Urticaire

Je suis furaxe. Et je sors de garde.

Ah je les vois déjà, les quelques-uns en train de préparer le popcorn à la lecture de cette simple introduction. Vous emballez pas, les gars, 1) Je n’ai pas attaqué le vin blanc ; 2) J’ai pas le temps ; 3) Ça fait tellement longtemps que j’ai les doigts muets du clavier que la maison ne saurait se porter garante de la qualité de la prose rageuse.

Il se trouve que ce matin, très tôt, j’ai en mode raaaaaaaaah lâché quelques tweets comme d’autres se font claquer les articulations en tirant sur leurs doigts pour passer leur hargne. En voici une rapide retranscription, pour ceux qui n’auraient pas d’addiction tweeteralle (ou ceux qu’auraient autre chose à faire que de suivre chacun de mes tweets) :

«Cher interne dans un service lambda… Une douleur thoracique typique et reconnue par le patient comme celle de l’infarctus, quand l’ECG montre un sus-décalage systématisé avec un miroir électrique, ça n’est pas « rien », et ton dosage de tropo on s’en tape. Bisous.» «P.S. Ne pas savoir, à bac + 7, est discutable … Mais ne pas demander sans délai à qqun susceptible de savoir (le 15 ?) : indéfendable. Kiss» «Et qu’on ne vienne pas me crier que je suis méchante, trop exigeante, vous comprenez ces pauvres choux mal encadrés …» «Quand le patient te dit que c’est comme l’infarct, il te le dit, non ? Suffit de l’écouter. À la base.» Puis quelques précisions en réponse à des réponses [faut suivre], et : «Leçon du jour : non le traitement de l’infarctus n’est pas le mépris, et le traitement de la douleur n’est pas le dosage de troponine.» «C’est con, je croyais pourtant que le métier de soignant impliquait de soigner les gens.» Enfin, à un tweetos (que je salue ! c’est pas contre toi, ce post, t’inquiètes !) me signalant que «Après, appeler le 15 depuis un service parce que « on ne sait pas » … Je ne sais pas dans quel hôpital tu seras bien reçu, hein.» j’ai répondu : «Un jour faut oublier la peur de prendre un soufflon parce que quand on est adulte on raisonne l’intérêt du patient. Point.»

Moi, énervée ? Nooooooon. En fait, jusque-là, ça allait. Le défouloir tweeteral faisait effet. Et puis un interne, s’improvisant avocat de la défense de son collègue que pourtant je n’ai pas nommément diffamé, et auquel je n’ai pas physiquement arraché les globes oculaires ni parlé puisque n’ayant pas eu de contact direct avec, a argué ça : «Lol c’est vrai que dire ou faire des conneries ça n’arrive jamais aux urgentistes ou smuristes.»

Et là, coite sur le plan moteur, ça s’est déchaîné dans ma tête pourtant post nuit blanche.

Le défenseur auto-inventé est probablement un type très bien avec lequel je partagerais bien des opinions, il n’a peut-être pas réfléchi, il sortait peut-être de garde lui aussi, voire venait de vivre une situation difficile pour un de ses patients avec un crétin d’urgentiste en face. Probablement. Mais n’empêche.

Le «lol» a sonné comme un WTF tu gaspilles 3 caractères dans un tweet limité à 140 dans ma tête. «Lol». «Laughing out loud». Sauf que ça ne me fait pas du tout rigoler.

L’hyper-résonance du non-argument employé après cet acronyme malvenu m’a fait passer au stade RAAAAAAAAAH.

Passons rapidement sur la véracité de l’idée «les urgentistes font aussi des conneries». Oui, bien sûr que les urgentistes nous faisons des conneries, et en prononçons. Des tonnes, même. Moi la première ! Est-ce un argument recevable ? À mon sens, non. C’est un des arguments les plus pourris qu’il m’ait été donné d’abhorrer.

Déjà parce que son émetteur semble confondre deux choses : erreur et faute. Loin de moi l’idée de disserter sur des notions juridiques en sortant de garde. Il faut lire ici ces mots dans leur sens «commun», celui qui ne nécessite pas d’avoir fait 15 années de droit pour être compris.

