Veni, vidi, vici

Bon je sens que je vous ai bien flingué le moral avec les billets précédents. En plus, la météo est morose, c’est l’automne qui s’installe, et si au moins y’avait moyen de se faire une poêlée de girolles me direz-vous… Pour me faire pardonner, je vais vous raconter une belle histoire. Avec le ton franc et brut qui me caractérise. Sur un air de rock & roll. Je sens déjà venir les «Oui, le SAMU, vous vous prenez pour des cowboys». Alors, premièrement, avec la féminisation croissante des équipes, on dit «cowgirl» et non «cowboy». Ensuite, lisez les billets «Arrêt cardiaque du cœur» et «Dans vos yeux, Madame» et vous comprendrez pourquoi on peut, et on doit même, se la péter un peu de temps en temps. Pour avoir la gnaque de se lever le matin et de partir en intervention. Ce n’est pas tous les jours qu’on peut avoir vraiment l’impression d’avoir «sauvé» le patient. Souvent, on se contente du sentiment de lui avoir apporté quelque chose, ne serait-ce que du réconfort. Ce qui prime, toujours, c’est l’intérêt du patient. Certaines interventions nous donnent du baume au cœur, et oui, nous donnent cet ascenseur-pour-le-moral magique qui nous propulse sur un nuage. Du haut du nuage, on peut sembler se la jouer «supérieurs». Tant pis. Ne vous inquiétez pas. Les interventions se suivent et ne se ressemblent pas. Si ce n’est pas notre propre réflexion sur nous-mêmes, c’est la vie, et le travail, qui nous en font redescendre. Très vite.

Un beau matin de printemps, Mr Féduvélo, 55 ans, part … faire du vélo. L’air est frais dans les virages sous l’ombre des arbres en fleurs, les oiseaux chantent, la vie est belle.

Brutalement, une vilaine vilaine douleur le saisit. Ça lui fait comme une barre qui l’oppresse dans la poitrine. L’étau s’étend même jusqu’à ses mâchoires  La douleur est à la limite du soutenable. Mr Féduvélo descend de son cycle, appelle son épouse, qui vient le chercher en voiture. Il s’installe sur son lit, chez lui, à Perpète-Lès-Oies. Mme Féduvélo appelle le 15. Qui déclenche la grosse cavalerie. Pompiers et SMUR. Et le doc dans l’équipe du SMUR, ben c’est bibi. Accompagnée par As-Du-Volant (que nous appellerons ADV pour préserver son anonymat) ambulancier, Bouclette infirmière, et MissChoc (MC) (qui se reconnaîtra) son externe (étudiante en médecine).

Nous arrivons. Les pompiers sont arrivés juste avant nous. Mr Féduvélo est assis au fond de son lit, et brrrrr qu’il est moche son teint. Pâle option grisâtre  En sueurs. Nous dégainons stéthoscope, perfusion d’emblée, scope, électrocardiogramme (ECG pour les intimes). En dehors de son moche moche teint, l’examen est normal. La douleur est typique. Elle dure depuis 45 minutes maintenant. Et que nous révèle l’ECG ? Ben que Mr Féduvélo fait un vilain infarctus, ça-alors-vu-son-teint-on-s’-en-doutait-à-peiiiiine. Une petite explication s’impose pour les lecteurs qui sont assez intelligents pour ne pas avoir fait médecine (oui franchement, faut être un peu c.. ou maso pour faire ces études). Un infarctus (du myocarde), c’est ce qui se passe quand une des artères qui nourrit le cœur lui-même se bouche. Les cellules du cœur qui se retrouvent ainsi privées de leur alimentation en sang, et donc en oxygène, crient (c’est la douleur) puis meurent. Le traitement repose donc sur le fait de déboucher l’artère en question. La technique de référence consiste à introduire un petit cathéter (au poignet ou au pli de l’aine) dans une artère, de remonter jusqu’au cœur, d’injecter un produit qui permet de visualiser l’endroit où c’est bouché, de passer par là, gonfler un petit ballonnet pour ré-ouvrir l’artère, et si besoin de placer un ressort (stent) pour maintenir l’artère ouverte. Oui, mais tout cela  ça se fait par une équipe de cardiologie dite «interventionnelle» dans un centre spécialisé. Or vous avez bien compris que les cellules du cœur de Mr Féduvélo n’ont pas l’air de trouver ça très drôle  cette histoire d’artère bouchée. Et que du coup, le Mr tout entier non plus. Lorsque le délai pour arriver au ballonnet salvateur est estimé trop long, on peut avoir recours à un traitement, dont j’illustre l’effet auprès de mes patients en leur disant que «c’est comme du Destop pour les artères». Bref c’est pas un truc de fillette. Si ça peut déboucher une artère, ce truc là, vous imaginez bien que c’est quand même costaud. Mais faut ce qu’il faut, parce que là, Mr Féduvélo va maaaaaal. Pour finir avec le «cours de médecine», en plus de déboucher l’artère, on donne tout un tas de traitements, en particulier pour fluidifier le sang et empêcher que le bouchon ne grossisse.

Donc après avoir expliqué à Mr Féduvélo sa pathologie, et les principes thérapeutiques, je vais voir son épouse dans la pièce à coté pendant que mon équipe prépare et administre les médicaments. Bouclette crie. Je plante Mme là, me précipite.

