Sérieux ?

Vous reprendrez bien un peu de gourdin, e-doc ? Hein ? Parce que là, je viens d’aller lire le commentaire que vous avez laissé chez 10 lunes, et ça me démange furieusement du clavier. Je vous épargne les remerciements pour mon objectivité, ne l’étant pas. Ça aura au moins le mérite d’éviter cette hypocrisie. Non, nous ne sommes pas d’accord. Inutile de me faire le coup de flatterie narcissique quant à mon expertise et celle de mon corps de métier [Au passage, si vous permettez, je tiens à vous signaler que 10 lunes et ses coreligionnaires sont clairement trop malignes pour tomber dans le panneau naguère conté par Jean de La Fontaine, vous savez, une histoire de corbeau et de renard] : nous partageons, les docteurs-ayant-conçu-et-ou-vérifié-e-docteur et moi, la même profession de médecins urgentistes. Enfin la même, j’ai du mal à y croire, malgré vos «33 ans» de régulation. Y’a un truc épidémiologique intéressant à fouiller, alors. Parce que visiblement on a pas les mêmes, au bout du fil, qui appellent.

Puisque nous semblons affectionner en commun les réponses «point par point», je tacherai de décrire mon état d’esprit à la lecture du commentaire posté chez 10 lunes, «comédon par comédon».

«Nous n’avions pas pris en compte le fait qu’une infection urinaire chez une femme enceinte pouvait accélérer un accouchement». Non mais sérieux ? Même moi, à froid, bille en gynéco-obs que je suis, je le sais ! En ayant compilé «la littérature médicale» et élaboré «25 années de travail», zut alors le disque dur n’a pas imprimé, vous n’aviez pas pris en compte le scénario on ne peut plus classique de la MAP [Menace d’Accouchement Prématuré] sur infection urinaire ? C’est une plaisanterie ? «Vous partez de mal au ventre et saignements vaginaux à 6 mois de grossesse (…) le décollement placentaire et l’hématome rétroplacentaire (…) ne faisaient pas partie de la liste des diagnostics envisagés». Non alors clairement, si y’a une seule chose sur laquelle Deep Blue peut éclater même le Kasparov de la régulation, c’est sur la mémoire. J’ai beau être un éléphant, je sais très bien que n’importe quel système post ZX81 peut me ratatiner en termes d’accumulations de données. Le minimum qu’on puisse exiger d’un algorithme utilisant une «compilation de la littérature médicale» est de savoir recracher par cœur et par ordre de probabilité décroissant tous les diagnostics différentiels correspondant à l’implémentation des items «saignement génital» et «grossesse».

S’il est des domaines dans lesquels je crois volontiers l’ordinateur capable d’une efficience plus importante que l’humain, ça n’est pas le cas du soin. Je l’avoue, j’ai bien plus confiance en un GPS pour me guider qu’en mon grand-père dément en guise de copilote. Pour aller d’un point A à un point B, avec seule exigence d’y arriver précisément, et dans les limites de la cartographie intégrée (ouais même pour le GPS faut pas tenter le diable à se rendre au fin fond de la cambrousse), y’a pas à tortiller, l’intelligence artificielle ça marche. Et d’autant plus que c’est dénué de ce qui justement est un plus en médecine : les affects. Mon grand-père, même avant d’être Alzheimer cogné, il s’énervait en lisant la carte. Tom-Tom & consorts restent neutres. Mais dès que c’est compliqué, l’humain éclate l’ordinateur. Vos vagues souvenirs de quand-vous-y-étiez-allé-enfant ainsi que votre capacité à déduire que jamais tante Ursule n’aurait toléré des volets jaunes vous permettront de distinguer sa maison des 10 autres qui constituent le lieu-dit vers lequel vous souhaitez aller. Cognitivement, le cerveau humain est bien meilleur et par conséquent est le seul à pouvoir traiter du soin. Inégalées, inégalables pour (pfiouuuuu on a le temps) et indispensables sont les capacités d’analyse et de synthèse de l’humain dans le domaine de la médecine, et ce d’autant plus que la régulation expose à des difficultés inhérentes supplémentaires : degré d’urgence et potentiellement de gravité, composante émotionnelle, communication non présentielle (le mec bleu quand t’es en face de lui t’as pas besoin de demander à son collègue appelant si il respire comme une buse, ni de cocher la case correspondante), etc. Le cerveau humain sait jongler avec les faits, bien plus finement qu’un système où il suffit d’un cochage non exhaustif des cases pour invalider un diagnostic pourtant gros comme un camion !!! Il sait qu’une douleur épigastrique ça tombe sous le coup des douleurs abdominales ET des douleurs thoraciques dont infarctoïdes. Le cerveau humain, en plus d’être capable de traiter des données purement factuelles, il sait faire avec tout ce qui n’est pas de la data cochable mais qui pour autant en tant qu’information, revêt du sens, et d’en aboutir à quelque chose de pertinent sur le plan médical. Le bon sens [«si il a assez d’air pour t’insulter, il a assez d’air pour respirer»], le pif ou intuition clinique, l’empathie, et la putain d’intelligence bidale dont parle si bien Jaddo, et qui est si utile médicalement une fois qu’on en retient la substantifique moelle.

