Pataphysique des tubes

Comme souligné par une des plus grandes philosophes modernes, c’est pas parce que c’est du plastique translucide recouvrant une extrémité oblongue que ça se mange. Je cite, dans le désordre, «♫ It’s dangerous ♫» «♫ Baby can’t u see ♪, I’m calling ♫», ce qui résume bien la situation.

C’est la maman de Candy qui appelle. Le 15. C’est AsDuVolant, Bouclette, Mojito & pourquoi moi ? qui ont la chance d’être déclenchés en SMUR, histoire de se rincer les surrénales au karcher. Le pays de Candy & de ses parents, c’est Saint-Persil-En-Bol. Un bien joli village à vol de piaf pas très éloigné de BigCity, mais en vrai sacrément casse-métatarsiens à atteindre. Pas moyen de poser un piaf à hélices, car trop urbanisé. Saint-Persil-En-Bol, c’est devenu de la 3e couronne de BigCity ; et le persil jadis cultivé localement, d’où l’éponymie villagesque, y’a guère que dans les cuisines des habitants qu’on en trouve. Saint-Persil-En-Bol n’est accessible que par un réseau routier pourri, accessoirement souvent embouteillé, pas de bol. Virages, ralentisseurs, rond-points, que des trucs prouvant que le gars qui a signé le plan d’aménagement routier n’a jamais été transporté avec une fracture instable. Néanmoins AsDuVolant n’est pas du genre à se laisser impressionner par un dépassement avec 5 cm de marge de part et d’autre, le slalom routier, ça le connait.

J’avais déjà fait 6 minutes, pour une parturiente ; record battu avec 4 min pour une passoire humaine post-kalach. Ce soir là, chez la famille , nous y avons passé 3 minutes, montre en mains.

«Bonjour je suis le médecin du SAMU» dis-je à Mme Dâ qui n’eut qu’à bredouiller avoir subitement trouvé Candy respirant comme une patate alors que le seul objet susceptible d’avoir été gobé était un bouchon de crème. Candy, 2 ans, se tenait consciente mais trop occupée à oxygéner son cerveau tant bien que mal pour pleurer, assise, un masque haute-concentration sur le visage appliqué par les pompiers, face à moi.

Quelques secondes suffisent pour évaluer qu’elle est rose donc elle circule, qu’elle arrive à ventiler avec un sat à 100 % au prix d’efforts rapides et permanents ; et qu’à sa dyspnée ainsi que son hypersialorrhée escargot-like, l’obstacle est haut situé. Très haut. Ce qui signifie qu’il ne demande qu’à descendre, et qu’ça s’rait mieux de pas l’y aider.

Mme Dâ m’exhibe le flacon de crème solaire dont manque le capuchon. Grâce au sponsoring de ma Tata & son Darling ♥♥♥, m’ayant attribué toute ma vie une dotation dermo-cosmétique conséquente, j’ai su. Instantanément. Tu vois, Tata, ça n’était pas vain, de me fournir de la crème solaire, quand bien même je n’en ai jamais mis pas un usage quotidien. Ça a sauvé la vie d’un enfant, parce qu’en 10 centièmes de seconde, j’ai su exactement ce qu’elle avait au fond du bec, Candy, et comment ça allait être la galère de rouler, comment ça serait la plier que de tenter de l’ôter en l’état, comment aucune manœuvre libératoire classique ne pourrait aider. Les 90 centièmes de seconde restants, I made my decision, Tata.

«On y va». Me tournant vers la jeune équipière pompier qui semblait inspirer confiance à la petite patiente, j’ajoutais : «Toi, tu la gardes sur tes genoux, assise, toujours assise, tu respectes sa position. Tu t’assoies sur le brancard avec elle te faisant dos.» À l’équipage SMUR : «On la garde sous oxygène, et on installe tout dans le VSAV : de quoi mettre un cathé intra-osseux, une lame [NDLR : de laryngo] de telle taille, le matos pédiatrique, et surtout une pince. Je veux une pince sous mes mains.» J’ai capté la loupiotte arborée par Mojito, si besoin je sais où la chaparder saisir. À Bouclette, je précise de commencer à préparer quelques drogues (kéta, celo, mida, etc). «J’arrive». Avec le regard qui signifie : «Si jamais, tu hurles, ok ?». Le chef d’agrès des pompiers m’informe que le véhicule est déjà prêt à rouler.

Public enemy

Public enemy

La minute & demi qu’il me reste, je l’emploie à expliquer aux parents de Candy pourquoi on s’arrache comme des voleurs. Nous nous dirigerons vers l’hôpital pédiatrique. D’ici là, à peu près tout peut arriver. Le bouchon fait obstacle partiel en haut du carrefour aérodigestif de l’enfant. Vu sa forme, sa taille, et le retentissement clinique, il est nécessairement vertical, probablement le bord libre vers le haut sans quoi son gobage aurait été impossible ou traumatique, il peut difficilement être extirpé sans matériel adapté ou spontanément mais ça reste envisageable, cependant toute tentative d’approche en l’état actuel des choses ne ferait que l’encastrer encore mieux dans la gorge de la petite ce qui serait complètement occlusif et par conséquent fatal. C’est pourquoi je n’essaierai de le choper qu’en cas d’absolue nécessité. Il est bien plus préférable de retirer l’objet du délit dans de bonnes conditions, à l’hôpital. En gros, ça peut aller bien, mais ça peut finir mal.