J’ai été outrée par une accumulation de fautes, avec une belle dose d’erreurs aussi, mais c’est vraiment le coté «fautif» de mon jeune confrère qui m’a abominée. L’erreur est humaine, comme dit proverbialement celui qui a la sagesse d’oublier qu’il aurait pu s’agir de son grand-père [pas celui pété de tunes et acariâtre, l’autre]. Ok, et donc les urgentistes ne commettent jamais de fautes ? Si. Dont moi.

Oui mais alors ?

Ben ça soulève une famille de lièvres qui font 250 kg/pièce.

Traduisons d’abord la situation en français.

Vous êtes interne (donc jeune médecin, mais médecin quand même) affecté dans un service hospitalier (mettons de la rhumato). Vous êtes appelé pour un patient qui a très mal. [Je fais volontairement cette phrase «nue» de plus de détail… ] Atrocement mal. Ce patient a pour antécédents le problème de genou pour lequel il est dans votre service, et une belle crise cardiaque (un infarct, quoi, roooh). Et il a mal, très mal …. dans la poitrine. Et vous dit «ça fait mal comme l’infarctus». Vous faites un électrocardiogramme (ou jetez un œil a celui fait spontanément par l’infirmière) sur lequel le tracé, très différent du tracé sans douleur d’il y a 1 semaine à l’entrée, est typique d’un infarctus massif. Quand je dis typique, considérez que c’est l’équivalent du raccourci intellectuel faisable entre «il y a des nuages, de fines gouttes d’eau en tombent, c’est mouillé sur le sol, on est en Bretagne [désolée, @UnDruide, c’est pour métaphoriser l’argument clinique de terrain] …» et «il pleut». Rappelons que vous avez à vos cotés un breton qui affirme qu’il pleut (le patient qui, déjà passé par cette douleur, dit que c’est identique à l’infarctus). Alors certes s’il faut commencer à donner du crédit à tout ce que disent les patients bretons, on a pas le cul sorti des ronces. Mais quand même.

Avant de faire pire, médicalement, humainement, éthiquement, que le jeune confrère incriminé dans mes tweets, va falloir vous accrocher. Pour vérifier que je n’étais pas dans un délire de spécialistes intolérants à la moindre expertise de confrères «normaux», j’ai soumis un résumé clinique à un panel représentatif de gens qui n’y pipent rien. À savoir mon mec (au réveil), ma gamine de 8 ans, et mon chat. Si si. Aucun des trois ne peut revendiquer le cursus médical qui vaut à n’importe quel toubib interne ou sénior le «respect» de ses décisions par l’infirmière qui a 30 ans de boutique, qui sait bien ce que ça évoque et que ça pue du cul du myocarde, et qui est sommée de fermer sa gueule et d’appliquer les prescriptions rédigées par le dieu-vivant de la médecine qu’elle a en face d’elle. [Cas non rare, mais ici heureusement pas cette notion].

Aux questions : «1) Tu en penses quoi ?», «2) Du coup tu fais quoi ?», & à la question bonus après exposition de 3 secondes chacun des ECG «de base» & «quand ça fait mal» du patient (sur un écran de smartphone) «3) et les 2 images, elles sont pareilles pour toi ?» ; les sujets interrogés ont répondu respectivement :

– 1 : «C’est un infarctus, non, ça craint, hein ?» / «Ben je sais pas mais c’est peut-être une grave problème du cœur !» / «Miaou».

– 2 : «J’appelle le SAMU, le cardio, le chef, ma maman ; je flippe ma race ; et on peut pas lui donner un doliprane ou quelque chose ?» / «Je fais le 15» / «Miaou».

– 3 : «Non» / «Non, sur cette image-là il y a des grands machins qui dépassent» / «Miaou».

Preuve s’il en fallait que mon chat est prêt pour passer sa thèse.

