Escaliers

A few weeks ago, j’étais en congrès dans la belle & aqueuse ville d’Amsterdam. Chassez donc de vos esprits ce calomnieux «Ah bah on imagine les vacances payées à fumer des pétards». J’y étais pour bosser, voyez-vous. À mes frais, limitant d’ailleurs sur place la compromission avec l’industrie pharmaceutique à 2 stylos + 2 pupiottes (loupiottes à pupilles) [les nouveaux venus sur ce blog sauront que je néologise volontiers d’autant que je sors de garde, ayant la flemme de me souvenir du terme exact, et que j’ai la parenthèse itérative] + 1 magnet pour le frigo. Nous avons même, avec des amis, poussé l’abnégation jusqu’à donner de nos propres personnes en participant à un travail de recherche pendant le séjour. Si si. «Ability in Bols-Vieux drinkers to-not-se-vautrer-la-gueule in Dutch stairs : does local alcohol prevent visit of the local trauma-center despite local architecture ?», comparant l’issue traumatologique escalieresque après absorption par de courageux volontaires (un confrère & moi) d’un breuvage suspect versus le groupe témoin principalement imbibé de bière.

Z’ont vraiment des trucs chelous, les planteurs de tulipes. On pérore sur les coffee-shops et les dames en vitrine, mais c’est taire deux particularismes ahurissants : le Bols-Vieux & les escaliers. Quand on sait qu’ils décrivent le premier comme, je cite : «Bols Vieux is een klassieker wat betreft de smaak, een vieux van kwaliteit zoals we van het merk Lucas Bols gewend zijn. De meeste mensen kennen Bols van de overheerlijke likeuren die ze maken, likeuren met fenomenale smaken en aroma’s» on ne mesure pourtant pas encore à quel point les échelles à moquette qui ornent l’habitat autochtone sont vertigineuses. Faut tâter le 8c en varappe ou être donneur d’organes volontaire, chez eux.

Bref. Après 3 semaines de délai synaptique, cette expérience architecturologique a fait poindre une métaphore dans mon ciboulot à 2h du mat cette nuit.

Si la vie, c’est comme une boite de chocolat [Théorème de Gump] ; la maladie, c’est comme un escalier néerlandais.

Et c’est là une des principales difficultés de la médecine d’urgence préhospitalière.

Mettons que l’état de «bonne» santé corresponde au premier étage, alors qu’à contrario la mort serait le rez-de-chaussée. Et qu’on ait 3 pieds. Le bon vieux trépied vital : commande électronique-plomberie-aération = état neurologique, cardiocirculatoire et respiratoire. J’ai déjà largement (je crois) causé du fait que les 3 marchent ensemble au sens où si l’un des trois dysfonctionne très gravement, ça ne tarde pas à dégoupiller ses 2 comparses ; sans compter tous les cas où le grand écart initial entre ces «pieds» n’existe pas et où on observe un triple partage-en-sucette vital.

Le souci, c’est la dynamique de l’affaire. La temporalité de la médecine d’urgence, surtout réduite à sa courte phase préhospitalière, rend délicate l’appréciation de la trajectoire empruntée par le patient dans ce foutu escalier. Or, le sens de la pente, ça compte beaucoup. Spapareil d’être en train de remonter tranquillou vers le 1er étage que de dégringoler vers le trépas. Si le mouvement n’est pas de grande célérité, on manque de recul, nous autres smuristes ça-fait-5-minutes-que-je-le-connais-et-dans-15-minutes-je-l’aurai-déjà-refilé-à-un-collègue, pour évaluer sur un instantané la tournure évolutive que prend le patient. On fait avec. On a l’habitude de passer pour des blaireaux parce qu’on peut pas dire si le patient «répond» au traitement qui a été injecté la seconde précédente, de s’évertuer à expliquer au déchoqueur chipotant pour accepter le patient que «ben non, là, je peux pas te dire si il est stable depuis qu’on l’a pris en charge, vu qu’il a été pris en charge y’a 10 minutes». Ne pas être mort en 10 minutes ou ne pas être guéri en 15, ça ne veut pas dire qu’on pète le feu ou qu’au contraire on va caner.

