Notre-Dame de Pas-Glop

«L’expérience, c’est le nom que chacun donne à ses erreurs» dit Oscar Wilde. «Errare humanum est» dit Sénèque, chronologiquement bien avant. «La musique est le seul plaisir sensuel sans vice» dit Samuel Johnson, qui n’avait pas trop bien compris que ça n’était pas le sujet de ce post.

«J’me coucherai moins conne ce soir» dis-je très régulièrement. La médecine est en effet une source intarissable d’enseignements et autres enrichissements intellectuels.

«Viens vite, Adré, cette patiente ne va pas bien» dit Blondie l’infirmière. Je confirme. Elle va très mal. Elle est demi-assise sur un brancard, avec un aérosol sur le pif, polypnéïque, en sueurs.

«Madame, vous m’entendez ?» Han, c’est bien ce que je pensais : elle est encore vaguement consciente, mais incapable de m’aligner deux mots. Oh bordel. Coup d’œil circulaire pendant que l’infirmière me déclame les quelques éléments à sa connaissance. Le scope, allumé, tant pis si ça fait mal de le voir afficher des paramètres aussi pourris, on va quand même le tourner de façon à visualiser ses courbes. Il alarme, le pauvre bougre. «Je me suis permis de lui mettre un aérosol de ventoline». Le chariot. Trop loin. À 2 mètres, mais là je la sens tellement pas que je le veux tout près de moi.

Je sais 3 choses : son identité & son âge, qu’elle va mal, et que putain c’est exigu pour essayer de quicher le chariot de réa entre le scope et le brancard. Oh, et pourquoi ça tombe sur moi ?!?

La crise d’asthme aigu gravissime. Elle ne siffle quasiment pas, Asmaralda [Encore une qui a un prénom prédestiné. C’est dingue, non ?], tellement elle spasme. Elle n’expire pas. À vrai dire, elle ne respire pas des masses. Je hais les asthmes aigus gravissimes. Je préfère encore les chocs cardiogéniques et les tamponnades.

Elle tape vite, fort, respire-mal-sature-mal-va-très-mal, et du haut de ses 23 ans je pense pas que son organisme soit fan.

«Je lui enquille un 2e aérosol ?» me propose la douce voix de l’infirmière qui m’accompagne. Oui, douce. Quand t’es dans la merde jusqu’au cou, c’est doux, de savoir que t’es pas la seule à te trouver là. Un regard. Oui. Elle l’a déjà dans la main, donc oui. Ça nous donnera peut-être le temps de préparer le reste. Bon point, une voie veineuse de beau calibre est déjà en place.

«Oui. Et on va mettre du salbu IVSE, et puis se préparer une induction avec de la kéta, et de la célo, aussi.» Fuite en avant. Je suis pas foutue de lui donner d’instructions précises quant à la seringue de salbu (nombre d’ampoules de tant, ramenées à tant, soit tant par cc, poso initiale tant de cc par heure), parce que j’en suis déjà à après. Je sais très bien qu’on va devoir lui quicher un tube, à cette dame. Alors le salbu, c’est pas bien, mais j’en suis déjà plus là. Je me contente de lacher un «0,25 mg/h, pour commencer» sans plus de détails. C’est mal. Rétrospectivement, c’est mal, et c’est parce que j’étais déjà à l’étape d’après, parce que la frousse qui s’emparait de moi me rendait incapable de délivrer mes prescriptions orales de façon claire, cadrée : adaptée, quoi.

Asmaralda s’aggrave à la vitesse de la lumière. Je sais, je vois, j’avance-rapide »» dans ma tête, et je commence à me sortir le matos pour mettre un tube. En m’arrachant les cheveux mentalement sur la kéta. Elle doit faire dans les 60 kg, cette dame. Je veux 2 mg/kg, enfin si on doit arrondir, ça sera entre 2 et 3. Ouaip. Mes ampoules habituelles à moi font 50 mg. Toi, lecteur mathématicien, t’as déjà compris le problème. Mais ce que tu ne sais pas, c’est que dans ce chariot, j’ai des ampoules de 250 mg. Et que j’ai jamais été amie avec la règle de 3. Jamais.

Les idées fusent trop vite, de façon trop désordonnée. Bon, la célo. La célo c’est facile, j’en fais tous les jours. «Pour la célo, une ampoule de 100 mg ramenée à 10 cc, soit 10 mg par cc». Ça, je peux le dire même en dormant. La kéta, bordel, cette putain de règle de 3 de pourquoi n’ai-je pas mon meilleur allié (mon smartphone, avec l’appli calculatrice) dans ma poche, pourquoi diable ?

