Nefertiti & Robinet

Chuis super inquiète les gars (les filles aussi). Pour ma gosse. Je crains qu’elle devienne … cardiologue. À vrai dire les seuls éléments qui me rassurent tant ils écartent cette hypothèse, c’est qu’elle sait faire un massage cardiaque (#FilleDeSmuriste) et ventiler au BAVU («Maman, les druides c’était comme des médecins mais ils savaient pas ventiler»), connait l’aspect et la fonction d’une sonde d’intubation, et même a un abord de la relation médecin-malade digne d’un anesthésiste («Je joue à soigner un lionne qui est devenue folle : elle a griffé César 3 fois !!!» => «Ah bon ? Fais attention à ne pas te faire griffer !» => «Aucun risque, Maman, je l’ai endormie» ou la bonne diplomatie éto-célo-tuyau dont faudra que je vous narre une anecdote prochainement).

Non mais quand on lui demande ce qu’elle envisage comme profession, du haut de son CE2, elle répond : «Égyptologue ou tromboniste». Le jour où elle réalisera que l’adjonction des 2 s’appelle «Cardiologue», sa destinée sera fichue tracée.

En quoi est-ce que sa passion pour l’amoncellement de figures géométriques le long du Nil et son gout pour le meurtre tympanique préfigurent-ils une brillante carrière de plombier-électricien spécialiste des maladies du cœur et des vaisseaux ? C’est simple.

Premièrement, on va pas tergiverser sur un «, les plus enclins à jouer du thrombus sous les sunlights des rayons X, ce sont les coronarographistes.

Secundo, les hiéroglyphes, persistance de l’écriture antique égyptienne jusque dans les ordonnances de nos confrères cardiologues (et des autres aussi, mais après tout on sait tous lire un ECG) (pas des miennes, nananana, vive la tradition prescription orale).

Tertio & surtout : la pratique de la momification.

J’en vois qui, incrédules, font la moue au fond de la salle. Mécréants. Je vais vous raconter la fabuleuse histoire de Mme Ramsix.

Mme Ramsix, octogénaire un brin acariâtre, ayant régné sur sa famille de façon pharaonique durant toute sa vie, pécho un jour la gastro. Arf, le péril fécal. Lundi : elle se vide. Mardi : elle se vide. Mercredi : elle se vide aussi, et son frêle époux prend son courage à 2 mains pour appeler le médecin traitant. Le toubib, ses prescriptions & recommandations d’hydratation, ainsi que le mari inquiet se font tyranniquement envoyer valser par Mme Ramsix qui n’a pas attendu que 2 rustres campagnards viennent lui expliquer comment gérer son homéostasie hydro-électrolytique bordel. Chez les Ptolemétoitéconseilaucul, on est l’incarnation divine du soleil. La sécheresse, même pas peur, fut-elle cutanéo-muqueuse. Jeudi : elle se vide encore. Jeudi après-midi : à force de se vider, Mme Ramsix commence à avoir de sérieux troubles de la conscience. Monsieur en profite pour l’amener aux Urgences de Triffouilli-Sur-Flotte.

18h aux Urgences de Triffouilli. C’est le feu, y z’ont tous décidé de se donner rendez-vous ici, le SMUR sort sur un gros carton à Vladivostok-Sur-Flotte, l’autre SMUR sort sur un arrêt si loin qu’on se demande si ça fait partie du système solaire département, la bronchiolite s’est abattue sur les crèches locales tandis que la gastro, celle-là même qui a frappé Mme Ramsix, a provoqué suffisamment de malaises vagaux aux collégiennes d’à coté qu’y’a moins d’absentéisme dans la salle d’attente des Urgences qu’au cours d’EPS. Une interne débutante décide de s’occuper de Mme Ramsix, qui, increvable, a restauré au gré de la perf (l’entretien de NaCl collé par l’infirmière) une conscience précaire mais rassurante pour ceux qui ignorent que chez elle, ne pas gueuler équivaut à gasper.

L’interne débute son examen clinique. Mme Ramsix a pour seul antécédent une orchidoclastie notoire, aucun traitement, pas d’allergies sauf aux conseils. Elle est consciente, franchement asthénique, un peu confuse, sèche, normotendue, respire bien, a le bide souple (y’a rien dedans depuis 4 jours, il peut être souple !), et … tachycarde. Rien qui tilte dans le ciboulot de l’interne, mais bon, la patiente n’aide pas en étant assez orientée dans ses réponses pour l’envoyer balader dès que la petite toubib tente de dénicher la moindre anomalie. L’époux de la patiente est rentré à leur domicile, n’est pas joignable, pas plus que le médecin traitant. Que fait donc Mme Ramsix aux Urgences ? «Roooh mais laissez-moi tranquille, tout va bien».

Et puis à 23h, la dame fait sous les yeux de l’interne un petit passage encore plus tachycarde, son palpitant ayant été excité par tant de déshydratation. Sagement et promptement, l’interne enregistre un tracé ECG, l’analyse, et appelle le cardiologue. «Ui c’est les Urgences, j’ai une patiente qui a fait un trouble du rythme supraventriculaire, j’ai pas encore son bilan complet, mais ….» et les mains gantés bidouillant par cathéter interposé dans les coronaires d’un quadragénaire tritronculaire sur table, le spécialiste répond : «Ok mets là dans un lit à l’USIC, je passerai la voir après». Mme Ramsix est mutée aux soins de cardio.

À 1h du mat, éreinté par la 4e coro en urgence de la garde, le cardiologue fait une rapide contre-visite des lits d’USIC, distribuant en mode automatique les prescriptions. Moins de 75 ans : lourde anti-agrégation et pincée d’antihypertenseurs, plus de 75 ans : lourdes doses de diurétiques et simple aspirine. Mme Ramsix a 82 ans. Dommage.

Le pire, c’est que je l’aime bien, ce cardiologue. L’organisme de Mme Ramsix, lui, n’apprécie que très peu. C’est en plein staff matinal de réa que déboule un de nos voisins cardiologues, «Il faut que vous nous preniez une dame, elle est complètement comateuse».

Comateuse ? Non, enfin si. Surtout : lyophilisée. Littéralement. «L’organisme est constitué de 65 % d’eau et de 35 % de bas morceaux» apprend-on. Oui, ben pas celui de la dame à ce moment-là. De l’eau, y’en avait plus. Ni de conscience. Ni de pouls radial. Ni de diurèse. Sèche et archi-sèche, l’archiduchesse domestique. Avec ou sans les chaussettes. La patiente était passée de mamie à momie.

Nous la réhydratâmes donc peu à peu, sur un voie centrale sous-clavière des plus faciles qu’il m’ait été donné de poser sur son corps décharné. Telle la plante de ma salle de bains [je compare mes patients à mes amies végétales, et alors ?], Mme Ramsix reprit du poil de la bête progressivement, au fur et à mesure des litres d’eau salée que nous lui administrions. C’est comme le lait en poudre : ça a quand même plus de gueule quand t’as rajouté de l’eau.

Conclusion :  Loperamide & pyramides ne doivent pas occulter la réhydratation ; les diurétiques, c’est pas automatique.

Tandis que Petit Caillou rêve de s’appeler Cléopâtre, je m’en vais chaliner (câliner le chat), songeant à la petite sauvageonne des collines provençales que j’étais enfant à l’age de mon apprentie égyptologue tromboniste, et en quoi cela préfigurait l’urgentiste mal coiffée que je suis devenue.

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Un commentaire pour Nefertiti & Robinet

  1. Doña Juana dit :

    J’ai adoré ce billet , il faut absolument que mon pote Patrick le cardio le lise….

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