Rien

«Les choses trop horribles, il vaut mieux les enfouir. Profondément.» Je pense que j’ai été arnaquée par le vendeur de pelles, ou alors c’est le substrat mnésique qui est trop meuble, parce que ça marche pas. Enfin mal. En discutant hier avec mon amie Lionne, ce souvenir m’est revenu en pleine face. La précision des détails, nickel. Le profond dédain envers moi-même aussi. Et toute la nuit j’ai gambergé dessus.

Comment c’est possible d’être aussi ras-des-pâquerettes.

C’était le matin. C’était loin. Il pleuvait. Nous avons mis 25 minutes à arriver. Troubles neuros bizarres et malaise chez un patient diabétique insuliné. Automatisme mental = hypo. [Hypoglycémie en français]

L’aide-ménagère nous attendait et le temps que l’équipe se précipite auprès du patient, le scope et lui fasse un dextro, j’apprends qu’il a fait 3 épisodes de malaise avec convulsions. Je me pointe dans la pièce.

Il est conscient, me parle. Se dit fatigué. Mes doigts sur son poignet me disent que son pouls est de fréquence normale, et pas folichonnement bien frappé. Disons perceptible du bout des doigts. D’un mouvement ample je vire la couverture et en apprend qu’il n’est pas marbré. Je le recouvre à sa demande. Il a froid, ce monsieur. D’ailleurs il est froid des extrémités. Et le dextro est normal. Ah shit.

La veille au soir, de 20h à minuit, il a eu mal dans la poitrine, là. Ah oui. Avec la main posée à plat sur le sternum comme ça, j’aime pas. On va aussi faire un ECG.

Et puis ça y est, je comprends déjà plus rien, alors que finalement c’est déjà évident. Sauf que là, ce jour-là, je comprends rien rien rien. Mais vraiment. Et à cet instant là je ne sais qu’une chose : je pige pas.

L’interrogatoire de l’aide-ménagère et du patient me ramène : le diabète, le traitement habituel qui comprend insuline et aspirine et puis merdouilles diverses, la douleur thoracique extrêmement suspecte mais spontanément résolutive de la veille, et le matin les 3 malaises avec mouvements anormaux et reprise d’une conscience normale au décours. Et que c’est pas la grande forme.

Question examen clinique et constantes, les billes sont franches mais je suis incapable de les distinguer. Neuro RAS de focal, j’achète d’ailleurs pas du coup les véritables convulsions ;  hémodynamique pourrie avec tension 7/4 et fréquence cardiaque 65 non béta-bloquée, sans marbrures mais avec froidure ; ventilation RAS. Et puis bide RAS aussi. Pas d’élément infectieux ni autre. Température normale. Dextro normal. ECG retrouvant des ondes Q d’aspect séquellaire en antérieur (d’où l’anti-agrégation plaquettaire), segment ST normal, pas de trouble de la repolarisation.

J’ai honte en l’écrivant parce qu’à posteriori c’est tellement évident. Sauf que ce matin-là j’ai rien pigé. Et j’ai filé un bilan dont la pourritude était à la hauteur de mon incompréhension totale, ce qui n’a pas aidé ma régulatrice à y voir plus clair.

Et puis ça a commencé à partir en vrille.

Il a fait un passage à vide avec perte de contact et sans mouvements anormaux, contemporain d’un rythme sinusal ralenti à 40 (donc pas de quoi fouetter un chat non plus). Le temps de dégainer l’atropine, casser l’ampoule, en aspirer le contenu dans une seringue, tout était rentré dans l’ordre. La conscience, la fréquence cardiaque.

Le temps de se préparer au brancardage, re-belote. Et cette fois-ci atropine IVD. Retour à la case départ. Bordel qu’est-ce qui se passe ? Aucune idée. Idiote avec des réflexes thérapeutiques. Bradycardie mal tolérée => Atropine. Pourquoi ce vague à l’âme hémodynamique ? Zéro pointé.

Nous nous sommes installés dans le camion des pompiers. J’ai demandé à l’ambulancier du SMUR de nous y mettre le respi et les 2 seringues électriques just-in-case-je-le-sens-pas. Les kilomètres nous attendaient. Le peu que ma régulatrice avait saisi de mon bilan pourri c’était la notion de douleur suspecte la veille, et donc elle m’avait fait une entrée aux soins intensifs de cardio. Comme en plus d’être une idiote finie, je suis une paranoïaque de l’aorte fissurée, devant l’association douleur à la con – tableau bizarre – hémodynamique de merde, et que la paranoïaque de l’aorte fissurée est également une trouillarde hystérique de la iatrogénie, j’ai pas fait d’aspirine. On sait jamais. Non mais surtout j’ai pas percuté l’évidence.

Alors le patient et mon subconscient ont dû se dire à juste titre que j’étais vraiment trop conne, et m’ont servi comme une princesse, l’un des billes et l’autre carrément la conduite à tenir.