Faut le savoir : je peux préparer un médicament injectable sans me piquer, tout en gardant mon équilibre debout dans un camion de pompiers roulant à toute blinde sur une route cabossée, sans que ça m’empêche d’expliquer un truc à l’étudiant, capable de bondir instantanément (avec ma seringue montée d’un trocard à la main) sur le scope pour imprimer en live une réduction d’un trouble du rythme. Sans problème. Mais faire une règle de 3 mentale, ça me paralyse tellement l’esprit que j’en ai du mal à respirer simultanément.

Ouaip enfin là, c’est la patiente, qui respire pas des masses. «Pour le salbu, je mets tant de ml/h ?» Raaaaah mais je m’en fous du salbu ! «On verra après, le salbu.» Balayé. Faut y aller, là. La dame a sombré dans la carbonarcose, dodo, Asmaralda.

Le respi est à portée de mains, je me dis que si je pousse un bolus de mida, une fois le tube en place, ça me donnera le laps de temps nécessaire pour préparer ce bon vieux salbu, plus un entretien de sédation digne de ce nom. J’ai l’ambu. L’aspi, avec des sondes. Le laryngo. Une bougie pas loin. Un tube. Une lie. La seringue pour gonfler le ballonnet du tube.

Tandis que la seringue de kéta finit de se préparer, j’ai poussé l’O2 plein gaz sur le masque haute concentration, et grâce à Peter Safar [chacun sa divinité], j’ai une 2e arrivée d’oxygène pur sur laquelle je peux brancher l’ambu. Y’aura plus qu’à permuter avec le respi, après. «On ne l’allongera qu’au dernier moment, après avoir poussé l’induction» dis-je à haute voix, pensant «elle va faire l’arrêt, bordayl, elle va faire l’arrêt, ça chie».

Pré-oxygénation à l’ambu. Asmaralda dort, mais à cause de l’inversion de l’équilibre entre O2 et CO2 dans son sang. Va quand même falloir l’endormir, pour l’intuber. La kéta se pousse doucement, selon la posologie milligrammesque et millilitresque énoncée oralement à Blondie, l’infirmière qui est avec moi dans cette galère.

«De l’adré» me dit mon petit démon subconscient fan de pharmaco et de physiopathologie, celui qui tourne dans sa roue comme un hamster en permanence, auquel on demande son avis moins de fois qu’il ne le donne, mais souvent quand même, quand l’automatisme pragmatique ne lui intime pas de fermer sa gueule. Ouais, ok, je sais, tais-toi. De l’adré. L’original c’est plus chic que la contrefaçon, pour aller appuyer fort sur des récepteurs bêta, l’adré est plus catégorique dans l’injonction bronchodilatatrice que le salbu & co bêta-2-mimétiques. L’original est plus cher, aussi, en termes d’effets collatéraux plus ou moins désirables elle-même-ergiques. «Ta gueule, c’est pour ce genre de raison que je me suis brisé les gonades à calculer une dilution de kéta», rappelant au démon réfléchisseur que si j’utilise une induction à la kéta, c’est pour profiter d’un effet «collatéral» mais non indésirable de ce médicament festif. La kéta est bronchodilatatrice. Vu le degré de spasme que présente la patiente, chaque millimètre de diamètre bronchique gagné est une victoire en soi. Nan parce que c’est pas tout de l’intuber, ça va être une autre paire de manches de la ventiler, ensuite, sans tout lui faire péter dedans son thorax.

Toutes les alarmes audibles résonnent, maintenant. Celles du scope. Celles provenant de l’intérieur de mon crane. Han, il m’fait bien rire, l’autre, avec son adré. Je crois que j’en ai une concentration plus élevée circulante dans mon propre sang que ce qu’il y a dans l’ampoule que je songe à préparer. Le sommeil kétaminien n’est pas encore arrivé au bout de la seringue poussée lentement. Pam. Et merde.

La patiente tape l’arrêt. «Est-ce que je finis de pousser la…» «Non, faut masser !» dis-je en assumant cette décision que je redoutais tant qu’est allonger la patiente. J’avais peur qu’elle tape l’arrêt en l’allongeant. Ben voilà. Asmarlada fait péter l’asystolie avant. Au moins, c’est clair.