Car les vrais patients de la vraie vie, en plus d’être parfaitement capables de mourir pour de vrai, d’avoir peur pour de vrai, d’avoir mal pour de vrai, et de ne pas oser déranger pour de vrai aussi (surtout si y’a un régulateur virtuel qui leur a suggéré de temporiser), ils sont infiniment plus complexes et variés que ce qu’un ordinateur est capable de prévoir comme cases. «Nous aurions dû mettre toutes les 5 mn également, et demander si elles sont régulières» : et que faire si elles ne sont pas perçues comme régulières, et sont espacées de 3 minutes ? Tantôt, je vais chronométrer moi-même sans le dire les intervalles entre les moments où la voix de la parturiente que j’ai en ligne se crispe pendant ce qui est manifestement une contraction, et cliquer sur «départ SMUR» alors même qu’elle pense ne pas avoir perdu les eaux et veut juste se rassurer quant au fait que «hein docteur, je peux attendre que mon mari rentre de déplacement avant d’aller à la maternité ?» parce que sur mon horloge, y’a pas photo : 2 contractions en 6 minutes, ça rentre pas dans les cases de e-docteur-et-mon-postérieur-c’est-de-la-volaille, mais pour moi c’est trop rapproché pour prendre ce risque. Tantôt je vais insister auprès de ce monsieur coronarien pour mettre le doigt sur ce qu’il estime «différent» entre sa douleur de l’an dernier qui s’était soldée de 3 stents et celle de ce soir. Les vrais patients de la vraie vie ne sont pas des professionnels de la case à cocher, ne le font pas de façon parfaite [faudrait déjà qu’ils connaissent leurs antécédents…], encore moins de façon complète [quand on a mal, la gerbe, ou du mal à respirer, quand on panique parce qu’un proche n’est pas dans sa meilleure forme, il est licite de vouloir aller droit au but et de ne pas voir ou vouloir cocher toutes les cases], d’autant que ça n’est pas leur job, ni leur posture [là où un professionnel de la régulation lui-même, s’agissant de lui ou de ses proches, de l’autre coté de la ligne téléphonique, a besoin d’un interlocuteur capable de cette interaction avec lui]. «En fait votre remarque met en évidence le problème de la difficulté de compréhension des mots et du sens qu’on leur attribue» le patient est un vrai patient humain, et y’a guère qu’un humain pour le comprendre.

Au delà du fait qu’il m’apparaisse assez couillu l’inexistence de raccourcis du type «douleur thoracique => faites le 15» puisque de toute façon faudra un interrogatoire médical digne de ce nom, je me pose de réelles questions quant au partage de responsabilités vis-à-vis de l’usine à gaz inefficace globale qu’est cet e-docteur. Car soit l’équipe médicale en charge de la conception de ce système s’est fait enfumer par les informaticiens (qui sont en théorie des professionnels du raisonnement logique), tant en termes d’intégration de la «littérature» (Avec quels mots clés ? Quels types de recherches dans les bases de données de ladite littérature ?) qu’en termes de boucles courtes, mais néanmoins lors des «vérifications» le staff médical n’a pas été capable de s’en apercevoir (alors que bizarrement de nombreux internautes dont bibi y sont arrivés du premier coup) ; soit les informaticiens ont fait au mieux mais le ver était déjà dans le fruit du cahier des charges (j’opterais pour la 2e explication). Toujours est-il qu’une fois la case «ne respire pas» cochée, couillu ou pas couillu, le seul truc tolérable est un raccourci squizzant toutes les étapes intermédiaires pour aboutir à un «FAITES LE 15» occupant la moitié de l’écran, tandis que l’autre moitié décrit à l’internaute la réalisation d’un massage cardiaque en lui signifiant sa nécessité immédiate. Comme on dit, y’a pas besoin d’avoir inventé l’eau tiède pour penser «ne respire pas => masser», aussi il est assez décevant que les deux lignes de code correspondant à ce réflexe salvateur sous-cortical dont le si compliqué cerveau humain est capable n’aient pas été jugées nécessaires.

«Nous avons facilement corrigé ce cas de figure». Ah mais j’espère bien, mais au juste, attendez vous que des cas réels à l’issue dramatique viennent parfaire par feed-back votre système, que cette fabuleuse compilation de la littérature médicale dont vous parlez n’a pas fait émerger, et ce alors que n’importe quel externe en médecine est capable de vous dire de façon automatique «Grossesse + infection urinaire = risque de MAP» ? «Nous avons besoin de l’aide des professionnels de santé pour améliorer ce système (…) Il n’est certes pas parfait». Ah c’est bien de le reconnaitre. Mais dites moi, comptez-vous sur l’aide gracieuse de ceux qui par leur gentille contribution vous pointeront autant de grains de sable qu’ils s’évertueront à effectuer des «tests» sur un système dont ils dénoncent le fondement même ? Inutile de nous prendre pour des quiches. On veut bien être mignons, être des geeks, être perfectionnistes, être gratuits, être collaboratifs dans notre démarche : mais nous faire travailler pour la déshumanisation aux conséquences cliniques dangereuses de ce qui repose sur l’interaction entre une personne et un professionnel avec tout son savoir, son savoir faire et son savoir être, c’est non. Faut pas non plus pousser Mémé dans les orties.

