Jamais

Jamais. Adossée au siège du véhicule, pourtant distraite par la discussion, j’avais bondi sur le bouton «Imprimer» du scope tout en jetant un œil inquiet au patient. Suffit de prononcer ces mots là. On en voit jamais, de ces trucs là.

Jamais. Le régulateur qui vient en renfort de ses collègues pendant la pause méridienne, histoire qu’ils puissent aller grailler un peu, il ne sort pas en SMUR si y’a d’autres équipes dispo. Jamais, sauf là.

S’il est UN adage qui s’applique à la régul comme au SMUR, c’est qu’il ne faut jamais dire jamais. Jamais.

C’était une belle journée, comme aujourd’hui, mais en mieux. J’incarnais le renfort régulatoire du déjeuner ; ensuite il était convenu que je remplace un collègue en SMUR de 14h à 15h, et pour ce faire j’avais revêtu mes habits de lumière.

Le calme. 12h30. Pim. Premier-primo appel que je décroche. Jusque là, je n’avais eu à traiter que de rares bilans ambulanciers, pas bien méchants.

«Je vous appelle pour mon mari qui va pas bien.» Et comment à l’intonation de la dame, dénuée de panique mais empreinte d’un trouble palpable, tu sens déjà que ça fleure bon le départ d’une équipe. Minou minou minou, le chat noir. Les SMUR ont rien branlé de la matinée, mis à part 2 transferts bien sages, et clac, le truc qui embaume l’adrénaline dès les premiers instants, c’est sur ton casque que ça tombe.

Aie aie aie. L’impression ne fait que s’approfondir au fur et à mesure que les mots clés sont prononcés, entremêlés d’influences pifométriques alarmantes. Il a 47 ans, il fume comme une cheminée d’usine, il est rentré déjeuner à la maison, et la douleur thoracique le terrasse. À l’unisson sa dame et bibi déclament ces mots là : «Il est gris». Dont l’une avec un point d’interrogation. L’autre avec un point d’inquiétude.

Je clique le départ. Ça sera pompiers par carence d’ambulance privée, et SMUR d’emblée. Sans plus en savoir. Mais je veux savoir quand même.

Les quelques éléments supplémentaires recueillis me confortent dans ma décision de priver un de mes pairs de ses haricots surgelés. Ça fait 10 min que ça dure, ça serre comme un étau en plein centre du thorax, ça irradie vers la mâchoire, et le type est gris. La douleur typique dans le contexte typique des infarcts qui finissent mal : cette sale habitude qu’ont les hommes relativement jeunes à fibriller. Le trouble du rythme responsable de mort subite, ce bâtard.

J’ai même pas pris le temps de regarder qui partait, dans l’histoire. Mes yeux se lèvent. Mon collègue. Celui que je dois remplacer un moment plus tard. «Tu y vas» me dit-il. Le temps de bredouiller un truc comme quoi oui-mais-non-mais-oui-ok, en fait j’ai juste un transmission de régul à faire, précisément celle-là, mes pieds descendent les escaliers pour qu’à peine plus tard mes fesses ne s’avachissent dans le véhicule pimpomant.

C’est la fête. Au lieu de 4 d’habitude, on est 5. J’ai une jeune toubib qui m’accompagne. La pédagogie voudrait que je la laisse passer devant. Nan, pas à l’avant de la voiture, faut pas déconner. Enfin c’est ça où je lui vomis sur l’appui-tête. La pédagogie de bon docteur de CHU voudrait que je lui laisse mener l’intervention comme une grande, me contentant de jouer les inspecteurs des travaux finis & autres ailes bienveillantes. Ouais mais non. J’ai essayé. J’y arrive pas. Faut que je me les accapare. Du reste, ça n’est que contrainte et forcée que je parviens à lâcher les amarres qui me relient bien serrée à mes patients. Ma cadette de SMUR n’a pas de bol, l’histoire de ce patient je la connais déjà. Alors, au bout de 35 secondes, soit le temps de chef d’orchestriser en indiquant aux pompiers comment je souhaite évacuer le patient -brancard & aucun effort- et à l’équipe SMUR que d’emblée on met voie veineuse + morphine + scope + ECG, je reprends la parole. J’ai aucune patience. Elle pose des questions qui me paraissent superflues soit parce que j’en connais déjà la réponse, pour avoir eu le patient au téléphone quelques instants plus tôt ; soit parce que qu’est-ce qu’on s’en carre de savoir si il a 1 ou 2 g de LDL-choléstérol étant donné qu’il fait un infarct. À ma connaissance, ça se traite pareil.

Surtout qu’in fine, mes questions sont orientées. Quid d’un trauma crânien récent ? Un antécédent d’AVC ? Etc. Et de noter scrupuleusement les chiffres tensionnels mesurés aux 2 bras, quasi identiques, sur la feuille d’inter, m’adossant à ma propre cuisse droite. Écouter les axes vasculaires soi-même, parce qu’avant de jouer avec le feu, on ne laisse rien au hasard, fut-ce l’improbable baisse d’acuité auditive d’une jeune collègue qui n’a aucune raison d’entendre moins bien que moi.

Je veux le lyser. Parce qu’on est limite pour être rapidement sur une table de coro, au vu de l’heure, de la localisation, et des embouteillages. Parce qu’il a une si sale gueule que plus vite il reperfusera son myocarde, au mieux ça sera. Brrrr. Ce teint gris hideux. Gris bitume.