«Tu veux que je …» «Non, je l’intube, plus besoin». Je pensais que Blondie me proposait d’injecter le curare. Je m’en tape, de la célocurine. L’arrêt a éliminé la question de l’induction.

Chuis con, quand même, quand je m’y mets. Blondie voulait me proposer d’appeler du renfort. Ah oui, tiens, c’est vrai, de l’aide. J’ai tellement l’habitude d’être dehors, sur la route, chez les gens, bref : en préhospitalier, que j’en ai zappé qu’on était dans un hosto. D’ordinaire j’organise la prise en charge avec les moyens humains du bord, ma lie et mon stétho [n’ayant ni b…. ni couteau sur moi, désolée]. L’infirmière ayant reformulé, j’acquiesce. Un aide-soignant. Tiens, il est aide-soignant, lui ? Je croyais qu’il était toubib.

«Qu’est-ce que je peux …» «Tu masses» ordonnai-je en finissant de fixer la sonde d’intubation, non sans avoir insufflé suffisamment, tenant le tube qui sort du bec de la dame entre mes doigts, pour que la sat remonte. 96%. Bien. Le nœud de la lie, bien serré, hors de question qu’il se défasse. L’attache me prend plus de temps que le geste d’intubation en lui-même, tellement c’était easy. Anatomie idéale, pas de secrétions.

Comme toujours, les secondes s’écoulent comme de longues minutes. Tout va excessivement vite. Blondie libérée du massage, l’aide-soignant fixé sur ses compressions thoraciques (Non mais c’est pas un toubib, lui ? Vraiment ?), je peux demander à l’infirmière de préparer une seringue d’adré, dix milligrammes dans dix cc, soit un milligramme par cc, [le 1 pour 1, y’a que ça de vrai], et d’en pousser immédiatement un premier milligramme.

2e fois que le petit «ouf» automatique toque à la porte de ma conscience. La première, j’ai fait mine de ne pas l’ouïr. Le con. Il se rend pas compte de l’ignominie de ce qu’il débite. «Ah ben au moins, un arrêt, plus besoin de stresser. C’est bon, t’es dans tes automatismes. C’est facile». Il a raison, dans les faits, l’arrêt, c’est la routine, je peux gérer en mode bulbaire. Du coup, ça me fout beaucoup moins le flip que l’asthme aigu gravissime. Mais bon, c’était pas le but, au départ. Savoir ramener la situation délicate à un algorithme qu’on puisse appliquer les doigts dans le nez, certes, mais de là à faire en sorte que le patient soit en arrêt…

D’une main, je ventile sur la sonde, à l’ambu. De l’autre, je règle le respi. «1 mg d’adrénaline, fait». «Blondie, mets une 2e voie veineuse, steuplé, et ensuite, relayez-vous au massage», dis-je sans tourner la tête de mes réglages. Mmmmm, bon, on va essayer de régler cette vieille rougne de respi paléolithique sans être barotraumatique.

Bon sang, un asthme aigu gravissime. Mais pourquoi, hein, pourquoi ? Pourquoi moi ? Ç’aurait pas pu être un OAP bleu schtroumpf ? Un état de mal épileptique à l’hémodynamique bien pourrie ? Un polytraum ? Un choc septique pédiatrique ? Un infarct qui fibrille ? Un crane grave dans le fossé, la nuit, sous la pluie ? Bref : un truc facile !

Les paramètres choisis, je lance la machine, démonte l’ambu de la sonde, branche le respi. Préparant le check-rythme suivant, je m’enquiers de la seringue d’adré. Pose un doigt sur la carotide. Une capno, j’aurais pas craché sur une capno, mais y’en a pas. Tant pis. Ready. 3, 2, 1 : «Arrêtez le massage, on fait le point le temps que vous puissiez vous relayer

C’est reparti pour un tour. Asystolie. 2e milligramme d’adré, massage cardiaque. Je m’affaire à virer le bordel inutile, jeter ce qui peut l’être, organiser l’espace. Le scope affiche le pseudo-rythme que les novices prennent pour un rythme. Le massage. 3e pit-stop. 3e milligramme d’adrénaline. Asystolie, toujours. On reprend.

Subitement, l’aspect de la courbe se modifie. L’alarme interne retentit. Je crois qu’il est reparti, le cœur de la dame. Soyons bêtes et algorithmiques, laissons le cycle se terminer. Le démon physiopathologiste est satisfait lui aussi, que je soutienne une reprise d’activité cardiaque encore un peu.