Vous nous demandez d’être les ingénieurs aéronautiques au sol qui passeraient leurs dimanches à observer des vols d’essai d’un avion aussi bancal qu’expérimental, à le voir se crasher avec de vrais gens dedans, et à renouveler l’expérience aussi souvent que nécessaire pour améliorer la conception de l’engin volant. Oui ben non. Sans moi.

Que ce type de système soit en passe d’accompagner des infirmières d’accueil aux Urgences, je l’ai déjà dit, ça me semble une honte. Et encore, c’est largement moins pire qu’un truc en accès public. Dans le cas de l’infirmière des Urgences, le système est utilisé par un professionnel (qui sait dire «thoracique» pour «épigastrique» quand il le faut, et «abdominal» dans les autres cas), l’accompagne sans le remplacer. Mais déjà, au-dela du mépris dont cela témoigne pour les compétences de l’humain, c’est une erreur de penser que cela puisse lui servir d’aide cognitive (et c’est cette place qu’occupent dans ma poche les différentes applications médicales smartphonesques qu’il m’arrive de consulter) étant donné qu’en plus des limites inhérentes à l’incapacité du binaire à saisir l’émoi, l’imprécision, et autres imperfections enrichissantes de l’expression humaine, cela serait compensé si on était dans le blindage acier en termes de compilation de la science médicale. Or, ça n’est pas le cas.

Je ne suis qu’humaine, de surcroît «que» urgentiste, donc loin d’être parfaite. Et face à des cas livresques comme ceux que plusieurs internautes et moi-même avons simulé sur e-docteur comme en présence de «situations tordues», je m’adapte. Justement parce que je ne suis pas une machine.

La régulation, comme toutes les situations de soins, est une histoire d’interaction, entre personnes. Complexe. Et si les concepteurs d’e-docmachin sont de vrais urgentistes et de vrais régulateurs, ils devraient le savoir, bordayl. Aussi je ne comprends pas que ce qui ressemble à une version bêta se targue sur un accès public de «mieux évaluer une situation» (que qui ?), au risque de surcharger les déchoquages des conséquences ce qui louablement mais de manière déplacée tente de «participer à un moindre encombrement des services d’urgence avec de la bobologie». C’est gentil, mais non.

Je ne serais pas flattée ni «très honorée» quand bien même je serais invitée avec tapis-rouge et toute le tintouin à «accompagner cette démarche», je serais rassurée que ce site ferme ou à défaut qu’il cesse de se prétendre «régulateur virtuel». Pas pour ma gueule. Pour celle des patients.

«Que par des urgentistes» … Non mais sérieux ???

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6 commentaires pour Sérieux ?

  1. c dit :

    On peut remarquer que les commentaires commencent souvent par « j’ai joué », voilà strictement à quoi devrait être réduit ce site, un jeu. Je me trompe peut-être, il peut s’agir aussi d’un moyen de lutte contre la désertification médicale : votre médecin n’est pas de garde mais docteur Internet veille!

  2. blandinemarierenee dit :

    le pb c’est que bcp ne prendront pas ça pour un jeu, mais pour un diagnostic avec ligne de conduite à suivre – et ça c’est dramatique vu les conseils stupides et dangereux … je suis une patiente un peu plus informée que la moyenne, je suis sûre que je fais 100 fois mieux que ce E-dr pour ce qui concerne la grossesse et le travail – et c’est pas difficile de faire plus que le niveau zéro !

  3. Doña Juana dit :

    Docadrécolère , j’adore !!!

  4. Lunesoleil dit :

    Non pas vraiment sérieux 😉

  5. Luna dit :

    Effectivement ça va désengorger les urgences..; Les pompes funèbres par contre vont avoir du taff…

  6. Laure dit :

    J’ai testé avec un classique des classiques : jeune homme entre 12-17 ans, mal au ventre depuis
    plus d’une semaine, nausées, amaigrissement, fatigue, problèmes d’haleine (on me demande même si l’odeur de l’haleine est fruitée, je réponds oui), soif excessive, urines anormales… Ceux qui ont une fois dans leur vie ouvert un livre de médecine ont déjà conclu, en me lisant, à l’apparition d’un diabète de type 1 au stade de cétose, nécessitant le recours au médecin dans la journée pour mise sous insuline, sinon il y a risque d’acidocétose et même de décès.
    Bon, le e-docteur conclut lui : « Consultez dans les 3-4 jours. Cause probable : hépatite A, hépatite ».
    DANGEREUX

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