Éveil

Malgré le chagrin. Malgré la mélancolie. Malgré les boutons d’acné. Quelle belle connerie que de bouffer des comprimés ! Je leur dit, souvent, à ces jeunes filles en fleur, à ces garçons énamourés. Mais faut pas se mettre dans un état pareil pour qui que ce soit, bon sang ! Non mais c’est vrai, quoi ! Pleurez, si vous le voulez. Mais vous mettre carpette, risquer votre propre vie, passer des heures dans un lit, au moins-pire sur un brancard à vomir en position latérale de sécurité, bon sang un peu de dignité ! Bon mais parfois c’est autre chose que le sms-pas-envoyé par l’être lui aussi couvert d’acné aimé, parfois c’est autre chose. On ne sait pas toujours quoi, d’ailleurs. Ah bien sûr, moi j’adore ça, faire mumuse-antidotes, me la péter en faisant passer quelqu’un de la réactivité d’une planche à celle d’un être éveillé d’un coup de baguette magique de MarraineLaFéeSMUR. M’enfin c’est comme les AVP, c’est pas une raison.

La BelleAuBoisDormant avait plus de LaSchtroumpfetteAuPoumonRonflant, ce jour-là. Je crois que ni le Schtroumpf Costaud, ni le Schtroumpf Coquet, ni aucun autre PrinceCharmantDePacotilleEtDAcné n’y était pour rien, vis-à-vis de son état. Enfin cela dit, je vais pas non plus vous raconter sa vie privée, déjà que je vais vous raconter comme l’inter s’est passée.

Alors qu’est-ce qu’elle avait boulotté notre Schtroumpfette ? Des benzodiazépines ? Des antidépresseurs ? Des granules homéopathiques ? Non. De la méthadone. Bon dieu de bordel de merde, de la méthadone. Pfff. Connerie. Mauvaise idée. Mais mangez du chocolat, les enfants ! Si vous avez le cœur brisé, si vous ne savez plus où vous habitez, mangez du chocolat ! C’est bien meilleur, au gout, ça a des propriétés antidépressives peut-être-pas-prouvées-mais-peu-importe, et ça n’est dangereux que pour vos bourrelets. Et encore. Mais de la méthadone, non, ça non, y’a pas idée. La méthadone, c’est la drogue triste, l’opiacé sans le plaisir des opiacés, mais avec le danger des opiacés.

Myosis serré caractéristique des intoxications aux opiacés

Myosis serré caractéristique des intoxications aux opiacés

Alors comment elle se l’était procurée, ça ne vous regarde pas (na !), en tous cas voilà, elle avait avalé des tonnes de comprimés de méthadone. Beaucoup trop. Et sa maman, chez qui elle était allée, ayant trouvé que sa sieste s’éternisait, l’avait trouvée, et nous avait appelé. On est tous partis, les pompiers, le SMUR, enfin bref la cavalerie ; et comme pour une fois c’était tout prêt de ma base, le port-d’attache, c’est avant les pompiers que le SMUR est arrivé. La maman bouleversée nous attendait devant la porte.

La Schtroumpfette Aux Poumons Ronflants est cyanosé, en décubitus dorsal dans son lit.

La Schtroumpfette Aux Poumons Ronflants est cyanosée, en décubitus dorsal dans son lit.

Nous nous sommes précipités. Bon sang de bordel de dieu de merde. [Non, toi qui me lis, qui me l’a demandé, avec ce soupçon inquiet dans la voix l’autre jour, non, je ne jure pas plus par ton influence. Je jure parce qu’elle est bleue, là. Et qu’y’a pas idée de se foutre dans des états pareils.] Je jure parce qu’elle est dans son lit, allongée, et qu’elle est bleue foncé. Entièrement. Elle a quoi, entre 20 et 30 balais, et elle est bleu telle une Schtroumpfette, allongée sur le dos dans son lit qui un peu plus aurait été son lit de mort. Alors pendant que l’infirmier se jette sur un bras pour la perfuser, que l’ambulancier s’occupe de nous passer tout le matériel réclamé, que l’étudiant allume la télé (le scope), je monte AVEC mes chaussures pourries dans son lit, la saisit, la met sur le côté, attrape le masque à oxygène (Azraël himself !) qui est déjà prêt, lui applique sur le visage en ayant tourné le curseur vers le débit maximal, lui subluxe la mandibule tant pour l’évaluer sur le plan neuro que pour l’aider, lui ouvre un œil pour y voir la tête d’épingle qui lui sert de pupille, attends impatiemment, le stétho sur les oreilles, de l’entendre respirer, en gardant un doigt posé sur sa carotide. Bordel de bordel de merde. Mais respires, Schtroumpfette ! Ah, ça y est, un mouvement respiratoire, ample et profond, et-vous-savez-quoi-la-fréquence-respiratoire-on-va-même-pas-la-calculer.