Voilà qui nous amène à la faute de compétence. J’ai une amie (qui se reconnaîtra et que ceux de mes lecteurs qui la connaissent reconnaîtront) qui ne supporte pas l’incompétence. Erratum, j’ai plusieurs amies dans ce cas. Dont une qui sera identifiée par certains sans aucun doute. Mon avis sur ce problème d’incompétence est plus modéré que le sien, en général. Et pour cause, j’aurais du mal à croiser le miroir si l’incompétence n’était pas, à mes yeux, permise dans une certaine mesure. J’estime qu’un médecin n’est pas censé être omniscient de la médecine. Mais penser «infarctus» quand le breton vous dit qu’il pleut, même un orthopédiste ou un expert comptable peuvent le faire. Du reste, il y pense, cet interne, à l’infarctus, puisqu’il fait doser une troponine (méthode consistant à placer dehors un pluviomètre afin de constater après plusieurs heures si oui ou merde il a plu). Malheureusement, au-delà d’être incapable de voir sur l’ECG le tracé livresque d’infarctus, il néglige le fait qu’un tracé se modifiant est par essence suspect, et surtout il ne traite pas. Traiter, dans l’infarctus, c’est faire en sorte que l’artère bouchée soit désobstruée en urgence absolue (notamment en confiant immédiatement le patient à un cardiologue dans un plateau technique adapté), refiler de l’aspirine, et saupoudrer de fines herbes thérapeutiques qu’il ne tue personne d’oublier. Donc donc donc …. Ne connait pas les signes cliniques et ECG typiques d’infarctus, ne fait rien pour traiter…. L’excuse de l’incomplétude de formation (il n’est qu’interne) ne vaut pas. Ça, c’est 0 à l’internat et retour en 6e année.

« Des grands machins qui dépassent ». La vérité sort de la bouche des enfants.

Un jour où j’étais interne en pédia, je demande à un externe de me calculer une des seules posologies exigibles au concours qu’il doit passer 15 jours plus tard. Celle du … paracétamol. «Je sais pas». Étonnée, j’apprends de sa bouche par la suite que «T’façon, je m’en fous, je veux faire médecine générale». Crétin. Alors que je n’ai pas encore eu le temps de dégainer ma batte de baseball, il complète : «Je veux m’installer en zone rurale. J’ai pas besoin de bosser ces trucs relou, les gens dans ce trou paumé ils ont pas le choix, ils ont besoin d’un toubib». Saint-Antoine a cessé ses cachotteries et j’ai verbalement mis son crane dans un état tel qu’il n’était pas loin de pouvoir donner ses organes. [Rassurez-vous, c’est le seul petit connard à m’avoir sorti un argumentaire aussi terrifiant de tous ceux que j’ai pu croiser.] Tout ça pour dire que la faute de compétences, à des points pareils, ne me parait pouvoir être imputable qu’à une deuxième faute : celle de j’en-ai-rien-à-carrer-du-patient-isme.

J’en rapproche 2 autres fautes : la faute bloubiboulga et la faute tennis.

