Ghost

Paul, 5 ans, a été amené aux Urgences par les pompiers de Bourg-Sur-Pont. Aux Urgences Ped (iatriques). Un grand service pour de petits patients, avec des petits stickers colorés aux murs, de petits badges chatoyants sur les blouses du personnel, où se propagent joyeusement de petits virus mignons dans la salle d’attente des petits bobos, où on fait de petites piqûres avec de toutes petites aiguilles, dans la féerie du petit masque magique qui fait rigoler. Il est 14h, c’est l’été, le petit toubib que je suis arrive dans le box de déchoc.

Les infirmières installent ce petit bonhomme sur le brancard, le perfusent, attendent que le Grand Pédiâaaaatre vienne dispenser sa pédiatrique parole en matière de prescriptions, et je suis sommée de faire une rapide évaluation initiale de l’état de Paul, afin de dire à ses parents qui stressent dans le couloir si oui ou non le pronostic vital de leur enfant est engagé. Supra cool.

Et là, vous imaginez peut-être que ce qui fait ma force aujourd’hui, c’est à dire la capacité à déterminer si c’est super-méga-grave or not, en quelques secondes, va magistralement se produire dans mon ciboulot genre panneau lumineux qui clignote. Eh ben non.

J’étais interne, je venais d’apprendre par cœur la classification de SzpilMachinTruc des noyés, du fait de la haute tombabilité de celle-ci aux exams de un-jour-si-t’es-sage-tu-seras-urgentiste. Or ça tombait bien parce que Paul avait été retrouvé par son oncle dans la piscine familiale, après la classique minute d’inattention de ça-ne-peut-pas-arriver-mais-si-en-fait. Planche face à l’eau. Sorti de la flotte par l’oncle, trimballé par les pompiers, et nous voilà dans le boxon.

Y’a pas qu’à vous que ça fout les jetons, la noyade d’un gamin, voyez-vous. J’en menais pas large, en ouvrant la porte du box, alors même que les parents de Paul m’avaient suppliée au passage de leur dire si leur enfant allait survivre. Han. Raccrochons-nous à notre bonne vieille classification de Szpilyapaïdéededonnerdesnomspareilsàuneclassification.

Bête et algorithmique.

Est-ce qu’il répond quand je lui parle ? Oui. Stétho. Quid de la chanson des poumons ? Bah y’a quelques ronchis épars, sans plus. Clac. Cas n°2 de l’algorithme, 0,6% de mortalité, on est bons. Et en plus il circule super bien. Le bide était plein de flotte, à en croire la plénitude instantanée de la poche de recueil reliée à la sonde naso-gastrique que l’infirmière vient de lui coller. Une bonne idée, d’avoir avalé la flotte dans son estomac plutôt que dans ses poumons, je trouve.

Le pédiatre m’évince arrive et s’apprête à débuter son examen clinique dont je sais qu’il sera trop long pour la patience des parents. Je sors du box. Toute la tension qui les tord d’angoisse est là, palpable. «Nous allons lui faire des examens, [blablabla] [réserve habituelle quant au fait qu’il faille attendre pour en savoir plus]» et puis il leur faut tellement savoir et j’ai tellement dit ouf dans ma propre tête en classant ce petit Paul dans un des groupes peu graves de mon algorithme-inscrit-dans-le-marbre-cérébral, que je le leur lâche, «les premiers éléments semblent rassurants, l’auscultation de ses poumons est relativement bonne, [etc]», peut-être pas ces mots là, mais un truc du genre.

Quelle conne.

La plainte de Paul lorsqu’on le piquait, c’était pas de la vraie réponse verbale. C’était du geignement. Ça m’avait semblé orienté, adapté à la stimulation et à la situation : 5 ans, amené dans un box de déchoc, à l’heure de la sieste, avec plein de gens en blanc qui lui sautent dessus tous caths et sondes nasogastriques dehors, y’a de quoi chouiner et vouloir se recroqueviller, non ?

Ben non. Hurler à l’infirmière piqueuse qu’elle est méchante, réclamer sa maman à corps et à cris, ok, mais chouiner au sens geindre, c’est pas normal, non. Je l’ai appris aux dépens de l’énorme connerie se voulant rassurante que j’ai sorti aux parents de Paul.

Le réflexe d’apnée m’est revenu à l’esprit. J’ai compris. Paul n’avait pas inhalé de flotte en tombant dans la pistoche parce qu’il n’avait pas inhalé tout court. Mais il avait cramé son cerveau quand même, à ne pas respirer. J’ai pigé mais trop tard. Quand, retournant dans le box, j’ai aperçu la mine catastrophée du pédiatre qui appelait les manips pour se faire une idée scannographique de l’œdème cérébral de l’enfant.

Paul Tergeist m’est apparu à nouveau sous une autre forme, quelques mois plus tard. Pas ce gamin-là, bien sûr. Encore un petit gosse geignant.

C’était dans un box de déchoc des Urgences, également. Cette fois-ci, j’étais affectée au service de Réa de Dark-Vador, et l’usage voulait qu’on soit bipés le sénior de réa et moi lorsqu’un patient instable franchissait cette porte. Histoire d’aller filer un coup de mains à l’urgentiste dont le caractère smuriste était susceptible de le téléscoper sur une nouvelle intervention sans envoyer un recommandé avec accusé de réception la veille. Auquel cas c’était pas mal que quelqu’un prenne le relais de la prise en charge, dans ce box, sans surcharger le 2e urgentiste qui s’enquillait toutes les autres entrées des Urgences.

