Beat goes off

Arrivés simultanément avec les pompiers, nous poussons la porte de cette usine. Nous frayons un chemin entre les machines, suivant l’employé apathique qui nous indique la voie jusqu’à la grande salle vitrée. La direction. Il est là, a priori quinquagénaire, assis sur un coin de bureau, blême, suant.

«Qu’est-ce que c’est ce bordel ? Gérard, c’est toi qui les as fait venir ? Non ? Alors quel est le blaireau responsable de ça ?»

Ça, je suppose que c’est notre intervention. Je tente de balbutier un «Bonjour monsieur» assorti des présentations d’usage, il ignore et reprend.

«Les gars, quand je vous dit qu’il faut savoir prendre des initiatives, ça veut pas dire qu’il faut appeler ces … [ne sachant pas comment nous désigner, il esquive] pour un malaise ! Eh, c’est bon ! Et toi, Barnabé, retourne t’occuper de la commande avant d’être viré. Pfff».

Mon petit doigt me dit qu’on va bien s’entendre. Alors que j’essaie une approche, le patient impatient coupe.

«Non mais t’façon, j’veux pas venir. C’est non. J’ai une entreprise à diriger, moi madame. Tous des bons à rien, ces docteurs. J’ai dégagé la mienne, d’ailleurs, ça fait 3 mois. Tenez, ma jolie, rendez-vous utile, marquez moi mon traitement, là. Enfin sauf le truc pour la tension, ça sert à rien. Les cardios aussi c’est des bons à rien. Comme ma généraliste. Y’a qu’à voir : quand j’ai fait le premier infarct, soi-disant qu’il m’a débouché l’artère, ce crétin. Eh ben le mec il a eu le culot de me dire que c’était parce que j’avais continué à fumer et à manger du gras que j’en avais refait un.»

Profitant du fait que ce flot de paroles ait un peu séché notre homme, je glisse mes doigts sur son artère radiale puis à défaut d’un pouls vers sa carotide, ausculte vaguement ses poumons, et fais signe à l’externe de brancher le scope tant bien que mal pendant que les pompiers installent Mr Non sur le brancard posé au sol. D’un souffle, je parviens même à placer les informations suivantes : primo j’ai pas d’ordonnancier avec moi ; secundo son cœur bat à 30 ; tertio on a pas élevé les antilopes ensemble.

Assagi par l’hypotension probablement plus que par mes paroles, Mr Non consent à s’asseoir sur le brancard, à être perfusé et à ce qu’on lui fasse un ECG.

Au comble de la compliance, j’ai droit à un «Ok, vous m’amenez à telle clinique. J’irai pas ailleurs.» Celle où y’a un cardiologue assez incompétent pour ne pas définitivement guérir ses patients athéromateux … Excellent choix en matière de plateau technique, mais j’ai pas le pouvoir de leur faire avoir une place adaptée en urgence. Mr Non refuse de l’entendre.

On tergiversera sur le fait qu’éthiquement, embarquer un patient contre son gré c’est mal, mais mentir à un patient c’est mal aussi. Je l’ai pas embarqué contre son gré, j’ai pas menti. Enfin pas autant que ce que j’aurais pu faire.

Je négocie donc que pendant qu’on pousse le brancard jusqu’au camion des pompiers, j’appelle ma régul pour faire une entrée dans la clinique souhaitée.

«Ui allo, c’est Adré». À finauder pour essayer de me faire comprendre, j’ai refilé un bilan de merde, ma régulatrice en a été agacée. In fine, ce que je voulais, c’était respecter le choix du patient, tout en évitant qu’il me cane entre les pattes. J’ai donc énoncé les lourds antécédents (pas que cardiaques, ça serait trop fastoche), sans le nommer l’état de choc (tension 7/4, mains froides, etc) sur rythme à 30 (mioum le BAV3) sans aspect infarctoïde sur le tracé ni douleur thoracique suspecte, et insisté sur l’orientation désirée par le patient. J’ai pas dû être assez claire sur le fait que mettre Mr Non dans un véhicule de secours était déjà une victoire en soi.

«Oui et donc, tu lui as fait quoi ?» Bredouillis dans ma voix. «Tu l’as accéléré ? T’as fait de l’Atropine ? De l’Isuprel ? Tu l’as entraîné [NDLR : entrainement électro-systolique = Châtaignes à travers le thorax délivrées par des patchs aussi souvent qu’il le faut pour faire battre un cœur, soit en moyenne 70 fois par minute. Efficace mais plus que désagréable pour le patient] ? Non ? Ben tu essaies et tu me rappelles.»

Clac. Les drogues et les patchs étaient prêts. Simplement, j’avais rien démarré because le patient voulait pas en entendre parler tant qu’on était pas certains d’aller dans cette p….. de clinique. Je voulais juste précocement passer un bilan pour bétonner cette histoire d’orientation. Je sais que ma régulatrice attend un vrai bilan pour cela. J’aurai tenté.