Du coup, quand j’ai l’occasion de voir un patient dévaler les marches sous mes yeux, perso ça ne me pousse pas à l’optimisme pronostique malgré le dégainage rapide de l’artillerie lourde. S’aggraver devant le SMUR c’est plonger.

~~~~~~~plouf-plouf-histoire~~~~~~~~

Ça se passe en fin d’après-midi, à l’automne, sous un beau ciel ensoleillé néanmoins pas foutu de réchauffer l’atmosphère glaciale (inférieure à 30°C) que nous autres sauveurs du monde à l’extérieur du cocon hospitalier devons affronter. Nous intervenons en renfort des pompiers pour du «médical» sans plus d’infos, au domicile d’une quadragénaire célibataire que nous appellerons «Aline». Chargés de matos-mumuse-SMUR, nous entrons dans sa maison.

Le chef d’agrès des pompiers se présente à moi, me déclamant les premiers éléments qu’il a pu recueillir, tandis que nos pas nous amènent dans sa chambre. Elle est étendue sur son lit, de corpulence normale, yeux clos, quasi-nue, se tortille peu mais suffisamment pour m’informer que ses 4 membres fonctionnent, respire sans signes de détresse ventilatoire et circule assez pour avoir le teint rose. De sa main gauche, elle se gratte une toison pubienne manifestement prurigineuse.

De prime abord, elle n’est pas sur les 3 dernières marches avant le trépas.

Mon collègue pompier me tend une note médicale ; et du coin de l’œil je constate qu’Aline retire vaillamment son bras droit alors que Vlad, infirmier smur-voïvode assoiffé de sang, convoite muni de son cath gris  la belle veine qu’elle arbore au pli du coude.

Réaction bien adaptée à la douleur : on est pas sur la 4e ni la 5e marche avant trépas non plus.

Voyons voir ce gribouilli doctoresque pendant qu’électrodes et perf constituent des accessoires mode tendance assortis à ses draps. Hmmm. Hmmm. Ok. L’histoire des heures précedentes se raconte devant mon neurone. La veille, elle a vu son médecin parce qu’elle avait mal à la gorge. RAS par ailleurs. Un doliprane et au lit. Le matin même, groggy, elle s’est reposée. Puis, jugeant que l’apparition de vomissements n’allait pas rendre agréable la reprise du boulot, le lendemain, elle a fait venir un médecin «qui lui, se déplace, LUI». La note médicale qu’il a rédigé détaille un examen clinique sans grande anomalie, une gorge rouge et 3 petits ganglions se battant en duel, pas de 2e épisode gerbinatoire, bonne tension, etc. Une ordonnance pour un traitement symptomatique et zou. La suite, c’est le pompier qui me la narre : rassurée, elle a proposé à une amie d’aller boire un verre en ville (ça désinfecte, c’est bien connu), l’invitant à passer la chercher en fin d’aprèm, «comme ça j’irai à la pharmacie et vers 16h je serai de retour, t’as qu’à débarquer vers 16h30». Sauf qu’à 16h30, la copine a sonné, sonné, fait sonner le téléphone, crié Aline pour qu’elle revienne de la pharmacie, en vain. Dépitée, elle a fini par composer le 15, qui a déclenché des pompiers dont véhicule de fracassage de porte au cas où. Le genre de plan où ça aurait fait cher en serrurier d’être restée papoter avec la pharmacienne.

Ça n’est pas tant le discret trouble conductif curieux sur l’ECG réalisé spontanément par l’externe qui m’a déplu. C’est la trajectoire. Dans l’escalier.

3 minutes après avoir tenté d’esquiver le cath gris de Vlad, elle n’a pas moufté quand j’ai voulu faire connaissance en partant sur un geste sympa : lui subluxer la mandibule. Or certes un gris ça pique, mais se faire déboîter la mâchoire aussi, beaucoup. Suffisamment pour que depuis mon externat je sache qu’il vaut mieux, lorsqu’on le réalise, positionner sa propre tête à l’abri de toute réaction motrice adaptée à la douleur à type de poing dans la gueule.