On démarre. 3 minutes. La lumière solaire est rasante, encore bien vigoureuse. Par la fenêtre arrière du véhicule rouge, elle s’engouffre pile-poil face à la patiente, je n’y fait pas ombrage en me tenant légèrement de biais. Cet éclairage idéal, je compte bien en faire usage, si jamais ça se passe mal. À ma droite, y’a Mojito, sa loupiotte dépassant de sa poche, au cas-où ça merderait dans un virage où les arbres s’interposeraient entre le gosier de l’enfant et l’astre. Dans la gauche de mon champ visuel, le scope. Fréquence cardiaque et sat, c’est tout ce que je lui demande de m’afficher. Le brancard à été hissé de sorte à ce que la tête de Candy soit à une hauteur me faisant parfaitement face. Entre les jambes de la pompière reconvertie en siège-bébé, j’ai un laryngo, et surtout, surtout, la pince entre les doigts.

Les premiers kilomètres me rappellent à quel point je hais ces bleds pour leur localisation bâtarde. Bouclette est au fond, à la tête du brancard, préparant les drogues dans des seringues dont elle marque la dilution à mesure que je le lui déclame, sans un regard, trop rivée suis-je sur la gosse & le scope. Fébrilement, je vérifie de ma main droite que la pince s’ouvre et se referme de manière adéquate. De la gauche, je saisis mon téléphone, compose le 15, attend.

«Han mais tu roules déjà ????» s’enquiert, incrédule, mon régulateur. Un bref résumé lui permettant de savoir qui alerter à l’hôpital, nous raccrochons. Bon sang de groumpf, ces petites routes, l’afflux automobilesque qui se pousse pas, raaaaah [Et encore, chuis polie]. Candy est stable. Bave. Respire tel un tubercule. Ma pince marche.

Soudain, au hasard d’un mouvement inspiratoire plus intense contemporain d’un dos d’âne, Candy crushe sa sat. Gloups. En quelques secondes, elle passe de 99% à 98, 96, 93, 88%. Ses lèvres bleuissent. Réflexe, elle ouvre un large bec, me laissant entrevoir sa proie. C’est bien ce que je présageais : le monstre de plastique se tient vertical, engoncé dans le fond de la gorge de l’enfant. En un éclair, j’en saisis le bord libre à la pince.

C’est pas gros, la bouche d’un gamin de 2 ans. Si je veux retirer l’horrible capuchon, faut que je l’horizontalise. Promptement mais fermement, je tracte, tentant d’incliner le morceau de plastique. Ça racle. Je vais lui arracher le palais, si je force trop. Candy fait un grand et beau mouvement respiratoire, sur ses voies aériennes à nouveau suffisamment libres. Le bouchon de crème solaire est ascensionné, revenu dans sa position initiale, Candy respire. 98% de sat, me disent conjointement le quart extrême gauche de mon champ visuel et Bouclette. J’aimerais le sortir de là, ce bâtard. Candy reprend une belle inspi, et dans la seconde qui suit, je tire. Vers le haut et l’avant de la bouche de l’enfant. Sa race. Non seulement le bord supérieur racle le palais, mais ça glisse, toute cette salive. Ma pince lâche l’ennemi. Je profite de la petite visibilité fugace que me laisse l’ouverture de bouche de Candy, désormais minime, et de la lumière dégainée par mon externe pour pallier à la disparition de l’éclairage naturel. Le chope à nouveau. Tire. Ça lâche.

Je laisse tomber. Elle respire, cette petite, c’est déjà pas mal. Je l’ai assez hissé pour qu’il ne soit plus obstructif de ses voies aériennes, ce bougniafier de bouchon. Tant pis. Je ne le sortirai pas de là, en tous cas pas pour l’instant. La gamine a trop fermé la bouche pour qu’il puisse être visualisé, t’façon. On roule encore. On roule toujours. Que c’est long, de relier Saint-Persil à BigCity, à heure de pointe, malgré pimpoms et gyros allumés. Que c’est long. Je hais les bouchons.

Long quand on a un patient instable entre les mains, c’est relatif. 26 minutes. En 26 minutes de repos de garde chez moi, j’arrive péniblement à envisager me faire un café. 26 minutes en SMUR, c’est une éternité. Plusieurs, même. Le sablier est un petit peu schizophrène, voyez-vous. 26 minutes c’est outrageusement assez pour perfuser, pré-oxygéner, remplir, endormir, intuber, mettre sous amines, régler un respi, réaligner une fracture périphérique, jeter un coup d’œil à l’écho, informer une famille que le pronostic est sombre, et passer un bilan vite-fait. Si tout roule bien, que les actions des uns & des autres sont coordonnées, que rien ne les entrave. 26 minutes c’est juste-juste pour se décider entre un long sucré et un court très sucré le lendemain. Et 26 minutes à ne rien faire d’autre que surveiller un patient instable car toute action serait l’aggraver, c’est excessivement long.

