The End-1

L’autre soir en accompagnant dans la dignité un pot de nutella vers sa dernière demeure (le recup’verre), [Ouaip, ricanez, ricanez, gloussez, même. Z’avez pas idée du sacerdoce que c’est de mettre de coté la queue et les oreilles d’un pot de nutella lors de sa mise à mort. Les lapins en chocolat, c’est déjà plus simple.] j’ai observé le débat agitant la toile autour des épineuses questions que sont la fin de vie, l’euthanasie, l’acharnement thérapeutique et le réchauffement climatique.

Après avoir mis un certain temps à capter que seul le hasard faisait se téléscoper le 4e sujet et les 3 précédents (alors que pourtant y’aurait matière : Faut-il considérer l’absence délibérée de contrôle de l’émission des gaz à effet de serre par les États comme une forme insidieuse mais massive d’euthanasie de leurs vieux, au regard de l’impact de la canicule de 2003 sur la population démente âgée ? Doit-on euthanasier les individus auxquels de sévères troubles cognitifs font oublier d’éteindre la lumière et de couper l’eau pendant qu’ils se brossent les dents, pour sauver l’humanité ? Qu’est-ce qui pollue le plus : l’empreinte carbone de soins de réanimation lourds ou la crémation ? Etc etc), j’ai pensé à ces patients dont j’ai croisé le chemin et la feuille de prescriptions peu avant leur passage de l’arme à gauche, excluant tous ceux qu’ont fait exprès de mourir rien que pour me contrarier alors que je me battais contre leur choc hémorragique.

J’aimerais vous narrer 2 histoires (comme quoi c’est festif, la mort).

Rembobinons. À y’a longtemps. J’étais interne. Allez y, tournez la manivelle. Oui bon pas trop quand même, j’ai pas connu les dinosaures non plus. Enfin pas tous. Nous y voilà. Ce charmant service de médecine dans lequel j’officiais, visite, courriers de sortie, contre-visite, et ainsi de suite. Y’avait plusieurs séniors car le service mutualisait plusieurs spécialités dont ma co-interne et moi-même personnifions le rassemblement.

J’avais un patient de cancéro, Mr Toumaigh, qui devait pas peser plus de 40 kg pour son mètre quatre-vingt, amaigri par la triade pernicieuse cancer + chimio + bouffe_rien. Qu’importe d’où sortait le crabe, quand je l’ai connu, cet homme, il en avait partout partout partout, des métastases. Devait bien y’en avoir pour 10 kg de son poids. Conscient de filer un très mauvais coton, jadis avide de grand air et de virées en amoureux, cet homme, abattu un peu plus par un veuvage récent, acceptait sans grand espoir et sans trop de résistance pour cause de forces qu’il n’avait plus, les injonctions chimiothérapeutiques irréalistes de ma cancérologue de sénior.

Oh, je doute pas qu’il y en ait de bien, d’oncologues et autres tumeurothérapeutes. J’en ai croisé une la semaine dernière qui m’a fait bonne impression. Mais celle-là, de cancérologue, c’était pas ma tasse de verveine. Déjà parce que de la chimio pleine dose (= à dose curative, un mal parfois nécessaire lorsque le cancer est éliminable, m’enfin c’est pas une sinécure) sur du cancer polymétastatique, j’ai jamais compris (malchance, j’avais vu faire de la chimio à doses réduites dans le seul but de faire dégonfler celles des métastases pouvant être responsables de compressions douloureuses, pendant l’externat), mais en plus s’échiner à dire au patient que ce traitement était indispensable et qu’on pouvait raisonnablement en attendre une véritable rémission …

Enfin bon. Un jour, le principe de réalité et la réalité tout court ont rattrapé la doctoresse, Mr Toumaigh était mourant, vraiment mourant, subclaquant au point qu’on sache que là, c’était pour dans les 24h.

9h. Visite le matin (non séniorisée). J’entre dans la chambre de Mr Toumaigh, qui sait de l’intérieur que les heures sont comptées, me supplie avec une voix qui m’en brise encore le cœur de l’euthanasier purement et simplement, séance tenante. Trop d’la balle, ce stage, j’vous jure. Je lui explique qu’en les pouvoirs qui me sont conférés, la loi, les séniors, tout ça, j’peux pas. Mais lui promets qu’on peut lutter contre la douleur / les nausées / la dyspnée / l’angoisse / etc, j’ai été brieffée par le soins-palliativiste local (en congés ce jour-là), quand même. Ok. Mr Toumaigh veut, je cite : «ne sentir aucune douleur, quitte à être lourdement ensommeillé». Traduction : analgésie + sédation, je prescrit un opiacé et une benzodiazépine, au pousse-seringue. Morphine + Hypnovel, les Laurel & Hardy de l’agonie. À des doses qui me font rétrospectivement hurler de rire tellement c’est du pipi de chat.

11h. Pendant que je poursuis ma visite auprès des autres patients du service, la sénior de cancéro passe par là, et sans rien me dire, barre et annule mes prescriptions.

