Circuit

Mon Chéri,

Je suis rentrée de ma garde, et j’ai vu que tu avais fait le lit. Je ne sais par quel circuit neuronal, mais j’en suis arrivée à la conclusion suivante : «Bordayl de Dieu, mais quelle chance j’ai eu de tomber sur lui !», le «lui» correspondant à toi, of course.

C’était pas prévu au programme de ma vie, d’aimer quelqu’un comme ça. Le planning n’était certes pas complètement déterminé, le carnet d’adresses était libre, ok. Mais de la façon dont j’ai grandi, puis vécu  et réfléchi, j’avais pas envisagé d’aimer quelqu’un ainsi. Et aussi durablement, encore moins. Le mythe du prince charmant, on me l’a pas servi. J’y croyais pas, au sens où je savais même pas qu’il était appris à nombre autres jeunes filles, à l’âge où je croyais encore dur comme fer à la petite souris. Dans ma conception des choses, dans mon inflexion naturelle, tu m’as surprise.

T’es arrivé, un beau jour, dans ma vie. «Uiiii, ici le secrétariat du cœur de mini-DocAdré [j’étais alors étudiante] [oui ok depuis je n’ai pas grandi des masses intellectuement], j’écoute ? Ah c’est pour une entrevue ? Attendez, je regarde. De quelle durée, l’entrevue ? Quoiiiiiiiii ? 10 ans et plus si affinités ???? Non mais c’est pas possible, là, Monsieur, jamais vous n’obtiendrez un rendez-vous aussi prolongé ! 3 mois, tout au plus, bon allez, 6 puisqu’elle a l’air de vous trouver intéressant… Mais plus d’une dizaine d’années, vous n’y songez pas ! [Dans sa barbe, après avoir raccroché, la secrétaire du cœur grommelle les mots qui suivent] Ah non mais j’te jure, y’en a qui sont gonflés. Des années d’amour, y’a pas idée !».

Non, y’a pas idée. D’ailleurs je pense que toi non plus t’avais pas idée. Peut-être à peine plus que moi, et encore, c’est pas sûr. «C’est l’amour de ma vie», gnagnagni ; «Nous allons nous marier lui et moi», gnagnagna. Autant de fadaises qui encore aujourd’hui me font lever les yeux au ciel quand j’entends une amie les prononcer. J’ai accepté, à force habitude, de parler de toi comme de «mon mari» à mes vieux patients pour qui aimer ainsi n’est pas compatible avec le fait de ne pas être mariés. Je ne corrige plus tous ceux qui me demandent des nouvelles de «mon mari», plus systématiquement. Enfin je le fais quand même régulièrement. C’est pareil, pour eux, mais pas pour moi. Toi et moi, nous militons pour que les couples homosexuels aient accès, eux aussi, si ils le souhaitent, au mariage. Sans trop comprendre ce que le mariage peut apporter à un couple amoureux quel qu’il soit. Sur le plan symbolique. [Je ne parle pas de ce qui arrive en cas de décès dramatique d’un des membres du couple, encore moins du fisc.] Toi et moi, on est au clair avec ça. Tu n’es pas mon mari, je ne suis pas ta femme. Nous sommes l’amoureux l’un de l’autre. C’est si beau ainsi. Libres et amoureux. Et le plus magnifique des engagements, là, pendant que j’écris, il est assis en face de moi sur le canapé, concentré sur un dessin qu’il est en train de réaliser. T’façon même riche, t’aurais jamais pu m’offrir une bague aussi précieuse 😉

Enfin n’empêche que ça fait bientôt 11 ans et demi que je trouve que sans déc, ce mec, il me plait. Qu’il me séduit d’un seul regard. Qu’il me fascine. Et que telle la morfale à la vue d’un plat de pâtes [hein que c’est d’un romantisme fou, cette métaphore ?], je le convoite. [En attendant, la rime est magnifique]. Que la douceur de ses lèvres me fait partir en vrille. [On peut pas faire des rimes partout non plus, hein, je vais pas bloguer en alexandrins.]

Je te dois plusieurs bouteilles de champagne, je n’ai pas oublié. J’aime discuter avec toi. J’aime avoir cette pensée intérieure qui dit «waaaah, ce type a un cortex supra-développé». J’aime me savoir bassement attirée par ta plastique de beau-gosse surdiplômé. J’aime aussi être chacun à son ordi, dans une compagnie silencieuse où il me suffit [décidément ce bureau est dans le salon stratégiquement hyper-bien placé, merci pour l’idée] de lever les yeux pour te regarder. J’aime nos profondes différences, parfois ce fossé dans lequel il peut nous arriver de nous accrocher ; et le fait de partager si naturellement un tas de convictions et de particularités qui font de chacun de nous des anomalies statistiques.

Tu me donnes tellement.

En rentrant à la maison, pendant que tu bossais, j’ai trouvé le lit fait. Tu l’as fait pour moi, parce que tu sais que j’aime que le lit soit fait. Merci, mon amour. Merci pour tout le reste aussi.

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2 commentaires pour Circuit

  1. Ol1v13r dit :

    ❤ ❤ ❤

  2. G_juulie dit :

    Magnifique déclaration.
    Surtout après 11 ans et un enfant…

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