Arpège

S’asseoir à table et boire un café. Discuter, plaisanter, raconter une anecdote. Mettre un sucre et touiller.

do mi sol do ♫

Les voix se taisent, tous, à l’affût, tendent l’oreille.

♫ «On a besoin de l’équipe n, (…)» ♫.

Les conversations et les cliquetis des cuillères reprennent. Se lever, avaler son café cul-sec, avancer dans le couloir en direction des véhicules avec les autres membres de l’équipe. La voix dans le micro a annoncé l’équipe, le type de véhicule, la commune, la pathologie. Un coup d’œil au dossier informatique télétransmis, parfois complété d’un coup de fil du régulateur, donne des renseignements supplémentaires. De temps en temps, il faut prendre du matériel supplémentaire en plus de celui déjà présent dans le véhicule, pour des cas bien particuliers.

Portières fermées, ceintures bouclées, le portail automatique s’ouvre et laisse passer un véhicule blanc déjà clignotant de bleu. D’une main, saisir l’adresse sur le GPS. De l’autre, attraper l’émetteur radio et annoncer le départ de l’équipe. Faire des pronostics en fonction de l’heure, du jour, des informations médicales connues. Rassurer l’étudiant lorsqu’il débute, lui dire que si il a des questions il les pose, ce qu’il faudra qu’il fasse en premier, et que dans «étudiant» la notion de ne pas tout savoir ni savoir faire est incluse, c’est normal. Reprendre la conversation entamée plus tôt, calmes et détendus, en se laissant pré-conditionner par ce petit filet d’adrénaline qui coule dans nos veines depuis la première note du ding-dong, l’arpège du départ en intervention. Fustiger les automobilistes qui ne se poussent pas. Repérer l’endroit où se garer. Avant d’avoir le petit mouvement du menton de l’ambulancier qui vaut accord pour descendre du véhicule en toute sécurité, préciser quel matériel on sort immédiatement du coffre. «Un sac, un scope» étant le plus classique.

Monter les étages éventuels. On ne sait pas. Il y a bien quelques infos, mais tant qu’on y est pas, on ne sait pas, tout est possible. L’arrêt cardiorespiratoire est peut-être si raide qu’il n’y aura que du réconfort à apporter, en plus du traditionnel papier bleu. Peut-être se lancera-t-on dans une grosse réa. L’intoxiqué inconscient est peut-être en train de simuler. Ou d’emplir ses poumons de vomissures. La parturiente a peut-être donné naissance à un nouveau-né tout rose pendant qu’on se garait. Ou le fera avec nous, ou bien plus tard à la maternité. On ne sait pas.

Franchir la porte. Laisser l’équipe passer devant, écouter les brèves informations transmises tantôt par le chef d’agrès de l’équipe de sapeurs-pompiers déjà présents sur les lieux, tantôt celles du médecin traitant sur place, ou par un ambulancier, un témoin, un proche. Parfois, comme l’autre jour, être les premiers sur place, patient seul chez lui, ouvrir, appeler, l’entendre geindre à l’autre bout de l’appartement. S’y précipiter.

Puis rentrer dans la pièce, véritable scène de l’intervention. Savoir. En un seul instant, dans la très grande majorité des cas, le premier diagnostic, le seul véritablement important en SMUR, est posé en quelques fractions de secondes, en un seul regard. Le diagnostic de gravité. Il ne s’agit pas de savoir la cause, ça, on a encore quelques minutes pour s’en faire une idée. Il s’agit de savoir si on dégaine, et si oui, quoi. Le teint. La respiration. L’attitude corporelle. Les sueurs. L’éventuelle marre sanglante. Les mouvements convulsifs. Les yeux plissés de celui qui résiste à leur ouverture. La couleur grise du sub-claquant. La cyanose suante qui tire du schtroumpf-qui-respire-mal. La grande bradypnée ample si caractéristique des intoxications aux opiacés. Le coma geignant agité du traumatisé crânien grave. La scène peut se situer sur le bord d’une route. Dans un bois. Dans un avion avec 150 passagers qui vous regardent passer avec votre matériel. En pleine place publique. Dans le couloir d’une administration. Au rayon surgelés du supermarché.

Donner les premières instructions, parfois sans mot dire, à l’équipe, qui bien souvent a anticipé, forte de son expérience. «Bonjour, Monsieur, je suis le médecin du SAMU». Dire au patient douloureux qu’on va le soulager. Jeter un œil au scope que l’étudiant est en train d’installer, tourner la molette pour faire apparaître le rythme cardiaque. Écouter le patient lorsqu’il est conscient. L’examiner sommairement. Sortir le stétho de la poche. Avant d’écouter les organes plus ou moins bavards, se tourner vers le chef d’agrès, lui dire qu’il faudra prévoir tel ou tel conditionnement, pour sortir. Anticiper. Rattraper la pathologie là où elle en est, planifier les premières interventions thérapeutiques «tel médicament, telle dilution, tel dosage, …», anticiper ce qui pourrait être pire, et l’après, le quand il va falloir sortir de là, avec ce patient. Effectuer les gestes de réanimation éventuellement nécessaires. Lorsque tout est en marche, confier la surveillance à l’équipe, s’éloigner un peu, expliquer à la famille, appeler la régulation. En avant Guingamp.

Selon le cas, la gravité, le risque évolutif pendant le transport, les thérapeutiques instaurées, accompagner le patient à l’hôpital, ou le confier aux pompiers / ambulanciers privés et se libérer.

Rentrer à la base, à moins d’avoir été détournés en chemin, parfois pré-alertés lors de l’arrivée dans le service, dans ce cas-là après voir piqué à l’équipe d’accueil de quoi rapidement refaire les stocks. Nettoyer le matériel, remplacer ce qui a été utilisé.

Retourner s’asseoir à table. Se resservir un café. Partager. En attendant l’arpège suivant.

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4 commentaires pour Arpège

  1. B. dit :

    Très beau post, à la rythmique envoûtante.
    Un Smuriste que j’ai côtoyé pendant mon semestre d’urgences filait souvent la métaphore du chef d’orchestre et du rythme de ses interventions.
    À toi celle de la partition.
    La boucle est bouclée.
    Merci pour cette petite pause de prose musicale.

    • docadrenaline dit :

      C’est complètement ça. Le chef d’orchestre suprême, c’est le régulateur. Ensuite, sur intervention, oui, c’est une mélodie, au rythme plus ou moins soutenu, les différents instrumentistes que sont les membres d’équipe étant coordonnés par les regards, les mots et les gestes du médecin chef d’orchestre.
      Chacun connait la partition qu’il doit jouer, et chacun est attentif aux instructions du chef d’orchestre.
      ♫ ♫ ♫

  2. farfadoc dit :

    Grâce à toi, je comprends mieux. Ton histoire du diagnostic de gravité au premier coup d’oeil, c’est un réflexe que je n’ai pas, en tout cas pas pareil, pas aussi automatique. Et c’est ça qui explique qu’à l’arrivée d’une équipe de SMUR, je me suis parfois sentie transparente en tant que médecin/témoin. Ce n’est pas parce que je sers à rien (voui, bon, des fois c’est vrai), c’est parce que je n’ai pas ma place à ce moment-là dans la partition. Et c’est normal.

    Merci pour ce joli post!

  3. armance dit :

    J’adore.
    J’aurais bien aimé faire le premier violon, mais certainement pas le chef d’orchestre, j’aurais trop peur de pas donner le bon coup d’envoi au bon moment…

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