La faute bloubiboulga c’est celle qui consiste, quand on ne sait pas, à ne pas s’en rendre compte, et/ou à ne pas prendre les mesures supplétives à sa propre incompétence. Il l’a malheureusement su, cet interne, qu’il ne savait pas. C’est lisible dans les quelques mots qu’il a tracé dans le dossier, assortis d’un point d’interrogation. De même que l’hypothèse grave, il l’a émise. Mais il a douté. Trop une bille pour être sûr. Soit. Mais pourquoi pas l’appel à un ami ????? Excuse facile : la peur. De se faire engueuler par le sénior d’astreinte / le cardio / le SAMU / mon chat ; de ne pas savoir primo, voire secundo d’avoir appelé « pour rien ». Et alors ???? Quel est le souci ? C’est plus grave quoi, un patient qui passe l’arme à gauche alors qu’il avait encore de beaux jours devant lui, ou se farcir un aîné acariâtre mais compétent ? Peut-on vraiment, quand on est professionnel, bac + 7, faire l’impasse sur le recours nécessaire à l’évaluation médicale fiable et ainsi la prise en charge d’un être humain, sous prétexte qu’on a la peur puérile que Maman gronde qu’on ait encore fait caca à la culotte d’avoir eu peur du loup ? Vraiment ? Comment la fierté, l’impossibilité de dire «oui oui» en fermant les écoutilles le temps de se prendre un savon par l’éventuel blaireau mécontent d’avoir été alerté pour des symptômes suspects, peut justifier l’idée de laisser crever le patient desdits symptômes suspects ? Vous vous imaginez, vous, expliquer à la famille d’un patient mort dans la douleur (en plus) prématurément, que «oui bien sûr je l’ai pensé que ça pouvait être grave, mais vous comprenez le chef la dernière fois il m’a traité de mauviette quand je l’ai fait lever en pleine nuit, alors oui j’ai 25 piges passées et je me targue d’avoir le droit de prescrire, mais là vous comprenez j’ai pas osé l’appeler». J’essaie, même en pleine nuit, de ne pas prendre de haut toute sollicitation d’interne / infirmière / aide-soignante / etc, qui affolé, m’appelle pour un patient qui de prime abord n’agonise pas. Cependant ça doit m’arriver, d’être odieuse. Mais je peux vous jurer que quand ils veulent, ils peuvent. Et ils l’obtiennent, la réassurance / le renfort / la réponse à leur question concernant tel signe clinique. Faut arrêter avec cet argument de «han mais ils ont peur» à toutes les sauces. J’ai été interne. Et externe. Dans la vraie vie. J’ai majoritairement eu des chefs qui aimaient dormir, caractériels de surcroît. J’étais peut-être pas pleutre, médicalement, allez savoir. Peut-être que je connaissais mieux mes limites ; m’enfin mes cours, ça m’étonnerait, pas jusqu’à tard. N’empêche que quand j’avais un patient qui m’inquiétait, mais bon sang, je les réveillais, les gars, pas de pitié ! Et en général je réveillais le réa de garde + mon chef, quitte à ce que ça soit par excès ! J’avais trop peur, moi aussi ! Peur pour le patient !!!! DONC : argument bidon. C’est pas du courage que de ne pas vouloir en être réduit à contempler les conséquences envisageables de son inaction, ou celles de l’absence de maîtrise de ses propres limites. La voilà, l’inexcusable faute de prudence.

Non et puis la faute humaine, merde. Il a mal. Mettons qu’on soit persuadé qu’il a mal parce qu’il est tombé et que c’est pas grave. Mais il a mal. Très mal. On le soulage, bordel de bordel !!! On a pas fait médecine pour regarder les patients gueuler de douleur, leur dire «je vous marque une prise de sang, hein !» et repartir se coucher pendant que le patient, non seulement se voit mourir, mais en chie de douleur. J’ai rédigé, dans ma jeunesse, des prescriptions d’analgésie aussi pathétiques que celles que je constate souvent dans les dossiers de mes cadets. Ouaip c’est sûr qu’un demi-doliprane pour une fracture ouverte, c’est léger. Ça fait sourire. Voire râler. Mais dans l’intentionnalité, ça n’a aucune commune mesure avec le fait de ne prendre AUCUNE mesure thérapeutique (ni médicamenteuse, ni non médicamenteuse) visant à réduire la douleur pourtant décrite comme intense par le patient. Et je rappelle ici, pour les quelques internes qui me liraient, qu’en dehors des douleurs neurogènes ou de douleurs complexes carcinologiques (et encore …), il n’y a pas de douleur aiguë qui ne puisse pas être soulagée, ne serait-ce qu’en très grande partie, par des moyens thérapeutiques usuels. [À l’époque @nfkb & bibi avions commenté en ce sens un article joli mais naïf et par conséquent dramatique, comme j’aurais pu l’écrire quand j’étais jeune interne, sur le blog d’un interne. Je constate en voulant insérer le lien que les commentaires ont été supprimés.] Il n’y a que des gens qui ne savent pas prescrire les antalgiques, faute d’une formation adéquate ; et des situations qui n’aident pas (balancer 15 mg de morphine IVD sans possibilité de surveillance infirmière, d’oxymétrie de pouls, d’antagonisation éventuelle et d’oxygénothérapie, chez un patient qui n’en prend jamais, c’est pas couillu c’est pire… pourtant avec ces précautions on le ferait bien plus volontiers). Sous-traiter la douleur, c’est dommage, et certains vous diront que c’est gravissime. Je me réserve ce mot pour désigner l’attitude consistant à ne pas prendre en charge DU TOUT la douleur. Nada. Que dalle. Même pas un suppo de doliprane pour bébé à un mec de 85 kg ni une compresse d’eau fraîche à appliquer sur la peau. C’est pas juste médicalement nullissime. C’est inhumain. Et si on sait pas prescrire un antalgique ? Ben on demande à ceux qui savent. Même à 3h du mat.

