Oural

D’un appel à l’autre, un monde. C’est si particulier.

Des passages calmes, où l’on profite pour plaisanter avec le permanencier dont le visage s’éclaire derrière son ordi ; des vagues de rush s’assimilant à de véritables tsunami téléphoniques.

La dame qui veut un conseil pour son fils, 12 ans, asthmatique notoire, à laquelle il faudra tirer les fils du nez à travers le combiné pour en déduire qu’il s’agit bien là d’une crise grave.

Les proches qui ont mis la main sur la lettre laissée par celui qui va nous faire déployer de grands moyens afin de le localiser, comateux, l’estomac plein de somnifères.

Le clash avec ce pompier qui a décidé unilatéralement que le patient pouvait rester chez lui, s’offusquant qu’on attende de lui un vrai bilan, ah-bah-non-c’est-pas-possible-on-est-déjà-rentrés-à-la-caserne-et-non-les-constantes-on-les-a-pas-prises.

La magie de la compréhension, à demi-mots, de celui de la caserne d’à coté, qui vient d’arriver sur les lieux d’un accident. «Je t’envoie une équipe», et son approbation, audible.

Le fou rire retenu, en prenant le bilan d’une ambulancière, qui maintient que si, si, la patiente a pour antécédent une ablation de la prostate. Mais oui mais oui.

Le sms au smuriste qui roule vers ce chantier au beau milieu duquel un homme s’est écroulé, victime d’un arrêt cardiorespiratoire. «Pas de no-flow. DSA posé. 1 CEE» [Traduction : massage cardiaque débuté d’emblée, défibrillateur semi-automatique mis en place, 1 choc électrique externe délivré] [Traduction de la traduction : homme jeune, fibrille, bon pronostic, FAUT SE BATTRE LES GARS]. L’oreille tendue vers le permanencier qui depuis 4 minutes, guide les collègues du patient dans la réalisation des gestes qui lui sauveront la vie.

L’âpre négociation, pressée par le temps du fait des appels en attente qui s’empilent, avec le médecin de garde qui théoriquement ne fait pas de visites, oui mais là, elle a 96 ans, ses symptômes rentrent pile-poil dans la case qui justifie un avis médical mais vis-à-vis desquels on aimerait lui épargner 35 bornes en ambulance et la nuit aux Urgences en prime.

L’énième régulation d’une douleur thoracique mi-figue mi-pas-figue. Pas celle où l’outre-tombesque voix du patient vous fait éluder toutes les questions puisque de toute façon, lui, on lui envoie une équipe, d’emblée, avec la peur au bide qu’il fibrille avant leur arrivée. Ni l’anxieux de 18 ans dont la douleur intercostale est déjà cadrée par son médecin traitant mais récidive… Et pour cause, il n’a pas pris ses antalgiques. Non. Celle où je me félicite autant que je m’auto-irrite de poser toujours les mêmes questions, quasiment toujours de la même façon, avec ma manière de transformer une question fermée en question faussement ouverte et inversement, sachant très bien ce que je cherche sans vouloir influencer la réponse du patient. Ce coté «machine à réguler de la douleur thoracique» un peu effrayant tant il relève d’un automatisme déshumanisé, mais si efficace.

Ce regret de ne pouvoir tendre la main, au bout du fil, à cette dame qui vient de découvrir le cadavre froid de son mari, «40 ans de mariage, vous comprenez», l’empathique pas envie de raccrocher après sa réponse à un désuet «vous avez de la famille à prévenir ?».

Y’a de la vie dans le téléphone.

Des flots d’appels. D’injures reçues, parfois. D’émotions, aussi.

Identifier le malaise comme étant un arrêt, faire masser, cliquer le départ des secours, dire au secouriste improvisé de ne jamais s’arrêter en comptant avec lui au rythme des compressions thoraciques, et plus tard organiser l’accueil armé sur un plateau technique adapté de ce patient réanimé par le SMUR, apprendre un peu plus tard que le pronostic neurologique est bon.

Féliciter ce jeune papa qu’on a assisté dans sa première expérience d’obstétrique (et la maman, aussi, faut pas déconner). Flash d’endorphines au moment d’entendre le cri vigoureux d’un nouveau-né, par téléphone, garanti.

Essayer de surmonter l’amère sensation laissée par la mesquinerie d’avant dormir, la garde finie, tentant de trouver un peu de sérénité dans ce tumulte émotionnel. Pas gagné.

Y’a des types, j’en connais, qui s’imaginent que réguler consiste principalement en une sorte de sieste bien calé dans un fauteuil, entouré d’ordis, dégainant une brouette à chaque appel, l’orientant ensuite vers la structure que ça fera le plus chier. En demeurant au calme.

J’ignore où ce trouve cet Eldorado paisible. Ma régul d’hier, comme de souvent, se situait davantage vers la Sibérie. Dans les montagnes russes. Si ça ne tenait qu’à moi, on rebaptiserait la salle de régulation «Oural».

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Un commentaire pour Oural

  1. DrWill_E dit :

    Ce serait peut-être l’Oural, mais avec un coeur chaud comme le votre, il y fera toujours bon.

    Merci pour ce que vous écrivez, et pour tout ce que vous faites.

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