Bredouille, je rentre dans le camion. Il va mal, cet homme. Peut-on considérer qu’un patient dont la tension maximale oscille entre 6 et 7, et qui de surcroît m’a qualifiée de «jolie» (c’est dire si majeure est la souffrance cérébrale) est apte à refuser de consentir aux soins ? J’aimerais que oui, en termes de liberté de la personne. Du reste même quand j’ai précisément la certitude que l’état d’un patient rend nul son non-consentement, j’aime mieux qu’ils soient d’accord. Sauf que dans un cas comme celui-là, étant donné le degré d’urgence, pour discuter, on est pas au top.

«Chuis pas bien, là.»

Ceci vaut consentement. Échec de l’Atropine, pas surprenant. Faut dégainer. Mais de là à démarrer un entrainement … Allons-y pour l’Isuprel. Doucement. J’aime pas l’Isuprel. Je hais l’Isuprel. J’aime pas non plus les gens, c’est d’ailleurs pour ça que j’ai choisi un métier où ils cannent fréquemment. Je me sens pas de lui balancer 70 châtaignes / minute, il est capable de tout arracher et de passer l’arme à gauche l’instant suivant. Je pourrais l’analgésier et le sédater, mais euh bon là comme ça, vu son hémodynamique pourrie, vu les doses qu’il faudrait pour que l’entrainement lui soit tolérable, euh… Faudrait l’intuber, en fait.

Longtemps, longtemps, j’ai regretté de pas l’avoir fait à ce moment là. Voire avant. À l’étape du «Bonjour Monsieur» qui présageait toutes les difficultés qu’on allait rencontrer. Lui coller une voie veineuse (en plus j’étais avec Buffy, autant dire qu’elle aurait quiché un puis deux caths gris en une fraction de seconde), eto, celo, tuyau, entrainement, et on en parle plus. Sûre que les employés m’auraient applaudi.

On refait pas l’histoire, on peut que mouliner et mouliner encore dessus, jusqu’à trouver la solution. Que j’ai toujours pas, des années après. La solution éthique, hémodynamique, rapide, efficace, et qui me servirait un cocktail en plus.

J’aime pas l’Isuprel. Je le commence tout doucement. Suis récompensée pendant 25 secondes. Fréquence à 80, patient qui rosit, et pam fin de la récompense. Extrasystole. Re-extrasystole. Doublet. Trouble du rythme. J’aime pas l’Isuprel.

J’ai arrêté cette saloperie-d’Isuprel-que-c’est-pas-pour-rien-que-j’ai-horreur-de-ça-et-que-j’en-fais-jamais. La tachycardie ventriculaire s’est tu. Le patient a fait flop sur le plan conscience pendant que son cœur tapait trop, et me parle un peu groggy une fois son rythme normalisé. Oui. Normalisé. J’imagine les quelques gouttes d’Isuprel qui finissaient d’agir. 72 battements minutes. Ça dure 1 minute. 2 minutes. Roooh et puis je vais pas rester là des heures, je rappelle la régul. Explique. Les conneries rythmiques sous tentative de traitement, l’accalmie, le pour-l’instant-j’y-touche-plus-il-bat-normalement. Et enfin, je roule, autorisée par le patient et ma régulatrice à ce qu’on démarre ce camion qui aurait déjà fait 30 bornes si ça n’avait tenu qu’à moi.

Je suppose des gouttes d’Isuprel bien planquées. Le rythme qui tient bon jusqu’à l’arrivée. Mr Non un peu plus sympathique qu’au début, curieusement avec 13/7 de tension («Peut-on considérer qu’un patient avec 7 de tension est apte à refuser de donner son consentement ?»…). Garés. Entrés dans la clinique. On va direct en rythmologie.

Au beau milieu du couloir, plus de son, plus d’image. Tracé plat. Je gueule un truc pour dire au pompier qui pousse le brancard de s’arrêter, j’applique mes mains emboîtées sur le thorax du monsieur, et dans l’instant où j’allais effectuer la première compression, il ouvre les yeux, re-rosit, me parle. Tracé normal.

Ok, maintenant, mon coco, je cesse de te surveiller comme le lait sur le feu. Je te surveille comme le lait sur le feu en train de déborder. 

Le temps qu’on transbahute le patient sur le brancard de la clinique, rebelote. Sauf que là, j’ai le temps de le masser brièvement. 3 compressions, un rythme, et je colle un pompier les bras tendus prêts à recommencer pendant que je règle l’entrainement électro-systolique. La première fois que j’entraîne sur un rythme à 70. Oui mais un rythme à 70 qui des fois, passe à 0.

Le rythmologue m’a vu faire, attend que je finisse, écoute mes transmissions en poussant le patient sur la table de rythmo.

La suite ?

Bah j’ai fini. L’intervention SMUR se finit là.

Ah, pour le patient vous voulez dire ?

Je peux pas, on passe à table. Véridique.

Et la suite ne résout pas le questionnement encore actif, depuis tout ce temps, au fond de ma caboche.

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4 commentaires pour Beat goes off

  1. Ping : Christian Delhay, Ophtalmologiste | Beat goes off

  2. Moineau dit :

    Incroyable d’accueillir comme ça les gens qui viennent essayer de vous sauver la vie… j’espère pour vous que ce n’est pas fréquent !

  3. Doña Juana dit :

    Tu aurais peut-être dû lui chanter la chanson de Baschung :
    Ma petite entreprise
    Connaît pas la crise …

  4. Ping : Beat goes off | Jeunes Médecins et M&eac...

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