En plus de faute humaine n°1 qui est celle sus-citée d’omettre que notre premier rôle de médecins c’est de soulager nos patients, on a ex-æquo en termes de zéro absolu de la conscience éthique : la faute d’écoute. Du patient. [D’où le «faute tennis» : double faute. Je sors de garde. Me cherchez pas sur les jeux de mots.] Ça va avec. Ne pas le soulager ni le tenter, c’est une manière de lui montrer de façon désinvolte qu’on a même pas entendu sa plainte douloureuse. On a entendu «thoracique» alors genre on a une réflexion diagnostique autour de l’ECG, tracasserie intellectualo-médicale culminant en dessous de rien, n’aboutissant d’ailleurs à aucune décision thérapeutique autre que l’attentisme involontairement équivalent à «ça passe ou ça casse» ; mais faut clairement ne pas avoir entendu «douleur» pour ne pas, ne serait-ce qu’empathiquement, être tenté de la soulager ; et n’avoir absolument pas écouté pour ainsi y avoir été sourd. Si à l’écran de mon ordi s’affiche, à 3h du mat, un message d’erreur alarmiste chelou, et que je suis trop dans le pâté pour prendre en considération, et bien après tout je m’en branle ! Ça n’est qu’un ordi ! Je vais me pieuter sans même en lire le détail et le lendemain je demande à mon frère ! M’enfin un être humain, qui dit avec tous les trémolos de la confiance qu’il accorde à votre port de la blouse blanche, «Docteur j’ai très mal» (peu importe ici où et comment ni pourquoi, à la limite) (oui les patients, d’autant plus qu’ils sont dans une détresse vitale / douloureuse intense / psychique aiguë / etc, vous affublent de «Docteur» alors même qu’ils vous connaissent comme étant l’étudiant de 2e année de médecine et sont neurologiquement parfaits, à 3h du mat), quand le type [et si je veux je rajoute encore 12 parenthèses dans la phrase, me cherchez pas, j’ai pas dormi] (je dis «le type» parce qu’au-delà de sa qualité de «patient» et de la votre de toubib, c’est un humain et vous aussi, bordel) vous sort ça, n’est-il pas pour le moins curieux d’y réagir en un «on va vous faire une prise de sang, allez, bonne nuit» et de se casser ? Le 2e effet kiss-pas-cool de cette surdité brutale à ce que dit le patient, c’est que ce patient, il l’a donné, le diagnostic. D’emblée. «Ça fait mal comme l’infarctus». Ce qui même si ECG normal justifie d’instaurer un traitement antalgique et à visée tu-vas-pas-faire-ta-maligne-la-coronaire-je-te-vois et de mettre en oeuvre une prise en charge adéquate.