Cartographie GPS (Gourgettes-Parottes-Saladiers)

«Tout vient à point à qui sait compulsivement checker que la pince fonctionne», dit le proverbe. Arrivée. Ahhhhhhhhhhhhh. Enfin. Je pécho un interne qui fumait sa clope dehors, lui hurlant d’aller me chercher le sénior. Le visage détendu, celle qui fut ma chef rapplique au pied du VSAV. S’assombrit dans la seconde. Tente de me poser des questions, mais là j’ai pas que ça à fabriquer que de lui raconter l’histoire clinique, alors je la coupe, lui ordonnant de rassembler fibroscope, fibroscopiste, anesthésiste pédiatrique, tout en s’assurant de la vacuité du box de déchoc. Elle file.

Lentement, précautionneusement, nous brancardons Candy et la demoiselle pompier. Lentement, c’est à dire en 1 minute, vous l’avez compris.

La femelle alpha des puéricultrices organise l’activité des 2 collègues qui l’accompagnent. Une est chargée de perfuser la gamine, tandis que la seconde peut écouter les transmissions infirmières de Bouclette, qui lui confie les seringues de drogues anesthésiques déjà remplies. Ce qui laisse à la puer-chef l’opportunité de rouméguer. Madame critique, «et pourquoi il est pas perfusé cet enfant gnagnagnagna, mais enfin vous lui avez pas enlevé le corps étranger gnagnagnagni ?». Je la connais assez pour savoir que c’est quelque chose d’automatique, chez elle, quand au fond elle flippe. Ce que je sais aussi, c’est à quel point son discours contamine. Les uns, les autres, toute l’équipe, peu à peu, c’est à peine si ils ne considèrent pas qu’on a tué l’enfant. La sénior de pédiatrie est exempte de ce genre de jugement, et pour cause : elle a fui. Groumpf. Peut-être est elle en train d’organiser tout ça, dans l’ombre, restons positifs.

Le fibroscopiste surgit dans toute cette agitation, ne se laissant pas imprégner par le murmure alors même qu’il le saisit. Il jette un regard vers Candy, voit qu’elle respire, ordonne à son assistant la manière de placer les outils, et se dirige vers moi. Souriant. Je lui conte l’histoire, et sur un bout de papier, lui dessine la forme du bouchon incriminé. Avec mon pouce, je le lui mime. L’objet est un peu plus large que mon doigt. Il s’avise. Réfléchit. Une seconde. Puis, à son assistante, lui demande de sortir un pince particulière, de taille différente de celles de prime abord envisagées.

Quelques instants plus tard, Candy s’endort, assise, au bout de la seringue de l’anesthésiste. Le chasseur armé de sa pince visualise le capuchon de plastique, et s’en saisit. D’un mouvement doux, il le retire.

Ce type est acclamé instantanément par l’attroupement de personnel présent dans le box. Le grand homme tant respecté a prouvé une fois de plus à quel point il mérite l’aura qu’il inspire. Les hourras à peine taris, il profite que tous soient aux aguets de sa divine parole. Répliquant à une voix dont le murmure, «il l’a sauvée», a été audible, il dit, nous désignant : «C’est eux qui l’ont sauvée». Mon regard lui dit merci, d’avoir ôté ce satané bouchon de tube de crème solaire du carrefour aérodigestif de Candy. Mon sourire, automatique, salua le gentlemanisme dont il venait de faire preuve en nous félicitant ainsi, publiquement.

Au revoir, au revoir, capuchon !

Au revoir, au revoir, capuchon !

«Toc-toc-toc ?» Les parents de Candy Dâ venaient d’arriver. À cours d’amines endogènes pour tenir un air professionnel, je crois leur avoir lâché un «ça y est, mon collègue lui a enlevé, tout va bien» en mode pfiouuuuuuuuuuuuu de soulagement.

Moralité : 5 fruits & légumes par jour, oui, mais attention : le chocolat est un fruit, le capuchon de crème solaire non. Et vive le jus de fruits fermentés.

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3 commentaires pour Pataphysique des tubes

  1. doudou13314682 dit :

    superbe:acte et écriture!les seuls dont je ne dis jamais de mal:samu pour ped…

  2. Tatooide dit :

    Candy Dâ, fallait osé. Pov´ petiote !! Bravo en tous cas pour la lucidité. 8 ans de réa ped, et les entrées SAMU n’étaient pas toujours aussi bien réfléchies !

  3. vetote dit :

    ma question est peut être crétine , mais si le bouchon était allé un tout petit peu plus loin, candy toute bleue,genre respiration à zero et bouchon non mobilisable tout ça… trachéo possible en urgence ?? risques ?
    Parce que moi, je me serai moins posé de questions en tant que mère et veto, j’y aurai mis les mains.. et fin moins heureuse surement…. pffff

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