Homo paupertate lupus

Je crois pas qu’il me racontait des bobards, et cette idée me fait mal au bide, ce matin, d’autant que les 2 neurones éveillés en cette journée post-garde n’ont toujours pas élaboré de solution au problème posé. Alors ça mouline, patinant dans la tête et hachant menu l’estomac.

Je crois pas qu’il me prenait pour une quiche, cet homme. Au 15 sonnent régulièrement des appels alléguant des symptômes aigus [mais aigus continuellement depuis 6 mois, détail malencontreusement nié omis à l’appel], foireux [plus ou moins bien renseignés par google] car potentiellement alarmistes, pour des patients prétendument extrêmement isolés socialement [spafacile tous les jours, d’aller bosser pourtant quotidiennement quand on vit en rase campagne à 25 km du premier hameau ; et qu’on a ni voisin, ni ami, ni famille, ni véhicule, hormis les 2 berlines soigneusement garées devant le domicile et dont on a oublié l’existence]. À force le couplet devient une rengaine dont on reconnait la mélodie dès les premières notes. Cependant bien que tentée, parfois, de rétorquer un «Et moi chuis Blanche-Neige, et là faut que je raccroche parce que j’ai 7 permanenciers nains qui me sollicitent» ; bah oui cher lecteur & contribuable, sache que je fais partie des quiches consentantes qui préfèrent envoyer une brouette quand même, à tes frais, et que j’assume. Parce que mon incompétence notoire m’empêchant d’y voir à travers le téléphone, il m’est impossible de distinguer systématiquement, à 50 km, si Pierre crie au loup parce qu’il a vaguement fait un flip en songeant à un caniche ou si il a réellement la bête du Gévaudan en face de lui. Aussi après l’échec parfois cuisant de petits tours de passe-passe régulatoires visant à faire resurgir l’éventualité d’un proche motorisé & serviable, il m’arrive fréquemment d’envoyer des secours divers aux avertisseurs sonores moins mélodieux que ceux métaphoriquement employés par Prokofiev. Le doute doit bénéficier au patient. Autrement dit, t’as pas l’air conne, quand t’as envoyé chier Pierre alors qu’il y avait VRAIMENT un loup féroce. Et que ton job c’est justement de l’en défendre.

Enfin bref. En général, quand je suis confondue avec Blanche-Neige à cause de mon immaculée tenue professionnelle, j’en suis plutôt consciente, mais j’aime pas trop beaucoup bien jouer avec la vie des gens, pleutre que je suis.

Mais là j’ai la sensation que Pierre avait bien un putain de loup en face de lui et Pierre n’a pas voulu que je lui apporte quelque aide que ce soit, menacé qu’il se sentait par un monstre bien moins thrombolysable : la misère.

Et ça me fout gravement les boules.

Il est pas bien vieux, Pierre, il a même quasi mon age. C’est dire [Tout lecteur qui ne penserait pas «Ah ouais ça fait VACHEMENT jeune !» est susceptible d’être intubé au gravier.]. Il a déjà vu le loup. De très près. Deux fois. [Ok, moi aussi, mais pas le même …] Suite aux morsures de l’abject animal, il a eu des stents dans ses artères coronaires. Et forcément un bref arrêt de travail. Ce qui dans la tendresse de son milieu professionnel s’est suivi d’un licenciement expéditif. Ce qui tombait par un hasard malheureux pile poil à la désaffection de sa compagne qui s’est tirée.

Au fait les gars, comment il est suivi, Pierre, pour sa coronaropathie pourrie merci-l’hérédité-pas-de-bol ? Par un cardiologue, bien sûr, celui là même qui lui a placé des ressorts dans ses artères coronaires. Dans le centre de cardiologie interventionnelle le plus proche de son ex-domicile-en-dur et aussi de son actuelle tente de fortune en pour-l’étanchéité-et-le-chauffage-faudra-revenir. Plus proche ? Beaucoup plus proche. Délai avec pimpoms : 15-20 minutes, versus 35 et 45-50 respectivement pour les 2e et 3e plus proches, respectivement privé et public. Ah oui, j’ai oublié un détail : le centre dans lequel Pierre est suivi est un établissement privé. Ce qui ralentit le traitement paperassier social, peut-être, chais pas.

Pierre m’a parlé au bout du 15 parce qu’il avait mal dans la poitrine, comme l’infarctus mais moins intense, mais franchement suspectement quand même, au moindre rien, et qu’une bonne âme qui l’a vu grimacer a fait le 15. Il voulait pas m’embêter, Pierre. Il était gentil comme tout, au bout du fil. Il ne m’a semblé ni débile, ni complètement déraisonnable. Il a fait son calcul la peur au ventre, parce qu’il a un gamin auquel il ne souhaite pas d’être privé de son papa. Mais voilà.