A vue de nez, la fréquence respiratoire, elle est à un ou deux mouvements par minute. C’est pas assez. Pas du tout assez. Et qu’ouï-je ? Ben ses poumons, les rares fois où je les entends, ils me semblent pleins de vomis. Un peu plus à droite qu’à gauche, comme d’hab, mais quand même, des deux côtés.

Super.

Les gestes des membres de l'équipe SMUR sont coordonnées.

Les gestes des membres de l’équipe SMUR sont coordonnées.

La télé est allumée. Malheureuse. 63 de sat, avec un joli signal, 63 de sat. Bah oui, l’oxygène, c’est utile, dans la vie. Ça serait mieux d’en respirer. Le cœur est rapide. La tension pas mauvaise. La réactivité, nulle et archi-nulle. La perf est posée. La seringue d’antidote est branchée.

[Intermède apéro, puis garde de 24h, puis Syndrome Post-Garde, et «ah oui c’est vrai j’avais commencé à raconter un truc»]

Donc, disais-je avant d’être assez honteusement interrompue par le vin blanc, le boulot et moi-même (dédicace à tous les Desproges-lovers), Mlle Schroumpfette est sur son lit, bleue, perfusée, scopée, sous O2 à fond les ballons. Et ça va pas fort. Ce teint bleu ne lui sied pas très bien, en fait. Là, comme ça, je me dis que j’aimerais mieux qu’elle soit de couleur rosée, et un peu plus éveillée. Y’a plus qu’à.

Usons de la baguette magique Narcan®, la Naloxone en personne (ça c’est pour la rime). Poussons. Petit à petit. Ahhhh, voilà Schtroumpfette, tu vois, quand tu veux, tu respires ! Ouaip. Enfin cela dit ça ne te fait pas trop re-saturer. Enfin si, mais lentement. Laborieusement.

La prise en charge repose sur l'oxygénothérapie (ici représentée par Azraël, le masque à oxygène) et l'administration de naloxone, antidote-baguette-magique des opiacés.

La prise en charge repose sur l’oxygénothérapie (ici représentée par Azraël, le masque à oxygène) et l’administration de naloxone, antidote-baguette-magique des opiacés.

Je les trouve longues, ces minutes. Ça serait bien de remonter c’te sat vite fait, Mlle Schtroumpfette. J’aime pas trop beaucoup bien ça, te voir faire des paliers, entre deux remontées, malgré ta fréquence ventilatoire qui s’améliore. 66. Ouais, super, allé. 70. Encore une marche d’escalier. Les pupilles qui commencent à ressembler à autre chose qu’à un atome sans microscope. Allé, Schtroumpfette, allé. J’ai l’œil gauche rivé sur le scope, ta sat et ta fréquence cardiaque, et j’aimerais bien que tu remontes plus vite. Avant que ton cœur ne se décide à moins bien supporter, et que la grande bradycardie hypoxique ne précède l’arrêt. Allé. 73. Fréquence respi très raisonnable, mais vu qu’il ne devait plus y avoir que 3 molécules d’O2 dans tes poumons et que le vomi l’a remplacé, ça rame. 78. Ah, tu bouges un peu. Comme quoi ton cerveau est quasi aussi tolérant que ton cœur, question j’ai-pas-d’O2-mais-je-continue-à-fonctionner. Les doses de baguette-magique continuent d’être administrées. 85. Grognement de Schtroumpfette. Cœur qui tient la route. Bruit pourri des poumons chargés. Allé. 88. Schtroumpfette n’est plus vraiment adapté. BelleAuBoisDormant non plus. Ni bleue, ni ensommeillée.

90. Adjugé. Cendrillon nous parle, nous regarde, s’assieds. Et graillonne thoraciquement parlant. 92 avec des pics à 94. On arrivera pas à mieux. Bien supportés. Mais 92 % de SpO2 à approximativement 25 piges, c’est quand même pas gégé. Même si Glasgow 15, même si bien colorée, même si pas en sueurs ni cyanosée, même si tension et fc ok, même si. On va brancher de la baguette-magique-IVSE en débit continu, selon la bonne poso-recette total-cumulé-IVD-nécessaire-pour-réveiller = débit-horaire-IVSE. Et roule ma poule.

Le temps du brancardage SMUR-pompiers, un ptit coup de fil à la régul, discuter avec la maman de Cendrillon pour lui annoncer la terrible ambiguïté, régulateur qui rappelle et confirme le service de réa qui attend de pied ferme notre arrivée.

