Rirettera bien qui rira le dernier

♫♪♫ Adré-ton prend sa bougieeee, la smurette, la smureeètte, Adré-ton prend sa bougieeee, et s’en va sauver des gens, et s’en va sauver des gens ♫♪♫

Primo, le premier qui me traite de thon, je l’intube au gravier en prenant bien soin de lubrifier la sonde avec de l’huile pimentée, le tout sans sédation. Il me fallait une rime en «ton» et là, comme ça, j’ai pas trouvé mieux.

Secundo, je me trimbale aussi avec une infirmière, un externe, un ambulancier, du matos et 12 cameramans, mais ça bousillait tout le couplet.

Tertio, il va de soi que nous sauvons le monde, mais «monde» ça sonne moins comme «joncs» que «gens». Voilà. Reprenons.

[N.B. Faut qu’elle soit idiote, Jeanneton, dans la chanson d’origine, pour aller couper des joncs, alors qu’on en trouve de très seyants en or chez tous les bons bijoutiers. C’est à croire que le réalisme scénaristique ne revêt pas plus d’importance dans la chanson paillarde que dans le film documentaire spécialisé dans la copulation humaine. Couper des joncs … Pffff…. À moins qu’il faille y voir une métaphore bolchevique, ce qui d’ailleurs serait cohérent avec l’usage de la faucille ?]

[J’avais dit : «Reprenons», n’est-ce pas ?]

♫♪♫ En chemin elle rencontre, la smurette, la smureeètte, en chemin elle rencontre, 4 jeunes & beaux garçons sapeurs & leur 2-tons ♫♪♫

Et quand je dis «chemin», c’est un euphémisme. Le bout du bout du bout du monde, c’était. Hors département, et encore à l’extrémité dudit département limitrophe, proche d’un autre. 40 minutes d’hélico. Le SMUR territorial, dépourvu d’engin volant, aurait mis tant de délai à arriver par voie terrestre que leur régul avait quémandé à ma mienne un ptit coup de mains.

♫♪♫ Le pompier, un peu timide, à Perpette, à Perpèeette, le pompier un peu timide, lui fit quelques transmissions ♫♪♫ [Echo : «♪ lui fit quelques transmissions ♪»]

Tu m’étonnes qu’il soit intimidé ! C’est pas tous les jours qu’ils voient une déesse venue du ciel interviennent avec un SMUR extradépartemental, à Perpette. Le chef d’agrès pompiers local s’adressa à votre servitrice, «Bonjour docteur tralali tralala», lui contant brièvement l’histoire clinique du patient, illustrée des paramètres chiffrés mesurés (tension, sat, etc). [Attention digression] Ce qui me pousse à digresser, anecdote récente oblige, sur le fait que ledit pompier s’en soit référé à moi, le toubib, comme le veut la coutume transmissionnelle préhospitalière ; et non à l’infirmier m’accompagnant, qui lui est un homme avec un «h», des roubignoles (enfin je sais pas, j’ai pas palpé), et des poils pectoraux. Je digresse parce que même sur Face-de-Caprin y’a un groupe intitulé «Mais arrêtez de me demander quand le docteur va passer, bordel, c’est moi» destiné à unifier dans l’adversité anti-jeuniste & sexiste les jeunes femmes médecins, car oui : nos interlocuteurs, surtout lorsque nous sommes accompagnées d’infirmiers suintant la testostérone, ont tendance à les considérer eux comme les docteurs, et nous autres bombasses surdiplômées comme les infirmières. Le lecteur impatient est invité ici même à sauter ce paragraphe, ou éventuellement à aller se faire cuire un ovule géant de gallinacée. Donc. À Perpette comme en général, cette méprise ne s’est pas produite, en raison de mon charisme époustouflant l’inscription «Médecin» sur ma tenue de SMUR, ainsi que de mon attitude hautaine histoire de manifester mon évident leadership volontaire. Car oui, même au fin fond de ce trou du cul du Monde département limitrophe, ils savent lire. Et quand bien même on m’imaginerait infirmière, comme ce fut le cas cette semaine, dans le civil, de la part de parents d’une camarade de ma gosse, je vois pas en quoi je devrais m’en offusquer, ce que pourtant traduisait leur attitude désolée lorsque j’ai corrigé. En quoi serait-il «dégradant» d’être infirmière ? Je vous le demande, parce que là, je sèche. Par contre, ayant bien perçu que dans cet abruti d’inconscient collectif, «infirmière c’est misérable comparé à toubib», j’aimerais bien qu’on m’explique en quoi, bordel, une femme y serait forcément assimilée, si ce n’est par sexisme ordinaire. Chié bordel de mes couilles ovaires. Groumpf. [Fin de la digression]