Il m’arrive d’être bigleuse devant un tracé ECG. D’être sourde à une plainte d’un patient. D’être idiote dans mon raisonnement. Souvent. Parfois les 3 à la fois. Il m’arrive d’être conne par pêché d’épuisement. Il m’arrive d’être imprudente. Si vous saviez, chers tous potentiels appelleurs du 15 un jour où je taffe, tout le potentiel de merdoiement que je sais déployer à l’occasion… Mes pauvres, ne croyez pas vous en sortir en évitant soigneusement mes jours postés et mon département ! Les autres aussi, ils chient dans la colle, souvent. [Sauf toi à qui je pense. Et toi, et toi, aussi.] Grosso merdo vous encourrez statistiquement un risque de tomber au mauvais moment avec n’importe lequel d’entre nous. Plus ou moins sévèrement. Pour autant, je crois qu’il est sain, pour ceux qui ne sont pas situés dans une de ces horreurs spatiotemporelles là, aux mêmes moments, de s’indigner pour le patient. Parce que s’indigner ça n’arrive que quand le sort du patient vous tient à cœur, d’une part. Parce que s’indigner c’est prendre soi-même un claque de la connerie des autres, mécanisme qui permet d’apprendre comme par vaccination et rappels éventuels les différents écueils dans lesquels il est périlleux de choir ; pas seulement à partir de ses propres âneries mais celles des confrères, multipliant ainsi les tapes préventives dans nos têtes à chacun. Donnant du grain à moudre intellectuel, l’indignation génère la prévention de récidives, pour sa propre pratique et pour celle de nos collègues, de concordance de fautes & d’erreurs par l’application mentales voire institutionnelles de mesures permettant de les éviter. En ne critiquant jamais rien, fus-ce au prétexte que la perfection n’est pas de ce monde, je doute que la seule augmentation de l’entropie dans le système soit à l’origine d’améliorations … Et ce quel que soit le référentiel. J’ai pas hurlé sur cet interne. J’avais autre chose à faire, de bien plus vital et urgent. Fort est à parier que ça ne soit pas un mauvais bougre jusqu’au bout des doigts ; simplement un jeune toubib un peu grisé par ses nouvelles prérogatives, malheureusement trop surmené pour avoir connecté le neurone droit et le neurone gauche, voire aussi formé de façon insuffisante (la faute à qui ?) ; qui lorsqu’il apprendra les conséquences de ses actes (et non actes) s’en morfondra sincèrement. Ou bien c’est un ptit con sous la forme pure. Y’en a. Peu, mais y’en a. Cf celui qui considère que rien ne pouvant contrarier son projet professionnel, il n’est pas nécessaire qu’il sache, de mémoire, dire à la mère d’un gosse de 10 kg fébrile qu’elle peut lui administrer un suppo de 150 mg de paracétamol, ni même avoir l’idée de l’option-B-en-cas-d’oubli-de-poso : «donnez lui en pipette jusqu’au trait « 10 kg »». Tellement c’est un petit con. Je l’ignore. Je sais juste que j’ai vu autour de moi des petits cons devenir de bons toubibs, malheureusement parce qu’ils ont pris des claques, soit réalisant leurs propres erreurs, soit se les faisant insuffler dans les bronches si fort que ça les en a marqué, soit percutant vertigineusement que tel drame arrivé à tel patient de co-interne/externe/chef aurait pu advenir à un de leurs patients tant ils avaient commis les mêmes fautes que narrées dans le drame. Honnêtement le seul intérêt que j’avais à tweeter ces quelques lignes ce matin, hormis l’exutoire que je peux trouver ailleurs, c’était cette pichenette-là, à la manière de «Hey, les jeunes, faites gaffe. Ça craint.» Oui, il y a une sorte d’impériosité à vouloir répandre maladroitement un «Plus jamais ça», anonyme, dans ces tweets comme ce post, auprès de la modeste audience que je peux recueillir. La fatigue aidant à croire qu’ils pourraient par magie participer à changer l’évolution naturelle d’un p’tit con d’interne (/externe) ou deux, déviant leur train évolutif du terminus «vieux con de toubib».

Parce qu’un vieux con, c’est un p’tit con qui a vieilli sans entrave, et c’est vachement plus dangereux qu’un petit con. Mon avis. La bonification tardive, mythe ou réalité ? On en parle ? 😉

«Lol c’est vrai que dire ou faire des conneries ça n’arrive jamais aux urgentistes ou smuristes» = non argument absolu. Sans rancune pour son auteur.