Il est fauché, Pierre. Fauché, fauché. Il est en attente de l’aboutissement des démarches afin de bénéficier du déploiement d’aides lui exonérant tout centime en cas d’hospitalisation (loin dans le public, tant pis pour le «Time is heart» ; ou moins loin dans le privé, anyway). Le souci c’est que débourser 10 € représentant une part même infime des frais inhérents à une hospitalisation avec ultratechnicité etc, bah il peut pas. On est le 15 du mois, et il a moins de 10 € pour atteindre le 31. Il attend les aides. Les papiers sont sur les bureaux administratifs concernés. Y’aurait probablement moyen qu’il n’avance pas les frais, même pas un centime, le temps que la machinerie paperassesque de l’aide sociale traite son dossier. Mais il ne veut pas l’entendre, Pierre, parce que les dernières fois, il lui a fallu faire l’effort d’un avancement de thunes.

Vous voyez, Pierre m’a dit qu’il ne céderait à cette résistance à laquelle il s’astreint qu’en cas de sensation de mort imminente, pour pas faire un orphelin, et que oui il avait bien compris qu’il risquait de passer l’arme à gauche avant d’avoir le temps de faire le 15.

Parce que là il n’est pas sûr à 100 % de crever de sa maladie coronarienne dans la quinzaine qui vient ; par contre il est convaincu de crever la dalle si il dépense un euro de plus, même pour se faire soigner. Il a choisi le moindre risque.

Sympa, hein ?

À vrai dire j’en ai plutôt rien à carrer de savoir si oui ou merde c’est vrai qu’il aurait pu recevoir une jolie facture si infinitésimale soit-elle. Le fait est qu’il en est pétrifié. Donc au mieux, on a pas été, nous système de soins d’un soi-disant État-Providence, foutus de lui apporter la rassurante certitude du contraire. Au pire son calcul funèbre est épouvantablement perspicace.

Je pense que le prochain que j’entendrai psalmodier que «oui, y’en a marre de tous ces assistés» auxquels on croit faire l’aumône superflue de prestations sociales «alors que pourtant ils ont déjà quasiment rien à payer, alors si on les fait pas participer, ils vont estimer que c’est un dû», je vais lui vomir dessus, de manière réflexe.

De ma modeste expérience de terrain, et selon le principe de MacCain, les chieurs qui exigent un dû quelconque demandent quelque chose, et vite de préférence (une ambulance, un hélico, 100 balles ou un mars, et le sourire de la crémière) alors qu’à priori leur état n’est pas forcément des plus inquiétants. Ils ne déclinent pas poliment les diverses propositions de soin que leur fait le régulateur ; trop étouffés par l’abyssale misère qui est en train de les gober tous crus.

Pour les prochaines heures j’aurai des patates, du fromage, et du café dans l’estomac. À bon(s) entendeur(s) soucieux de parfumer délicatement le cuir de ses pompes, salut.

[Au pluriel parce que je m’engage à satisfaire les 5 premières demandes de régurgitations. Pour les suivants veuillez attendre le dîner. Merci.]

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6 commentaires pour Homo paupertate lupus

  1. Moineau dit :

    A reblogué ceci sur Idées en vrac d'une petite Moineauet a ajouté:
    Ah ça, l’éternel refrain sur « tous ces assistés »…

  2. Doña Juana dit :

    Et le serment d’Hypocrate , dans les cliniques privées , ils ne l’ont pas prêté ?

    • Smallbeef dit :

      Si, si, on a tous prêté le serment d’Hippocrate. Mais pas les administratifs de la CQ et autre qui sont chargés de gérer et établir les prises en charge et les droits et de facturer les actes hospitaliers… Et quand bien même le praticien travaille pro bono, le coût d’une coronarographie et de l’hospitalisation qui suit (GHS 05C04V), c’est entre12 et 20 000 euros… pour 259 euros d’honoraires du praticien. (CODE : DDQH015. LIBELLE : Artériographie coronaire avec angiographie de plusieurs pontages coronaires et ventriculographie gauche, par voie artérielle transcutanée).
      Un peu compliqué, mais Docadrénaline pourra vous expliquer tout ça.

      • Doña Juana dit :

        Merci , mais en dehors des codifications , je sais tout ça , hantant depuis près de 30 ans les cabinets médicaux et les hôpitaux avec ma sacoche de suppôt de Satan . Mon commentaire se voulait boutade et visait à souligner la distance sidérale qu’il peut y avoir entre les symptômes et la prise en charge du patient , vous avez développé pour moi , soyez-en remercié .

  3. jdegat dit :

    c’est toujours avec plaisir que je suis vos articles … corrosifs
    merci

  4. O Feu y plus d argent pour la sante dit :

    Et ce jour il est encore plus d’actualite parce que la medecine d’urgence n’a plus les moyens de fonctionner.
    Courage, continuer a travailler peut etre qu’un jour justice et sante auront le droit a un vrai budget bien pense et surtout, surtout bien depense…

    Juste pour info en Allemagne un medecin generaliste touche 65 euros par consultation et les urgences ne recoivent AUCUNE (NIE) bobologie pour le meme budget par service a taille de region comparable.

    OUI notre vehicule c’est bien un porsche et non c’est pas pour la frime, l’ambulance elle est toujours derriere ou devant, enfin c’est un autre vehicule, en general ils volent le vehicule des que plus de 10 km du lieu d’hospitalisation

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