♫♪♫ La toubib qui’était d’passage, ptêt distraite, ptêt distrai-è-te, la toubib qui’était d’pas-saaage, a déjà foutu le camp ♫♪♫

Ce qui m’agaça un tantinet, faut le reconnaître. De deux choses l’une : soit le patient est inquiétant / grave au point qu’il faille un SMUR, donc un médecin dans le transport sanitaire, auquel cas le toubib présent avant l’arrivée hélicopteresque reste ; soit y’a pas de quoi fouetter un chat, ce qui permet à mon confrère de se libérer et à la Sécu d’économiser le kérosène. C’est là, à cet instant, quand le pompiers a dit «Ui alors le docteur lui a fait de la morphine, et puis il a laissé un mot pour le médecin des Urgences [et moi, bordel, suis-je trop bête pour que ma consœur s’appesantisse à me faire part de ses transmissions ?], et il est parti» que j’ai eu la profonde niaiserie d’en conclure que le patient n’allait pas si mal. Et ça, ce raccourci, c’est clairement pas la faute de la toubib locale, c’est la mienne. Débile je suis. Auto-groumpf.

♫♪♫ Alertée par un message, la smurette, la smureeètte, alertée par un message, la smurette s’interrompt ♫♪♫

Le hasard veut qu’avant même d’avoir grimpé dans le rouge camion des pompiers, la régul tenta de me joindre. Urgemment. «Ui allo, Adré, y’a un carton à 3 km de là où tu es, a priori un blessé grave inconscient, en train d’être désincarcéré, faudrait p’t’être que t’y ailles. T’en es où avec ton patient ? T’as fini ?»

Le ver est dans le fruit.

Tout près, en résumé loin de tout sauf de moi, précisément dans le département limitrophe du département limitrophe au mien, y’a un gars salement amoché. L’addict à l’adrénaline que je suis frétille. Avant que la censure appliquée du Démon interne de FaisBienTonTafBourrique ne reprenne la main, imposant sa raison. «Euh ben je l’ai pas encore vu, le patient pour lequel j’ai été envoyée, je vais l’évaluer rapido et je te rappelle, ok ?», consciente qu’à ce point de no-man’s-landisme, j’ai largement le temps d’examiner le premier avant d’être doublée pour le second. En plus, chuis en hélico, naquenaquenère.

♫♪♫ L’esprit prit par le deuxième, la smurette, la smureeètte, l’esprit pris par le deuxième, alla voir l’premier patient ♫♪♫

Après tout, mon taf, à coté de la prise en charge de détresses vitales avérées, c’est de savoir dire si oui ou étron, le pronostic d’un patient semble engagé à très court terme. Pas nécessairement de poser un diagnostic précis, avant même les résultats d’examens complémentaires qui seront réalisés en milieu hospitalier. C’est du tri. Devant un patient X, à partir du moment où il parle + il respire + il circule, mon job, c’est d’acheter ou pas l’éventualité d’un péril imminent. À vrai dire, c’est être tel un maquignon du risque vital.

Or là, ce qu’avait soupçonné la toubib du village, motivant le déplacement d’un SMUR, et vu l’éloignement, de l’hélico d’un département voisin avec bibi dedans, c’était une dissection aortique.

Ce que m’avaient transmis les pompiers, c’était la notion d’une douleur dorsale sourde, ayant quasiment fait tourner de l’œil le patient, ainsi qu’une tension asymétrique.

Ce que me dit le jaugeage clinique du patient m’a paru bien plus rassurant. Conscient, bien coloré, sans déficit neurologique, sans souffle vasculaire, RAS sur le plan électrocardiographique, quant à l’asymétrie : nada. Une bien belle poussée hypertensive, ça oui, mais avec des chiffres identiques aux deux bras. Et la douleur ? Atypique, et de toute façon ayant totalement régressé depuis l’injection de morphine.

