Verveine

À l’instar de Verveine fondant sur sa proie, il arrive que l’homme se jette précipitamment sur sa pitance. [Verveine est le prénom qu’à trouvé ma gosse pour désigner notre nouvel animal domestique]. Cependant, contrairement à la sauterelle, le steak se rebelle parfois. [Oui, Verveine est une mante (religieuse soi-disant). Le jeu de mots est copyright ma gamine, preuve de la lourde hérédité jeu-de-mots-esque qu’elle porte aux tréfonds de son ADN. Oui nous avons une mante, tout comme j’en avais une quand j’étais petite, et l’enfant la nourrit de sauterelles qu’elle saisit vivantes avec un art certain, lâchant ces dernières dans la boite transparente servant de domicile à Verveine. Ceci nous permet d’assister à la chasse de la bestiole, ressemblant à celle d’un chat. Je propose aux gnagnagna qui nous qualifieraient de sadiques de songer aux conditions dans lesquelles est élevé le bétail dont ils mangent les bébés. Et toc. Une mante qui dévore une sauterelle, c’est la nature, et par conséquent, c’est choupinou.]

Bref.

J’ai un collègue qui définit la régulation comme l’art de savoir envoyer un SMUR quand cela n’est pas nécessaire et de ne pas en envoyer un lorsque la situation le requiert ; je lui dédicace ce post (ce qui lui fait une belle jambe étant donné qu’il ignore ma bloguesque identité secrète) : c’est lui qui ce soir là, nous déclencha.

Sur l’informatique embarquée y’avait juste écrit «agité, tout rouge». Si bien que j’ai cru à une daube. En vérité c’était bien de la viande, mais du bœuf. Comme quoi se faire couper les roubignoles peut agacer l’animal.

Ça roulait vachement bien, pour aller à Bledouilli-Près-Des-Sempiternels-Bouchons. Vous vous en carrez peut-être, mais un jour je fusillerai votre moral en vous narrant comment les sempiternels bouchons proches de Bledouilli peuvent participer à bousiller la vie d’une famille entière. Ça roulait tellement anormalement bien qu’on se l’est dit, avec l’ambulancier du SMUR, avant d’arriver sur place. Nous sommes entrés dans la résidence dont le portail était ouvert, nous sommes garés, les pompiers juste derrière nous faisant de même.

Nous l’avons vu. Je me suis tournée, j’ai gueulé un truc (genre «l’O2 ! L’ambu ! Le sac !») aux pompiers & à mon équipage SMUR, et j’ai couru. Oui, vous avez bien lu, j’ai couru. Alors même que ma religion me l’interdit. Ouais ben là, j’ai fait une exception.

De loin on le voyait gris, mais en fait il était bleu. Il était debout, dans le jardin de la résidence, se tenait à une rambarde, et il était moche comme un type qui va crever. Et qui le sait, de surcroît.

J’ai foncé derrière lui et j’ai tenté de lui faire une Heimlich. Échec. J’ai d’ailleurs appris par la suite qu’il avait tenté de s’en faire lui-même, sans plus de succès, la preuve. Mon infirmier, arrivé à une vitesse assez fulgurante pour son gabarit [1) j’ai d’autant plus de plaisir à écrire «mon» infirmier que je sais que ça agace ceux qui n’ont pas fini de s’étouffer à l’idée que je nourrisse une mante, et qui n’ont toujours pas compris que mes co-équipiers me désignent comme «leur» docteur d’une part, et que d’autre part je dis «mon» et pi c’est tout. 2) A rapprocher de l’étonnante vélocité de Violette Retancourt, lieutenant ascendant armoire à glace chez Vargas]. Retanlong (on a qu’à l’appeler comme ça) a laissé choir le sac SMUR et a tenté la manœuvre à son tour. Trois fois.

«C’est plus la peine» ai-je dit en tenant l’homme qui était en train de s’affaisser. Arrêt hypoxique.

Quand j’ai relevé la tête après avoir fini d’accompagner la chute de l’homme (arrêt hypoxique + trauma crânien, ça le faisait pas), un des pompiers était arrivé. Les autres couraient encore avec le matos à quelques mètres de nous. Je l’ai saisi et l’ai collé au massage. Cela fait, j’ai ouvert le sac, saisi la poche intubation, et en l’ouvrant j’ai senti l’ombre du reste des troupes. Mon ambulancier m’a proposé de préparer (l’intubation), voyant que j’avais pécho la poche. Ne lui laissant pas finir sa phrase, j’ai décliné, «j’me débrouille», lui demandant plutôt de brancher l’oxygène sur l’ambu. Avec une douceur dans la voix de type «l’ambuuuuuuuuuuuuuuu !!!!! Branchez l’O2 sur l’ambuuuuuuuuuuu !!!!!» x 90 décibels. Tout en délivrant quelques autres directives, dont celle de positionner à ma portée une aspiration fonctionnelle.

Le pompier qui massait depuis 15 secondes a eu l’air de s’inquiéter de si oui ou non je voulais qu’il interrompe le massage, pendant que maintenant placée à la tête du patient, j’en ouvrais le gosier. «Pas la peine. Continue le massage. J’te dirai».

J’ai armé le laryngo, l’ai introduit dans le bec du monsieur, tracté pour voir sa glotte, et de la pince qui patientait dans ma main droite, j’ai saisi le large morceau de steak qui obturait complètement la trachée. Saleté de bœuf.