[Mes propos sont excessifs, catégoriques, péremptoires, pleins de préjugés : oui, je sais. Merci. <3. Le jour où ils ne le seront plus, mettez-moi dans un scanner fissa. Et sinon, pour la psychanalyse : je peux pas, c’est trop ruineux. Alors je blogue crevée, dénuée de recul et de retenue réflexive.]

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20 commentaires pour Urticaire

  1. Françoise dit :

    ben qu’est-ce que ça doit être quand t’es pas épuisée au sortir d’une garde ?!!… Tout à fait d’accord sur le fond… Pas une raison pour oublier mes croquettes. Miaou.

  2. wain" dit :

    introduction mensongère : il y avait largement matière à prévoir le pop-corn !

  3. zoralie dit :

    Moi Adre, je sais que tu as raison. Les colères sont légitimes. Les patients ont besoin que les médecins se passent mutuellement des savons. ❤ Et arrête de t'excuser tout le temps. Syndrome de l'usurpateur quand tu nous tiens. Ps: pour la.psychanalyse, je te fais un prix d'ami.

  4. zoralie dit :

    Chère Adre, merci ! C’est normal de ruer dans les brancards des confrère en devenir bordel de merde ! Les craintes des médecins pour leurs egos ne doivent pas dépasser la touille de la mort d’un patient. Les patients devraient pouvoir compter sur plus de DocAdreStyle. MD. Non mais. Et arrête de t’excuser d’être en colère. C’est sain d’exprimer ses colères. Ps: pour la nalyse, je te fais un prix.

  5. Doc Okita dit :

    Mais au final le patient comment va-t-il ??

  6. Doña Juana dit :

    Pour la psychanalyse , garde tes sous , elle ne pourra qu’aboutir à la conclusion que TOUT EST DE MA FAUTE … Puisque ce que je ne t’ai pas transmis génétiquement , je te l’ai inculqué . Le pire , c’est que j’en suis fière , que je bois du petit lait quand ta hargne fustige la connerie , sans t’embarrasser de circonlocutions (con)fraternelles . Le plus souhaitable de toutes façons serait que le jeune assassin lise ton billet , se reconnaisse , et se prenne un bon électrochoc aux vertus rédemptrices . Hic et nunc . Amen .

  7. Cazaubon dit :

    J’espere que le patient n’a pas trop pâti de cette histoire.
    Dans votre post, trop de mots pour démonter le « 

  8. Cazaubon dit :

    J’espere que le patient n’a pas trop pâti de cette histoire.
    Mais dans votre post, trop d’honneur fait au non-argument… Trop de mots.
    On n’excuse pas l’incompétence des uns par les conneries des autres. Point.
    Sinon on sombre.

    PS: je ne milite pas pour le pilori. La remontée de bretelle n’a pas a être publique et nominative. Mais elle doit avoir lieu.

  9. Smallbeef dit :

    Si j’ai retenu un aphorisme fondamental de mes « maîtres », c’est : « Mieux vaut passer pour un con que finalement prouver qu’on l’est ». Tellement vrai, surtout quand finalement c’est le patient qui risque de pâtir de notre orgueil malvenu.

  10. Fanny dit :

    Merci de cette indignation hein ? (de la part de tous les patients et futurs patients potentiellement confrontés à des douleurs thoraciques intenses en face d’un externe apeuré…

  11. Titi dit :

    Bonsoir , merci pour indignation .Quand est-il du patient ????

  12. Han je l¹avais pas lu mais j¹ai envie de lui péter la tronche à ton incompétentŠ Je supporte pas l¹incompétence, je t¹avais dit non ? 😉 Des bisous !!