Ce que me dit l’échographie, ben c’est rien, en fait, la batterie de l’appareil ayant tout juste permis de constater qu’y’avait pas de sang dans le bide, avant de black-outer.

Soit. Entre la bonhomie du patient, l’atypie clinique, le fait que quand t’as déjà probablement une hypertension méconnue de base, ça soit pas d’être dans un véhicule à coté d’un hélico qui fasse diminuer les chiffres, la réassurance liée à l’absence du toubib, et bon sang de bordel de cul cette satanée envie parasite d’aller quicher du tuyau à quelques kilomètres de là, … Je suis sortie du camion écarlate pour passer un coup de fil à mon CRRA.

«Je l’achète pas».

L’idiome smuristique n’ayant pas trait à ma ruine, mais à l’estimation maquignonesque d’un risque critique.

L’incarcéré voisin n’ayant pas fait preuve de lazaresque surprise, un autre hélico, d’un autre département (encore un), avait été dépêché sur place, rendant inutile l’idée que je me déplace [Y’avait «que je le fasse» aussi, comme rime.]. Faute de réanimation massive on n’enfile pas des perles, j’ai donc accompagné, par les airs, Mr Ilparéquegéhunedissectionaortique jusqu’à destination. [Comme les fromages au déjeuner] [Désolée].

♫♪♫ La morale de cette histoire, de smurette, de smureeètte, la morale de cette histoire, c’est que j’ai été bien con ♫♪♫

Après avoir déclaré à l’épouse du patient, sur place, que je cite «Son état ne m’inquiète pas» [encore une fois, heureusement que j’ai dit que j’avais pas des yeux bioniques, justifiant la nécessité d’examens complémentaires] avec mon aura de toubib du Graaaand-CHU-de-Loin [Si le docteur venu en hélico du Grand Hôpital le dit, c’est forcément parole divine], je me suis enfoncée en transmettant, détendue, mon impression clinique à mes pairs recevant le patient.

Je devrais pourtant le savoir, à force. Que je suis a priori pas trop mauvaise au jeu de la boule de cristal diagnostico-clinique, mais que par la Loi de Murphy, c’est TOUJOURS quand je fais la maligne qui se fait pas de souci que je me plante. Somptueusement. Toujours.

Ce patient faisait une dissection aortique, et ce fut une chance que la tolérance relative dont j’avais fait preuve vis-à-vis de son hypertension n’ait pas eu d’issue dramatique, sa pathologie ayant par la suite pu être prise en charge dans les temps. Une dissection aortique avec une présentation bâtarde, comme toujours, en fait. Y’a les dissections des livres, et puis celles de la vraie vie. Pour en avoir déjà croisé un certain nombre, de patients disséquant, y’en a où j’ai eu le nez, d’autres pour lesquels je me suis faite avoir, mais aucun qui ne m’ait décrit décalquomaniesquement la présentation qu’on nous fait ingurgiter pendant nos études. Donc soit c’est moi qui attire la fourberie de l’atypie clinique, soit la dissection est par essence une saloperie d’actrice de par l’étendue de son registre sémiologique. Je pencherais vers la 2e option.

♫♪♫ La morale de cette morale, c’est qu’désuette est la smureeètte, car pour éviter le mal, faut fixer son attention ♫♪♫

Sur LE patient. Pas les autres potentiels dont on sait pas si au final on devra s’occuper, alors que çui-ci, oui. Être éventuellement disponible selon les vœux de la régul, c’est bien ; se laisser parasiter intellectuellement, c’est le mal. Absolu.

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3 commentaires pour Rirettera bien qui rira le dernier

  1. Tina dit :

    Comme souvent : tellement bien, trop bien, quasi vexant !

    Encore !

  2. Zabellion dit :

    Waouh, Docadré qui chante, c’est le vin blanc ? Ou le syndrome post-garde ? Les deux conjugués ?

  3. Oriane dit :

    C’est la série chansons !
    Mais pourquoi voudrais-tu qu’on te traite de thon ? « Adré-ton », c’est juste parce que « Adré-deux-tons », ça faisait trop de pieds pour le vers, non ?

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