La délégation de responsabilités, le lâcher de lest formateur, ça sera pour une autre fois. Je sais, tenir les rênes si serrées, c’est le mal, pédagogiquement parlant. Si on ne m’avait pas laissé apprendre en me faisant un brin confiance, j’en serais pas là. Oui mais voilà : j’y arrive pas. Ça va pas assez vite, ça va pas comme je veux, c’est pas les questions que j’aurais posé, l’anticipation thérapeutique et du brancardage n’y est pas, et surtout : je suis une chieuse impatiente. J’explique tout ce qu’on veut mais pas moyen de regarder le patient et la situation de loin sans rien dire. No way. Y’en a qu’une, de mes jeunes consœurs, que je suis parvenue à laisser gérer ses inters sans trop m’immiscer. Parce que c’est elle, que c’est elle aussi une des nombreuses enfants spirituelles de Dark, mon mentor de réa.

Bon ok, aucune contre-indication à la lyse. Bouclette a déjà injecté l’aspégic, 250 mg IVD sviouplé, juste après que soit écarté tout signe de dissection et après avoir poussé la morphine qui elle s’en fichait de savoir si le mec disséquait. J’ai saisi le tracé ECG sortant du scope, ô surprise, un infarct. Magnifique. La médecine d’urgence est vraiment pleine de surprises… Même quand au téléphone on sent déjà la thrombolyse se profiler.

C'est pour ça que le monsieur il est gris.

C’est pour ça que le monsieur il est gris.

Ça tombe bien, ce tracé. Je voulais le lyser. Donc on va le faire.

Et pim. 2e voie veineuse, comme ils disent dans les livres, et pam metalyse, HBPM IV + sous cut, et clopidogrel per gosier. Que de mots compliqués pour dire «bouché => destop». Bouclette enquille.

«Allo ui la régul ?» un petit bilan, le brancardage qui va bien jusqu’au camion des pompiers, et shit.

Shit. En laissant le patient se faire escorter en lit à porteurs dans le véhicule écarlate, j’ai croisé une petite puce, d’exactement le même age que la mienne. Sa fille.

Y’a comme un bip négatif de réponse erronée qui retentit à la fin de chaque phrase que ma cervelle me suggère de prononcer. Qui fait «bup» plutôt que «bip». «C’est pas grave». Bup. «Tout va bien se passer». Buuup. «Ton papa va bientôt revenir à la maison». Buuuuuup.

Tais toi, Adré. T’en sais rien, peut-être qu’il va faire la fibrillation ventriculaire réfractaire, et qu’elle ne le reverra plus jamais.

«Tu es en quelle classe ?». J’ai trouvé que ça. «En CE2 ? Oh c’est bien, t’es grande !». Vas-y, rame, Adré, ça galbe le buste, l’aviron.

Faire sa fière qui sait détecter l’infarct au téléphone, se la péter de tout anticiper dans la prise en charge, se perdre dans des considérations de pourquoi-la-collègue-autant-diplômée-elle-fait-pas-aussi-bien-alors-on-la-laisse-pas-faire, tout ça pour se ramasser devant une gamine de 7 ans en balbutiant des poncifs débiles comme quoi c’est vachement bien d’être en CE2.

Bouclette a ce 6e sens. Elle est capable de sentir quand il faut m’appeler pour me sortir du pétrin. Y’a plus qu’à fuir dans le VSAB. Donner l’ordre de marche, défaire le bordayl des fils du scope & des perfs, activer les suspensions du brancard pour maximiser le confort du patient, voir les kilomètres défiler.

Il a fallu que j’explique à l’externe qu’on en voyait jamais pour que ça arrive. Un RIVA. Un vrai. Un beau. Le rythme qui atteste de l’efficacité du destop.

Rooooh Il Va Achemenmieux. RIVA.

Rooooh Il Va Achemenmieux. RIVA.

Jamais le toubib qui prend l’appel en régul n’a l’occasion d’imprimer lui même le tracé rimant avec reperfusion coronaire. Presque jamais. Souvent, par contre, je me laisse décontenancer par la présence d’un enfant sur une inter. Et toujours, je trouve un alibi pour ne pas m’occuper de la paperasse qu’il est impératif de traiter. Jusqu’à bloguer à l’arrache cette histoire plutôt que de traiter ces maudits 85 mails urgents.

Encore un post qui ressemble à rien.

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6 commentaires pour Jamais

  1. Jess dit :

    Fort. Prenant les tripes, et on respire encore plus mal quand apparait la poussinette.
    Jess

  2. Moietmonnombril dit :

    J ai un RIVA aussi cette nuit… Chez un nouveau né avec un cœur tout mal foutu 😦 courage pour la paperasse!

  3. cocotte dit :

    Ben moi je le trouve super ce post !

  4. Cazaubon dit :

    J’ai cru comprendre et je partage votre joie : l’essentiel a été fait comme il faut, le reste autour est un grand bordel, mais le patient a toutes les chances de bien s’en tirer.
    Juste une question :
    RIVA ?
    Retour Inattendu a une Vascularisation Acceptable ?
    Reprise Inespérée d’un ventricule autonome ?

  5. Mobitz2 dit :

    Je pense pas que ce soit une RIVA, c’est plus rapide d’habitude. Ca ressemble à un echappement jonctionnel en tout cas les ondes p sont pas vraiment visibles mais y’a beaucoup d’artefacts

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