Donc non j’ai pas envie de prendre ce tracé par-dessus la jambe, fermant les yeux sur ma propre conscience.

Donc cet homme se met à me donner un cours de médecine. Il aurait pu arguer qu’il était libre de refuser les soins, insister sur le fait qu’il se sente bien, mais non. Il se met à m’expliquer quels enseignements je dois tirer de l’aspect de son électro. Soit. Si ça peut lui faire plaisir.

Au moment où il réalise qu’il serait aussi efficace de pisser dans un violon, il aperçoit par la fenêtre du VSAB ce qui lui parait être la providence. Un cardiologue. Mais pas n’importe quel cardiologue.

Son cardiologue. Qui est également son ami. Et qui n’est pas le premier cardiologue venu, non. Son ami cardiologue est Professeur de cardiologie. Waaah, classe, quand même, la providence.

Je ne peux que préjuger, oui-je-sais-c’est-pas-bien, mais dans le «Tenez, regardez, y’a le Pr Trucmuche qui passe dans la rue, allez donc lui demander», je perçois de la part de mon patient une assurance quant au fait que je n’oserais jamais ainsi me ridiculiser, moi la jeune SMURette, devant le Grand Professeur. Et que si ce dernier finit par être convié à partager son opinion sur l’affaire, opinion qui sera sans nul doute que je suis une idiote, ce sera parce que le patient lui-même l’aura sollicité. Je préjuge.

De fait, c’était se tromper.

J’ai sauté sur l’occasion, ce qui n’a pas manqué d’estomaquer le patient.

Séance tenante je suis descendue du véhicule rouge, et toute vêtue de blanc j’ai abordé le Grand Professeur sur la chaussée. Me suis présentée, lui ai dit à quel point j’étais désolée de troubler son repos, mais que bon là, le patient avec moi n’était autre que son ami Mr Bienabillé, et que c’était à sa demande que je me permettais de l’interpeller. Je fais un bref rappel de l’histoire clinique d’allure rassurante (le vagal simplex sur la douleur abdo d’allure digestive), la normalité de l’examen clinique, toussa.

Là, je sors mes atouts maîtres. Explique que tout ça m’irait bien, mais que bon vu le tracé, j’aimerais que le patient bénéficie d’une surveillance et de quelques examens complémentaires, mais qu’il n’adhère pas à cette idée, et vas-y-que-j’te-déroule-le-tracé, et faisant mine de ne pas voir les sourcils du spécialiste se froncer à la vue des anomalies, je lâche ce que je sais être un scud. «Oui et puis en plus il m’a dit que ça faisait 2 mois qu’il ne prenait pas son aspirine, alors ça m’ennuie, vous comprenez …».

Pendant ce temps, notre patient se réjouit du fait que son ami soit en train de lui donner raison, et sourit dans le camion en présence de l’infirmière et de l’externe.

Sauf que dire à un cardiologue que son patient coronarien ne prend plus son aspirine, et ce sans raison, c’est 100 % de succès. La perche était trop belle pour que je ne la saisisse pas.

Dans le quart de seconde suivant, le Grand Professeur Trucmuche a donc ouvert la porte du VSAB, et tancé son patient et néanmoins ami sur un ton furieux, lui intimant de se plier à la prise en charge proposée par bibi.

Mr Bienabillé devint un agneau compliant aux soins. Instantanément.

Ouais je sais c’est pas bien d’avoir ce genre de rapports mesquins avec les patients, mais là l’attitude du monsieur m’avait agacée dans ce que j’avais perçu d’anti-jeunes-toubibs-femmes.

Le Professeur de cardiologie et moi nous remerciâmes mutuellement et c’est avec un malin plaisir que je me suis permis un dernier petit coup de garce.

À mon patient désormais agneau, j’ai demandé : «J’imagine que vous ne remettez pas en cause le diagnostic de Grand Professeur ?».

C’était mal, mais tellement réjouissant …

[Sur ce, je vais laver les cheveux de mon enfant.]

La suite de cette folle journée au prochain épisode …

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9 commentaires pour Un gars, une garce.

  1. Caroline dit :

    Non ce n’est pas mal de moucher ceux qui doivent l’être, c’est juste normal.
    Que c’est jouissif tout ceci.

  2. SophieSF dit :

    Huhu, je ne devrais pas, je sais, mais j’ai bien ri en imaginant la tête du GrandPofesseur pendant ton laïus et le « et vas-y que j’te déroule le tracé »…
    Commentaire hautement constructif, je sais aussi mais ton billet était plutôt jubilatoire à lire! (et tu fais super bien la garce, dis^_^)

  3. Fleur dit :

    Excellent ! 😉

  4. docmamz dit :

    Huhuhu comme tu es perverse… j’adore !

  5. armance dit :

    Y a des fois… et ben ça fait du bien!

  6. Casque Houille dit :

    Ou comment smasher un chieur … Bravo . Mais peut-être Monsieur Bienabillé est-il suicidaire ? Arrêter le Kardegic alors qu’il a déjà fait un infarctus , passe encore … Mais résister aux injonctions de ma fille !!! 😏

  7. Aluthiel dit :

    Des petits plaisirs qui font du bien parfois ! Surtout quand l’histoire se termine bien !
    Chouette métier que tu fais là.. je repasserai par ici par curiosité, et qui sait, je m’y installerai peut etre !
    Bonne continuation !

  8. CChristine dit :

    Comme ça fait du bien de remettre en place un prétentieux présomptueux. Jubilatoire !!

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