Aline descend méchamment les escaliers, donc.

Perdre plusieurs marches en 3 minutes, le tarif, c’est pim-pam-poum. Allons-y. Mode «Adré se réveille s’énerve : ON».

Aline oscille en descendant. Mochement. Inadaptée à la douleur. La main dans le slibard. Avec de petits mouvements de la bouche qui puent la stéréotypie de merde. Nuque souple. Ventile bien. Tape à 105 pour une température à 38,5°C sans défaillance hémodynamique. Tension je-sais-plus-mais-bien. Petit trouble conductif inconstant sur le tracé ECG. Bide normal. Arf. ET C’EST QUOI CES DEUX PUTAINS DE TACHES PURPURIQUES MINUSCULES SUR SON TRONC ?????

2 millimètres au max d’épiderme rouge pinard + fièvre + présentation qui fait très encéphalitique = alerte thermonucléaire => défractons le sac de matériel tout en réclamant un déchoc à la régul.

Préoxygénation. Pim remplissage. 2e voie veineuse de beau calibre en prenant soin de prélever un bilan dont hémocultures because on est pas dans la définition du purpura extensif fébrile mais j’ai comme la sensation qu’on va pas jouer à attendre d’y être pour taper sur du germe, pam charge antibiotique aveuglément smuristique mais pifométriquement impérieuse.

Pendant que les pompiers brancardent Aline vers leur véhicule, Vlad & moi y préparons l’étape suivante. Poum un tuyau après une petite induction, avec tout ce qu’il nous faut à portée de mains pour parer à l’éventuel vautrage hémodynamique qui risque de se produire avant notre arrivée dans 20 km.

La marche d’après, Aline la descend juste avant l’induction : on est contraints de mettre le saturo au lobe de son oreille pour avoir un beau signal, han-han-han la vasoconstriction périphérique de mauvaise augure s’installant au niveau des doigts. Le genre qui te fait tenir la noradré prête, pour quand ses surrénales seront plus capables d’en déverser assez dans son organisme.

Ça pue le conifère de fin d’année crescendo, cette affaire.

À raison d’un remplissage débuté tôt, de l’ordre de «Il est fini le salé ? Vas-y, remets en un autre» à chaque fois que Vlad m’en a causé, le pied hémodynamique d’Aline n’a pas eu le temps de descendre une marche de plus avant notre arrivée au déchoc. Malgré l’induction, le tuyau, et la flèche temporelle unidirectionnelle de sa pathologie. Le pied ventilatoire non plus. Quant au pied neurologique, spa-évident de dire que ton patient est mieux que comateux, une fois que tu l’as intubé-sédaté, m’enfin spapire. Pas d’extension des petites taches purpuriques.

Super, elle est stable alors ?

Non. Elle a été stabilisée transitoirement le temps du transport. Donnant le temps aux réas d’injecter allègrement le triple d’antibiothérapie aveugle que ce dont nous disposons en SMUR, dès son arrivée. Avant de dévisser sa tension.

Faire du ski dans les escaliers, c’est jamais bon.

~~~~~~plouf-plouf-syndrome post garde ~~~~~~~~~~~~

Zzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzz.

Advertisements
Cet article a été publié dans SMUR. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour Escaliers

  1. Doña Juana dit :

    Tu peux vendre le scénario à un réalisateur français , pas à un américain , ça finit trop mal…

  2. julien dit :

    bonjour, je n’ai pas compris : La patiente est morte ? Quel genre de maladie peut vous tuer comme ça ? Ca donne froid dans le dos

  3. Aya dit :

    Bonjour DocAdrénaline,

    Votre histoire très bien écrite. J’aurais cependant la même question que Julien – quelle maladie a pu tuer cette femme plutôt jeune si vite ? Le savez-vous ?

    Cordialement.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s