Check-point. Ouf. Rythme sinusal, pouls bien frappé. «On va préparer une sédation», et, dictant précisément les drogues, j’ai l’esprit catastrophiste. Le cerveau. 23 ans, et je lui ai grillé le cerveau, à cette patiente. Merde.

La tension se prend. Elle est bonne, tout comme la sat, et la fréquence cardiaque. La compliance des voies respiratoires de la dame me satisfait aussi, malgré la triste idée que je me fais de son pronostic neurologique.

Je vais appeler le réa. Les seringues électriques pour faire dormir la dame sont branchées sur la 2e voie. Shit. Son cerveau. 23 ans.

C’est fini. Je me trouve comme une conne, les bras ballants, étourdie par le stress des minutes qui viennent de s’écouler. Je l’ai pliée, enfin je veux dire elle a tapé l’arrêt, et oui je sais elle est repartie, mais le cerveau, shit. C’est fini.

C’était une simulation. Je me disais bien que ce mec, là, soi-disant aide-soignant, c’était un toubib. J’étais pas dans mon environnement quotidien. Le personnel utile visible, y’avait Blondie, c’est tout. Recourir à ceux qui ne sont pas sous mes yeux, ça m’est pas venu spontanément, d’habitude, c’est pas aussi simple. L’organisation du matos dans le chariot versus les bons vieux sacs de SMUR. Ce respi, dont faut lire les inscriptions au dessus des boutons pour pas se les mélanger, pas comme mon pote Gargamel avec qui j’ai fait la guerre, plusieurs fois. Ce scope de pacotille qui n’a ni palettes, ni module de capno.

Que de circonstances atténuantes que se sont empressés de me fournir mes collègues et amis. Sauf qu’en vrai, je me suis égarée en calculs, je me suis laissée dépasser par la sainte horreur que j’ai de cette pathologie précise, et emberlificotée dans les prescriptions et consignes que je donnais. De la merde. En vérité, entre nous, j’ai fait de la merde. Y’a guère que quand la patiente a fait l’arrêt que j’ai été à l’aise, mais les arrêts, c’est trop facile, ça compte pas.

Asmaralda, la patiente en plastique, a été extubée rapidement. Pour la séance de simulation haute-fidélité suivante. Quant à son état neurologique, je n’ai pas eu de nouvelles, depuis 2 ans.

«Errare humanum est, perseverare diabolicum.» «Le plastique, c’est fantastique.»

Advertisements
Cet article, publié dans SMUR, Souvenirs, est tagué , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour Notre-Dame de Pas-Glop

  1. Minium dit :

    Si tu avais été dans ton élément, tu aurais réagi autrement ?
    Et puis : sois toujours créative !

  2. doume dit :

    La société de formation où travaille (de temps en temps) mon mari AR se déplace avec son mannequin de simulation et permet par exemple de repérer des problèmes organisationnels dans un bloc opératoire lors de situations d’urgence. C’est donc l’équipe habituelle dans ses locaux avec son propre matériel.
    NB C’est sa prof de philo qui est décédée d’une crise d’asthme, un jour très lointain où il travaillait aux urgences, malgré la présence de seniors chevronnés.
    Il n’est pas littéraire, il a toujours été nul en philo …

  3. Toute cette adrénaline libérée, mon pauvre cœur ne supporterait pas. Je me suis fendu d’un cri tout simplement devant un petit de moins de deux mois en arrêt respiratoire, et de le secouer un peu pour qu’il fasse l’effort de respirer encore un peu. Les gentils pompiers musclés étaient heureusement là avec l’oxygène , puis le Samu; ça ne faisait pas trop.

  4. julien dit :

    Moi, pour les règles de trois, je fonctionne par itération : la patiente fait 50 kg. Je veux deux milligrames par kilo. Donc cent milligrammes. Deux cent cinquante dans mon ampoule. Un cinquième c’est cinquante. Donc deux cinquièmes. L’ampoule fait 5 emm’ elle. Soit deux emm’ elle. En fait, il vaut mieux faire un calcul faux et le corriger a posteriori. La « fausse position », les gens ont calculé comme ça pendant des millénaires. Parce que c’est le plus rapide. Je le fais à voix haute si nécessaire, dans mon labo. Oui, je bosse dans un labo, c’est beaucoup moins d’adré…

    Un pas matheux (cf mon adresse mail)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s