Pendant le trajet il a refait un bas débit avec une conscience où-qu’il-est-le-monsieur-ah-ben-pas-là, et une fréquence dans les 45. Ça a duré quelques minutes cette fois-ci. Alors en mode automatique j’ai dégainé la dobutamine, et le temps que l’infirmière mette en place la seringue électrique, j’ai saisi l’ambu, pré-oxygéné plein pot, sorti un-laryngo-un-tube-une-seringue-de-10-une-lie-l’aspiration-on-sait-jamais, et j’ai déclamé une liste de médocs à préparer tandis que l’infirmière avait à nouveau les mains libres. 2 ampoules d’éto, une ampoule de célo, et puis aussi une grande seringue avec de l’adré pour pouvoir éventuellement en mettre un débit continu voire pousser des boli si jamais il tapait l’arrêt. Huuuuuu.

Le monsieur est revenu à lui. La dobu coulait dans ses veines. Les autres médocs n’étaient pas encore prêts, alors j’ai décidé de pas l’intuber, puisqu’il me parlait à nouveau.

Oui quand je suis débile je fais pas semblant.

Et les kilomètres, l’air de rien, se faisaient bouffer par les pneus de la VL du SMUR et du VSAB qui la suivait. On arrivait. Presque. On était sur la dernière ligne droite avant la tristement fameuse côte qui précède l’hôpital, et qui a vu de nombreux crush tensionnels. Sauf que là on était avant la montée. Le patient s’est ré-enfoncé. Vilainement. Mes alarmes internes ont sonné. J’avais déjà majoré le débit de la dobu. J’ai à nouveau saisi l’ambu. On roulait vite. L’ascension de la côte est allée très vite.

Je suis sortie du VSAB comme une furie, avec la seringue d’adré dans la main, et j’ai dit au type du sas : «appelles le déchoc, qu’ils viennent, tout de suite».

Les déchoqueurs sont arrivés à notre rencontre dans le couloir. Le patient a tapé l’arrêt. Nous l’avons massé, l’interne du déchoc l’a intubé. Tachycardie ventriculaire. Je l’ai choqué. Nous l’avons massé. Il est reparti. Nous sommes montés à je-sais-pas-combien-mais-beaucoup dans cet ascenseur prévu large.

Pendant que tous s’affairaient en arrivant en réa, le sénior du déchoc a pris une sonde d’écho pour constater que le cœur du patient pompait très, très mal.

Et dans les suites ils se sont battus, les cardios aussi, et il est mort 2 heures plus tard.

Entre temps le gné-syndrome s’était dissipé.

Une évidence.

J’avais rien pigé, rien de chez rien, alors que j’avais toutes les billes.

La douleur thoracique de la veille suspecte. Ah ben oui, y’a de quoi être suspicieux. Infarctus. D’où le tracé ECG avec la séquelle électrique. D’où l’asthénie, l’hypotension à fréquence de base normale, la froidure, etc. En français ça s’appelle un choc cardiogénique et autant ça peut être la merde absolue à prendre en charge, autant son diagnostic, dans un cas comme celui-là, est d’une simplicité enfantine. Et les convulsions décrites par l’aide-ménagère ça n’était pas autre chose que les épisodes de vague à l’âme hémodynamique que j’avais moi-même observé : du bas débit. Oui quand le cœur pompe mal, le cerveau apprécie moyennement qu’en plus il pompe lentement. Normal.

Et pourtant j’avais dégainé la dobu, qui est la drogue du choc cardiogénique (pas la seule mais classique). Mais j’avais pas été foutue d’identifier le pourquoi du comment je fais ça, et d’en tirer les autres enseignements cliniques et thérapeutiques nécessaires. Comme le fait qu’au cours du énième passage à vide, l’intubation prête j’aurais mieux fait de l’utiliser. Pas que ça aurait changé la face du monde, certes, mais bon enfin ça fait moins désordre. C’est toujours mieux d’anticiper, puisque de toute façon va falloir y aller, au tuyau, que de se retrouver à intuber à l’arrache dans un couloir sous les yeux ébahis du gars qui revient de la radio pour sa cheville douloureuse.

Enfin bon. Il filait un mauvais coton et serait mort, me direz-vous. C’est sympa de votre part, mais perso, quand je pense à cette histoire, j’arrive pas à me dire autre chose que : «T’es vraiment trop conne».

Y’a des fois où c’est pas simple, et pour autant j’intuite bien. Des fois.

Et puis y’a des fois comme celle-là où il m’arrive de rien, mais alors strictement rien piger. Et l’intensité des claques que ça me met est corrélée à la gravité de l’état du patient, ainsi qu’au degré de facilité du diagnostic que pourtant j’ai pas été capable de faire. Autant vous dire que les auto-baffes mentales que je me suis foutu ce jour-là ont été douloureuses. J’ai la peau des neurones qui en cuit encore.