Il avait été amené par le smuriste dépêché à son domicile pour détresse respiratoire, ce petit Paul n°2. Une vilaine crise d’asthme qui ne cédait pas vraiment complètement depuis 2 jours et 3 nuits. Le bronchospasme avait opté pour une pension complète, tant qu’à faire.

Il était accroché comme un koala dans les bras de sa mère, fuyait l’examen clinique en tentant de se réfugier sous les boucles chevelues maternelles, respirait comme un patate sifflante avec un énorme frein expiratoire, avait des sueurs, une tension élevée et une fréquence cardiaque à faire flasher un radar.

J’ai très bien vu les signes de lutte de la détresse respiratoire aiguë. Au premier regard. La polypnée, le tirage, le balancement thoraco-abdominal, l’entonnoir xyphoïdien, le fait même que l’intensité du frein expiratoire masque les sibilants auscultatoires, nickel. Je m’étais farci 6 mois de crises d’asthme de l’enfant & autres bronchiolites, donc un gamin qui respire mal, je savais voir.

Rassurée par cet automatisme (qui m’indiquait qu’effectivement, l’état de cet enfant était grave), lui ayant collé un aérosol sur le pif et m’apprêtant à calculer une posologie de traitement injectable, j’ai reculé. Assez pour voir.

«Si tu regardes trop dans la loupe, tu te loupes» dit le proverbe de moi.

Paul-Deux geignait. Il avait l’air d’un gamin qui a peur et se planque dans la chevelure maternelle, trop terrorisé pour raconter ses parties de ballon-prisonnier au personnel soignant, mais en fait il geignait. C’était pas «orienté» de se coller à sa mère. C’était pas «adapté». Un gosse a pas besoin d’avoir un cerveau qui fonctionne parfaitement, indemne de toute souffrance viscérale, pour se recroqueviller sur ses parents. Le fait qu’il adopte cette attitude ne dénote en rien la «normalité» de son état neurologique.

C’est allé très vite ensuite. Une fois que j’avais su voir. Il geint = il va mal. Nous l’avons mis sous une multitude de traitements et l’avons placé sous ventilation mécanique moyennant un tube mis par le réa et un respi réglé par bibi. Pendant que le SMUR pédiatrique se dirigeait de son grand hôpital central à notre localisation septentrionale, nous adaptions les doses en fonction des paramètres vitaux de Paul, nous accordant aux recommandations téléphoniques de ce pédiatre roulant vers nous.

En mode inspecteur des travaux finis, le pédiatre local vint faire un tour avant l’arrivée de son confrère à gyrophares, bien après le plus fort de la bataille. «Han mais non faut pas faire ci ou ça» additionné à la pression retombant, nous avons ri de le voir nous dérouler des abaques de doses dont il ne parvenait pas à réaliser qu’elles correspondaient exactement à ce qui était administré à Paul-Deux. «Han mais si, ce sont les recommandations régionales». On sait, mon brave, parce que celui qui les a écrit nous les a donné par téléphone et sera là d’ici 15 minutes. Allez donc voir en salle de repos si y’a pas du café, hein ?

Le SMUR-des-petits-nenfants arriva, pris la suite, expliqua tout aux parents de Paul-Deux, nous remercia, et me rapporta d’excellentes nouvelles le lendemain quant à l’évolution clinique.

Je me souviens qu’ayant décroché le téléphone, juste après que ce gosse ait été intubé, j’ai envoyé promener la laborantine qui me déclamait les résultats de la première gazo. «Ui allo, c’est pour vous dire que la PCO2 est à 180». Condescendante, j’avais rétorqué un «Oui, alors vous êtes bien gentille, mais vous reprenez votre tube et vous refaites la mesure. 180 c’est pas possible.» C’est quand la 2e gazo est tombée, celle d’après 1/4 d’heure de ventilation mécanique, que j’ai réalisé que les résultats de la 1ère étaient justes.

Tu m’étonnes qu’il geigne, avec plus de gaz carbonique dans son sang que dans un tuyau d’échappement.

«Un enfant qui geint est un enfant qui va mal». Ces petits Paul Tergeist l’ont gravé dans ma mémoire.

Il est revenu me hanter, récemment, Paul Tergeist. Je régulais. Je l’ai entendu geindre au bout du téléphone que tenait le jeune toubib auquel j’ai mis une avoinée quand il a voulu m’expliquer que le gosse qui venait de se prendre un bagnole dans le museau allait bien, neurologiquement, à part un saignement s’écoulant d’une oreille. «Il parle et il bouge les 4 membres sans déficit». Ok pour le fait qu’il bouge, mais de façon adaptée, ça non. Il geignait, ça me vrillait l’estomac de l’entendre. «Il geint, donc il va mal». 150 décibels sur bandes enregistrées, j’ai dû émettre. Vociférant que parfois il faut éventer une culture médicale polluée tant elle s’attache au détail (oui, c’est bon, le 5e orteil gauche bouge) pour laisser le bon sens de l’impression clinique nous donner les clés.

Je crois qu’on a tous nos fantômes. Certains appellent ça l’expérience.

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2 commentaires pour Ghost

  1. Ping : Ghost | Jeunes Médecins et Médeci...

  2. Jess dit :

    Bonsoir,
    Fort, très fort en émotions.
    On prend des claques en vous lisant. Et des notes dans la tête ! J’ai eu trois enfants, alors je ne veux pas passer à côté. Ne pas enrichir la foule de fantômes déjà trop dense.
    A bientôt de vous lire,
    Jess

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