Oh le con. Il est en arrêt. Oui, quand les cellules du cœur souffrent, elles ont la fâcheuse tendance à partir en vrille ce qui se traduit par un trouble du rythme cardiaque appelé fibrillation ventriculaire, lors duquel l’activité de pompe du cœur est inexistante. Et un cœur qui ne pompe pas, ça ne sert à rien. C’est un arrêt cardiaque. Bouclette avait déjà tout injecté, sauf le Destop. Mr Féduvélo est sur le lit. On le tire pour le mettre au sol (sinon le massage ne sera pas cardiaque, mais massera le matelas). Sous mes ordres, MC dont c’est la première garde panique un peu en attrapant les palettes de défibrillations. Elle ne l’a jamais fait en vrai. J’ordonne au premier pompier venu de masser. Faut faire masser les pompiers. C’est physique le massage cardiaque. Ils savent très bien le faire. Bouclette vole au secours de MC. Prépare la charge. Bvvvvvvv (charmant bruit) «écartez-vous» applique les palettes jbam délivre un choc. Et pim ! Bien fait ! C’est maaaal, Mr, de faire des vilains troubles du rythme comme ça ! Dans les recommandations, on est sensés reprendre le massage un peu, histoire de soutenir la reprise d’une activité cardiaque si il y en a une. Bon mais là, le patient, instantanément, s’est remis à respirer. Il a un excellent pouls. Mais garde les yeux fermés. «Allé Mr, ouvrez les yeux !» lui dis-je pour le motiver à revenir parmi nous complètement. Je le stimule. Bouclette me demande si elle injecte le Destop qui est tout prêt, je le lui confirme. Lui demande de me passer tout ce qu’il faut pour intuber le Mr, dans le cas où il ne se réveillerait pas. Elle me le passe. «Allé, Mr» pour la 15e fois. Il ouvre les yeux. Ahhhhhhhhhh. Il parle. Ouf. La phase «arrêt => retour complet à la conscience» a du durer 3 minutes au maximum. Dont 1min30 en arrêt.

On l’embarque dans le camion des pompiers. Ça ne se fait pas tout seul : faut le mettre sur un matelas coquille, sortir de la pièce et de la maison malgré les meubles et tout le matériel. On roule. On discute. Il rosit. Pendant le transport, la douleur est passée. L’ECG est devenu normal. Complètement normal. Même pas un petit reste de la souffrance aiguë de ses cellules. Même pas un petit signe qui témoigne de la mort de certaines d’entre elles. Elles n’ont pas eu le temps. Avant de mourir, elles souffrent. Et avant qu’elles meurent, on leur a ramené l’alimentation. Le Destop a été efficace. Les cardiologues n’auront même pas besoin d’aller faire leur coup du ballonnet en urgence. Ils le feront tranquillement plusieurs heures plus tard, pour aller voir si il n’y a pas un petit reste de bouchon artériel incomplet.

«J’ai fait un petit malaise, tout à l’heure, non ?» me dit Mr Féduvélo dans le camion des pompiers, alors que nous approchons de l’hôpital. Oui, un petit malaise. C’est un euphémisme.

Mr Féduvélo faisait un infarctus. Une large partie de son cœur était en train de mourir, ce qui n’était pas sans conséquence. À court terme, cela engendrait un arrêt cardiaque par trouble du rythme, donc le décès. À long terme, les cellules du cœur ne se régénérant pas, il aurait été essoufflé au moindre escalier.

Mr Féduvélo faisait un infarctus. Oui mais non, là, c’était pas le jour, il faisait beau et tout ça. Avec la machine à remonter le temps et surtout tout le professionnalisme de toute l’équipe SMUR-pompiers, nous l’en avons empêché.  Il n’est pas mort. Ses cellules non plus. Il est bon pour avaler un traitement tous les jours ad vitam, mais je crois qu’il ne nous en voudra pas.

Je suis très fière, et nous l’étions tous. Nous avons sauvé la vie de Mr Féduvélo. Et non contents de lui sauver la vie, grâce à nous il va même pouvoir reprendre une vie tout à fait normale. À part quelques médicaments chaque jour. Ça fait du bien l’auto-congratulation de temps en temps.

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4 commentaires pour Veni, vidi, vici

  1. On ne vous en voudra pas non plus de passer par l’étage « Toit panoramique ». Si cela ne tenait qu’à moi, j’aurais volontiers lancé quelques fleurs. On vous souhaite bon courage en tout cas, avant que vous ne repreniez l’ascenseur ;).

  2. Pépite dit :

    J’ai eu le cas une fois aussi… Et le monsieur pensait s’être assoupi, à deux reprises, au moment de le passer par la fenêtre pour le faire sortir du domicile en matelas coquille (oui il était « un peu replet » le monsieur…)
    Pas le bon moment pour faire des acrobaties avec son cœur!
    Mais le Mr il a bien réagi aux CEE et il souriait aux cardiologues quand on est arrivés a la clinique.
    Je suis partie en vacances.
    À mon retour, une caisse de vin et une lettre incroyablement touchante nous attendaient, moi et mon équipe. Le Mr avait eu vent des péripéties auxquelles on avait eu à faire face, « pendant qu’il dormait »…
    C’est dans ces cas plus que nul autre la qu’on sait pourquoi on fait ce qu’on fait, et pourquoi on aime ça.
    Bravo a vous.

    • docadrenaline dit :

      Je n’ai pas encore eu de caisse de vin. Mais faut dire que toi t’es incroyablement belle en plus d’être super compétente (qualités humaines incluses):-). Je me contente, et c’est le plus beau des cadeaux, de savoir que tel ou tel patient est rentré chez lui après quelques jours, sans séquelles d’un truc-si-méchant-qu’il-était-mort-moins-1. Confraternels baisers miss !

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