12h. L’infirmière chargée des soins de Mr Toumaigh vient me voir embêtée, m’informant qu’elle ne peut pas brancher les médocs qui ont été dé-prescrits, et me demande quoi donner à la place, dans la mesure où ma sénior ne leur a rien substitué. Je ré-écris la même ligne que celle barrée.

14h. Session qui aurait pu ressembler à du débat d’idées mais vire rapidement au crépage de chignons suite à «Adré, spapossible, faut pas le faire dormir le monsieur [euh alors désolée mais 1mg/h de morphine et autant d’hypnovel, même rapporté à la silhouette cachectique du patient et à son foie / ses reins qui marchent plus très bien, scuzez moi mais ça a jamais fait dormir personne], faut qu’il soit présent [WTF x Nombre d’Avogadro] quand il va mourir [Han, au moins, c’est déjà ça, elle a compris qu’il canait, le monsieur] [WTF quand même], qu’il voit ce qu’il se passe [Roooh ben oui j’comprends bien ma brav’dame, ça serait ballot qu’il rate la grande lumière blanche et prenne un sens interdit], donc faut pas le sédater.» Mes arguments comme quoi c’était ce que voulait le patient, ma chef y a opposé un «Mais non».

14h30. Maintenant qu’elle est retournée se planquer à ses consultations, je vais voir le patient, qui me supplie en s’agrippant à moi de le sédater. Soucieuse de ne pas me méprendre sur sa demande, j’en parle avec lui plus longuement. Conclusion : il veut, au mieux dans cette pire situation qui est la sienne, claquer sans souffrance dans la minute, et au pire dormir plutôt que somnoler, sans risquer d’avoir mal, d’ici l’heure approchante de son trépas. Je prescris à nouveau.

16h. Je l’avais pistée, ça n’a pas loupé : profitant du lapin que lui avait posé un patient assez impoli pour annuler son rendez-vous de consult pour cause d’embolie pulmonaire massive, ma tant-aimée crabologue vient zieuter le classeur de Mr Toumaigh et barrer ma prescription en douce. Ouais, c’est la chef, mais elle s’y prend comme une voleuse, à croire qu’elle n’affectionne pas nos débats éthiques.

16h15. De ma plus belle écriture, je noircis à nouveau la page consacrée aux médicaments de Mr Toumaigh. L’infirmière hésite entre postuler pour arbitrer Roland-Garros considérant que cette journée constituait un excellent entrainement, et placer une caméra cachée au dessus du chariot de dossiers médicaux pour faire fortune sur internet grâce aux tags «lol» «hôpital» et «mdr mouahahahaha».

18h. Avant de rentrer chez elle, ma sénior passe faire un coucou au classeur de Mr Toumaigh, suspendant ma prescription.

18h15. Je trouve qu’elle met un temps fou à finir de papoter chiffons avec la cadre du service d’à coté, bon sang.

18h30. Enfin. Je mets un point final aux prescriptions médicamenteuses de Mr Toumaigh, les ayant majorées, pour la peine, après avoir demandé conseil au réa de gardeOn en discute avec les infirmières qui sont bien contentes que je sois imbattable au jeu du plus con, prête que j’étais à rempiler jusqu’à 23h si nécessaire. Elles sont comme moi étonnées que ma sénior n’ait pas usé de façon définitive de l’argument d’autorité dans cette affaire. D’après elles, c’est parce rien ne pouvait soutenir son discours. Je ne sais pas.

Ce que je sais, c’est que Mr Toumaigh est mort en fin de soirée dans un confort relatif, bien moindre que celui que je lui aurais souhaité, mais moins pire que ce qu’il aurait enduré si j’avais pas eu un caillou dans la tête. Je regrette qu’il n’ait pas été accompagné par une équipe compétente en soins palliatifs. Vraiment.

[La Rédaction décide unilatéralement que ce post se termine ici, et que la suite viendra ce jour-même, après s’être acquittée de la tache lingère, sous vos applaudissements]

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6 commentaires pour The End-1

  1. oranjumo dit :

    Sûrement qu’il n’aura pas pu vous le dire lui-même, alors : merci pour lui.

  2. P'tite maman dit :

    Chère Adré, je tiens à vous remercier pour cette phrase « Je regrette qu’il n’ait pas été accompagné par une équipe compétente en soins palliatifs ». Travaillant en hematologie, je regrette aussi que mes patients n’aient pas la chance d’avoir cet accompagnement, en fin de vie, ou non. Ca fait du bien de lire qu’il y a encore des medecins qui acceptent les soins palliatifs, on a tant de mal à les faire accepter chez nous !

  3. Babeth dit :

    Dis Adré, quand je serai mourante et agonisante, tu viendras signer une prescription pour moi? Hein dis?

  4. Doña Juana dit :

    Étant moi-même en pleine corvée de linge , je n’aurai qu’un mot : BRAVO !

  5. ten0fiv dit :

    « Faut qu’il soit présent quand il va mourir » Pfffffffff. Entendre ça a de quoi rendre fou.

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