J’ai chopé l’ambu blindé d’oxygène qui était à ma droite, calant bien le masque sur le visage de l’homme, et demandé au pompier d’arrêter de masser. 5 insufflations. C’est pas, c’est plus les recommandations, et je m’en tape comme du profond problème posé par l’emploi du possessif pour désigner des co-équipiers. «On reprend le massage». Avec un nouveau pompier, arh la machine bien huilée du massage cardiaque avec relais à chaque interruption programmée, ça m’émeut. [Non j’plaisante. Ça ne m’émeut pas, c’est juste que c’est beau, quand ça roule parfaitement comme cela.] [Quand les pompiers sont bien gaulés, c’est là que ça m’émeut.]

La vision de mon pauvre externe qui se débattait avec les câbles de son scope m’a fait sourire. Tellement je m’en cognais, du scope. J’ai fait interrompre le massage au bout de 30 secondes [fuck les recommandations] pour ventiler à nouveau une paire de fois. Et de faire reprendre le massage. 5 secondes. [adieu les recommandations]

Il a bougé. J’ai fait arrêter le massage encore, insufflant encore un peu d’oxygène pur, profitant qu’en tenant l’ambu plaqué sur son visage je pouvais checker son pouls du bout de mes longs doigts graciles [j’aurais bien brodé sur mes longues jambes galbées mais l’intégration de ce détail anatomique ne trouvait aucune crédibilité dans ce récit]. Un bon pouls bien frappé. Et une ventilation spontanée en prime.

«Monsieur, monsieur !!!!!» toutes les 10 secondes en continuant de le ventiler, ou plutôt en servant généreusement en oxygène ses propres mouvements ventilatoires. Jusqu’à ce qu’il ouvre les yeux. Je lui ai collé un masque haute concentration en veillant à ce qu’il persiste à remonter la pente vers nous. Il émergeait peu à peu. Je l’ai fait mettre en PLS, songeant qu’il serait judicieux qu’il ne gerbe pas dans ses voies aériennes le peu de steak qu’il avait su orienter judicieusement vers son estomac.

J’ai confié à l’externe le recueil de paramètres vitaux chiffrés, et à Retanlong la stimulation et la surveillance du patient. J’ai rejoint un des pompiers vers l’appartement du monsieur, qui donnait sur le jardin, tout en composant le 15.

Une identité. Si j’avais une identité à refiler à la régul, ça serait pas mal. Pendant que le pompier mettait la main sur un portefeuille, je me retenais de prendre en photo ma découverte. Une assiette. Avec un steak bien cuit dedans. Coupé en 3. Initialement, en 4, mais le quart manquant était désormais au bout de ma pince, dehors. Un steak de 25 cm sur 15 cm, en 4. Voilà voilà voila.

«Mais il est conscient maintenant ?» m’interrogea, incrédule, la voix de ma régulatrice, qui semblait douter qu’un arrêt hypoxique sur fausse route [NDLR = sans AUCUNE réserve en oxygène, donc, soit bien plus mal barré que l’arrêt sur fibrillation qui aurait moyen d’être défibrillé immédiatement] puisse être parfaitement conscient et non pas comateux au décours de l’extraction d’un quart de steak de son gosier ; tandis que je lui rapportais les détails de ce qui était allé plus vite que la musique, une des plus brèves réanimations de ma jeune vie de smuriste éleveuse de mantes.

Le doute consœurternel fut levé à l’instant où elle ouït la voix du patient qui récitait sa propre date de naissance.  Ce qui n’aurait probablement pas été possible si les sempiternels bouchons avaient gêné notre passage pour atteindre Bledouilli, ou si le collègue nous ayant déclenché avait hésité à le faire devant les hurlements des voisins. Alors que pourtant, les hurlements de voisins, c’est pas forcément synonyme de SMUR. Sinon 1) faudrait 15 fois plus d’équipes par département ; 2) y’aurait une VL H24 campée en face de chez moi.

Enfin tout ça pour dire que le steak, c’est comme le lapin, c’est profondément méchant. Et que si les grands prédateurs se jettent sur leurs proies, il s’agit de la chasse et non de la déglutition. Chose que l’homme moderne, dont le repas n’est plus apte à prendre la fuite mais peut malgré tout se rebeller, a tendance à oublier. Le fond de la bouche est en effet, avec l’autoroute, un des endroits où le contresens est souvent fatal. Spapourien qu’on appelle ça le «carrefour» aérodigestif.

Plouf plouf.

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7 commentaires pour Verveine

  1. LaurenceL dit :

    Moi j’dis que c’est un des meilleurs récits de DocAdré. Qui finit bien en plus (pas pour le steak). Bravo !👏👏👏

  2. Doña Juana dit :

    Il avait de la barbaque dans le gosier , ET un cul bordé de nouilles !!!

  3. oranjumo dit :

    Bien mâcher ou devenir végé, voilà la morale de l’histoire !

  4. insURGé dit :

    Hello
    Ca m arrive de chier sur les reco
    au profit du bon sens voire de l instinct k a sauvé plus de mecs qu une actualisation de reco d la SFAR
    Mais c était ptet chercher les complications que lui pousser de l air au carrefour a plein BAVU plutôt qu un bout de plastique dans le bon tuyau !

  5. Radicelledefrance dit :

    Beh, comme quoi le cochon c’est plus méchant que le boeuf ! C’est vrai que ma petite mamie c’était une petite mamie, ce qui a du la désavantager quelque part, n’empêche que j’aurais bien aimé arriver à temps quand même… La tranche de jambon CRU que j’ai sortie, elle l’avait pas découpée, du tout.
    Cela dire c’est beau les histoires comme la tienne, ça console un peu de tous les arrêts où on fait plus ou moins semblant de se battre…

  6. Idy dit :

    C’est étonnant de relire ce post, alors que ma mère vient de faire une fausse route il y a quelques jours.

    Sa chance : elle bouffait à la cafet’ de l’hôpital, où elle s’était rendue pour prendre un rdv…

    Le cul, les nouilles, tout ça…

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