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9 commentaires pour Rien

  1. Nikodoc dit :

    Tu t’auto-flagelles pour rien m’dame… Meme si t’as pas eu le diag en tete, t’as pondu le bon traitement et ça n’a pas suffit… Des fois t’y peux rien et c’est comme ça…
    T’en as sauvé des tas d’autres pour qui l’heure n’était pas venu (mais elle n’allait pas tarder sans toi)
    Des bisous

  2. ICH8412 dit :

    Tout pareil que nikodoc… C’est trop facile, quand on connait le diagnostic, de se refaire le film.
    Par ailleurs, t’écris super bien!!!

  3. Ping : Rien | Jeunes Médecins et Médecin...

  4. docmamz dit :

    Je revis à travers ton billet une situation similaire… que j’ai pour projet de mettre à l’écrit aussi tellement ce sentiment de nullité persiste…
    Je revois la scène, de garde, et j’avais TOUS les éléments en main pour faire le diag (le même que toi en plus) et je restais comme une poule devant un stylo, je sentais que tous les éléments entre eux VOULAIENT me dire quelque chose… et bug dans le cerveau.
    Les pièces du puzzle n’ont jamais voulu se mettre en place. J’ai traîné, ça a merdé, elle est décédé. Je me suis raccrochée aux collègues qui m’ont assuré que de toutes façons ça aurait rien changé au pronostic mais quand je regarde la scène après coup j’ai envie de me fouetter : mais qu’est-ce qu’il me fallait de plus ? C’était si évident.

  5. Babaorum dit :

    Je suis sûr que tu es un super toubib. Il ne suffit pas de recracher le Harrisson en pissant du haut d’une ligne à haute tension pour être un cador de la réparation de corps humains.

  6. Manette à Pied dit :

    Dobu , adré , Kjoules… , quand un cœur veut vraiment tirer sa révérence , tous les efforts de l’équipe la plus compétente possible sont vains . Je comprends que tu te repasses le film et que tu te dises après coup que c’était évident , que tu sois mal à l’aise d’avoir pataugé , mais si tu as malgré tout su suivre ton instinct qui te dictait la bonne CAT , tu n’as pas à t’auto coller des baffes morales ! Ce pauvre monsieur avait fini son chemin . Tu en rattrapes souvent . Ce n’est pas toujours possible .
    Ah , tu n’as pas un métier facile ! Je sais combien il te passionne , et c’est pourquoi il y a autant d’intensité dans tes satisfactions mais aussi dans tes déconvenues , et que tu sais si bien nous les faire partager au cours de tes billets . Courage , pense à tous ceux que tu as déjà sauvés , et garde tes forces pour les prochains !!! Je t’aime . Et n’oublie jamais que Socrate est un chat !

  7. docplancher dit :

    On est tous des fois à la ramasse devant l’évidence. Il y a quelques jours , un mec a pris rendez-vous avec moi pour …..me passer le savon de ma vie, m’expliquant qu’il avait failli mourir et que j’étais une brèle.Histoire : sa femme m’appelle le 31/12/12 pour lui pour un syndrome grippal carabiné, c’est pas mon patient , on étaient 2 toubib sur 12 à bosser dans le canton ce jour là , c’était rock and roll à mort.Je fait mon examen clinique complet comme d’hab , il a effectivement la grippe , une toux +++ et une douleur thoracique latérale que je classe douleur de paroie , l’auscultation étant normale.
    En fait , il a fait une pneumonie à pneumocoque au décours de sa grippe , qui durait depuis 3 jours , me dit qu’aux urgences ou il est passé 8H après ma visite ,le médecin lui a dit qu’a 2 H près  » il était foutu » et d’autre amabilitées sur les généralistes ont du suivre. Il y a laissé 1/3 de son poumon. Bref , la classique pneumonie , au milieu de l’épidémie de grippe, je l’ai raté !
    Je pense qu’avec un patient que je connait bien , je serais sans doute pas passé à coté.
    Des conneries on en a tous fait , on en fera tous, le tout est d’en ètre conscient , de connaitre ses limites et de ne pas céder à ce sentiment de toute puissance qui est souvent , trop souvent , présent chez les médecins.Nous de sommes que des hommes, avec toutes nos faiblesses.

  8. bencolo08 dit :

    bonsoir docadrenaline – juste quelques mots : bravo pour ce blog – bravo pour votre carrière – continuez à fond ce que vous faîtes – un spv ( je pense que vous savez peut – être ce que celà veut ) au plaisir de se lire et vous lire

  9. AlphaD dit :

    Je pense que nous fumes quelques-uns à avoir une pensée pour vous devant le premier sujet de nos ECN… choc cardiogénique !
    Vos récits ont une valeur pédagogique certaine en nous montrant des présentations cliniques pas vues en stage et non présentées ou expliquées dans nos ouvrages. Merci pour tout ça 🙂

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