  13. fredledragon dit :

    tu pourrais nous faire un abstract please, parce que c’est un chouilla long 😉

  14. Tailla dit :

    ça me rappelle une situation vécue il n’y a pas longtemps. L’interne qui m’appelle au milieu de la nuit car -je cite- : « là je suis en train de gérer un infarct avec le cardio (ndlr au téléphone), ya 3 autres entrées j’te laisse les voir j’ai pas le temps » … Petite précision je suis dans un periph perdu pas de coro/usic/même pas un cardio sur place… en gros la seule chance du patient c’est que bibi le mette dans une ambulance et roule avec. D’ailleurs j’appelle jamais mon cardio si infarct : je roule!
    Et donc, le petit patient de 40ans avec un antérieur étendu était en train de sécher depuis plus d’une heure trente dans mes murs s’en que j’en sois au courant et sans n’avoir rien reçu (pas même un antalgique). Tout juste le diagnostique venait d’être évoqué (je précise, comme dans ton histoire, l’ecg était typique). Et donc le temps de vérifier je ne sais quoi, finir je ne sais quoi, appeler le cardio, tenter de faxer l’ecg, ça marche pas, je réessaye….
    Finalement heureusement qu’il y a eu d’autres entrées….
    Et je précise, je ne suis pas ceux qui font peur quand on les appellent 😉

  15. Rosalie dit :

    La peur de se faire engueuler ?
    Quand j étais externe en viscérale lors d une greffe hépatique avec un chirurgien pas trop rigolo et une panseuse ….hum….hum…assortie au chir…. j ai oublié de me laver les mains avant de m habiller.
    Cet épisode venait après 2 chutes de gants stériles et une déchirure de casaque, soit pas vraiment au bon moment….
    J ai hésité entre me faire re-engueuler par la panseuse ( et le chir si il se rendait compte qu il y a un externe dans la salle) ou faire comme de rien et suivre le bloc…
    Là j ai vu ma vie défiler et surtout les conséquences cataclysmiques d une infection sur greffe hepatique… J ai donc décidé d avouer à la panseuse…. Qui m a alors tranquillement sortie une brosse, des gants ( 3 eme paires), une casaque, et même pas une mini engueulade de rien du tout.
    Depuis je suis urgentiste/smuriste-qui-ne-fait-jamais-d-erreur, et même si je râle (souvent) et grogne ( parfois) mes internes savent que je ne leur en voudrai jamais de poser une question meme nulle, mais que je serai très tres fâchée qu il fasse une grosse boulette  » parce que ils ont pas vu/su/écouté/réfléchi/voulu m appeler ».

  16. Fleur dit :

    et bien moi, ça m’évoque un python qui digère un éléphant ;-)!

  17. InsURGé dit :

    Echoué ici après 30 clics et « passerelle DESC Urgence réanimation » dans le moteur de recherche Google je reçois une ptite bouffée d’air frais , comme une brise de conscience dans un monde d’inconscients – mais bien vivants ceux là et bien plus dangereux- , et y goute une cuillère de bon sens avec une sauce à la prose PENNAC..
    On s’écoute et on se comprend entre Urgentistes de vocation, mais qui nous écoute?
    Vraiment
    Urgentiste/Spécialiste Urgentiste/Administration Urgentiste/T2A… les matchs continuent

    • Jph Amasap dit :

      Qui nous écoute… ? Un petit médecin généraliste (et certainement d’autres qui n’ont pas laissé de trace) qui est également tombé par hasard sur cette page. DocAdrénaline est réputée sur le Web mais je n’avais jamais pris le temps de venir voir. J’ai été ébloui. Cela m’a rappelé mes années d’internat. J’ai fait partie des premiers Internes de médecine générale, IMG comme on disait (pour ne pas dire IMC). Cela m’a rappelé de mauvais souvenir où je me suis fait souffler dans les bronches par l’anesthésiste de service pour l’avoir réveillé. J’admets, que c’était pour une connerie, mais le problème que j’aurais géré sans problème pour un adulte touchait un nourrisson. À chaque fois que je repense à cet épisode traumatisant, car l’humiliation a été publique, je pense que j’ai eu raison. Comme vous le dites si bien la vie d’un être, que ce soit un adulte ou un nourrisson, ne peut pas passer avant notre peur du traumatisme à vie. Je continue, à emmerder les spécialistes sur des conneries lorsque je ne suis par certain ou lorsque j’ai un doute même sur une pathologie ou un traitement. Ne me soufflez pas dans les bronches si ma prose en caca-proute-proute mais je n’ai jamais, au grand jamais été doué pour ce genre d’activité.

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