Le brancardage se fait une fois l’état de la patiente stabilisé. C’est le « Stay & play » du modèle français de médecine d’urgence préhospitalière.

Ouaip. L’ambiguïté. C’est magique c’est beau c’est fort, elle est rose et réveillée. Là comme ça, elle a l’air sauvée. Mais. Y’a ce mais. Mais elle a inhalé. Massivement. Mais elle a manqué d’oxygène un ptit bout de temps. Et tout ça, il est possible que secondairement, ça soit pas facile à gérer. La fausse joie du réveil aux antidotes, c’est parfois ça. C’est horrible, mais à cette mère, je ne préfère pas l’y exposer. Clairement, elle a bien fait d’appeler. Oui, c’est mieux que ce que c’était. Mais tout n’est pas gagné. Je préfère l’expliquer. Ensuite, ce sera aux réas de travailler. Vont tout faire pour que l’organisme de cette jeune fille puisse à long terme récupérer. Pas plonger. Faut espérer. Je suis pas certaine que les quelques minutes nécessaires au brancardage suffisent à expliquer, mais ça reste des notions que je préfère essayer de faire passer. À l’hôpital, tout cela sera, avec plus de temps, re-développé. Bien fait d’appeler. État amélioré, pour l’instant stabilisé. Les «mais». Il faut espérer.

Le trajet a été rapide et ne nous a pas posé de problème. L’arrivée en réa non plus.

La grande bradypnée ample en myosis des opiacés. C’est comme pour le coma hypoglycémique, c’est comme le coma aux benzos. C’est facile de les réveiller. Mais avant, avant d’être réveillés, ces patients, c’est quand même mieux quand ils ne traînent pas trop longtemps dans cet état. C’est quand même mieux quand ils n’inhalent pas. Pour après.

Une dernière chose, amoureux(ses) déçus, désespérés, divers éplorés. Outre le fait qu’il soit encore plus facile de s’en procurer, préférez le chocolat. [L’auteur tient à préciser qu’elle n’a aucun conflit d’intérêt à déclarer avec quelque marchand de chocolat que ce soit.] Il me restera toujours les surdosages accidentels, et les comas hypoglycémiques diabétiques pour faire mumuse-réveil-au-bout-de-la-seringue (et pam dans ta g…… les recommandations actuelles sur les objectifs très stricts d’HbA1c).

De la méthadone, bon sang. Y’a pas idée.

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15 commentaires pour Éveil

  1. Fluorette dit :

    Huhuhu, j’adore les photos de mise en situation 🙂

  2. docmam dit :

    mais j’adooore tes illustrations 🙂

  3. docadrenaline dit :

    Je veux ! [Private joke]

  4. Docarnica dit :

    Golden Globe d’honneur pour la photo 🙂 bravo!

  5. Babeth dit :

    Je plussoie pour les photos! (et l’histoire, elle est top… de la méthadone… quelle idée!)

  6. Dr Anne-Marie dit :

    J’adore ! Comme d’hab.

  7. armance dit :

    Moi aussi, je t’aime! 🙂

  8. littherapeute dit :

    Impressive !
    J’ai une question (très) bête : comment fait-on quand le patient, comme ici, vomit dans ses poumons ?

  9. Trubli0n dit :

    Coucou, je passe (enfin) nuitamment après l’avoir promis depuis longtemps.
    Je sais que je suis un fana du tuyau (je sais faire que ça correctement :)) mais pourquoi ne pas l’avoir intubée, aspirée et transportée ? Je ne dis pas que la prise en charge n’était pas adéquate, mais qu’est ce qui te fait choisir la méthode « on réveille et puis on verra » plutôt que « on la laisse cuver en essayant de pallier au mieux aux carences ».

  10. Bon, je retiens: pas les platanes, pas la méthadone, pas les saloperies. Vache, t’es dure. Quoique, pour le chocolat, on est d’accord.

  11. NdL dit :

    Hello,

    presque fini de lire le blog. Pas le post, le blog entier (sauf les machins privés, trop la flemme de demander une autorisation préfectorale de lecture). Ce post est l’un des meilleurs.

    A part ça, j’aimerais incroyablement être une petite souris pour voir une consœur smuriste préparer ses petits montages playmobilesques. Il y a une mise en abîme assez fascinante à imaginer une cowboy (cowgirl ?) du smur reconstituer ses interventions, dont le récit me provoque palpitations et sueurs froides (pas urgentiste pour un rond, moi), à l’aide des jouets de sa fille.

  12. Casque Houille dit :

    Il serait grand temps de t’attirer la reconnaissance éternelle d’un grand chocolatier , histoire de ne plus jamais manquer …😇

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