Stratégie

Depuis que les centres de régulation se sont équipés de systèmes de géolocalisation de leurs ouailles motorisées SMUR, on peut plus faire les cons un détour. Alors que pourtant, c’était sympa d’aller poser dans le jardin de Mémé avec l’hélico. Ça contraint à finauder. J’irais pas jusqu’à dire que c’est pousse-au-crime au cas où ma hiérarchie me lise tant ça serait de mauvaise foi, mais bon.

Or, proposez-moi un bon ptit resto tandis que le canapé sied à mon postérieur contre lequel il se vautre [c’est le sofa qui se vautre, mes fessiers étant, comme chacun le sait, perpétuellement fermes], vous avez des chances pour que je décline l’invitation [l’abandon de canapé étant puni par l’article 22 de la Loi de la Sieste]. Curieusement, de garde, la seule idée du kébab miteux ferait chanter mes entérocytes à l’unisson «Owi owi owi». Sauver le monde, ça creuse. Et les menus punitifs du frigo professionnel n’aident pas. Alors, impossible de se faire offrir le resto dans le cadre du boulot ?

Non. Heureusement, y’a le diabète. Nan, pas le mien. Le mien n’est pas prêt d’arriver, étant donné la minutie frisant la sociopathie de la régulation endocrine de ma glycémie. 0,93 g/l. Quoi que je fasse, j’ai 0,93. Sur la bio piquée en pleine aprèm aux Urgences alors que j’avais agrémenté le cours de biologie moléculaire d’un malaise vagal sur vacances sinusales, en P1 (autant dire pas hier) : 0,93. La glycémie à jeun du bilan-pilule : 0,93. Enceinte, glycémie avant (théoriquement pas incluse, mais faite par le biologiste histoire de la facturer, groumpf) et après charge orale en glucose : 0,93. Minuit, l’heure de chercher un truc à faire avec l’équipe infirmière lors d’une garde méga calme, zyva-on-se-fait-un-dextro [Comment ça on a des jeux cons ?] : 0,93. Conclusion : clamer l’hypoglycémie pour se faire offrir le resto en plein taf, spapossible. Mes hépatocytes sont bien trop psychorigides.

Heureusement y’a le diabète. Des patients. Y’a 2 façons d’atterrir les pieds sous une table gastronomique au décours de la prise en charge d’un patient diabétique. La simple, et … la mienne.

Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Parceeeeee queuuuuuu. Principalement. Ouaip, s’incruster chez l’étoilé local, en blanc, avec un patient quasi-comateux, en réclamant pour la bonne cause d’être servi sur le champ, genre c’est pour le patient mais faut que je goûte, conscience professionnelle oblige, c’est faciiiile. Trop.

Ça manque de panache. Point de gloire si le triomphe est sans péril, enfin je sais plus exactement ce que dit le proverbe, mais c’est comme de réanimer un arrêt, c’est l’intention qui compte.

Pimpompimpompimpom.

Et oui. Nous voilà en SMUR. Rapido, Pinacolada, Mojito et votre servitrice ont même pas eu le loisir d’entamer leurs plateaux-repas dissuasifs que le ding-dong du départ en intervention les en protège.

Il est 21h, Paris ne s’éveille pas, et Mr Chougarfri ronfle carrément.

Pénétrant dans sa modeste demeure, le petit détail physiopathologique me met la puce à l’oreillle. Bah oui, dormir, c’est physiologique, à la base j’vois pas c’qu’y’a d’mal à ça. Et ronfler, ça n’est que la version masculine de dormir. Oui mais ronfler au sol entre le couloir et la salle de bains, sur le carrelage, c’est tellement dommage que ça n’en est pas net.

Mme Chougarfri, l’épouse du patient pour ceux qui suivent rien, nous explique qu’elle rentrait à peine de la maternité où elle avait rendu visite à la nièce de Maryse [dans la série «OSEF», je demande la nièce …] qui a accouché d’un beau bébé [Non pas les photos, pitié]. Trouvant son mari étendu au sol [le sien, pas celui de Maryse, faut suivre … Pfff], elle a immédiatement composé le 15 [Mmmmm chais pas si à sa place, j’y’aurais pas collé 2 tartes, quand même, pour lui apprendre à ronfler… ].

Appel brillamment régulé par Yoda qui donc nous dépêcha. «Quand témoin ronflement chelou te signaler, toi SMUR envoyer.»

Nous trouvons cet homme en vrac, comme vous le savez depuis 3 paragraphes que je fais traîner, dans une posture avoisinant le bloubiboulga et la PLS. Franchement comateux.

«Trouble neuro = dextro !» soufflai-je à Mojito, l’externe qui ne sentait pas la menthe mais que j’ai quand même décidé d’appeler comme ça. Et hop encore une démonstration de ma puissance diagnostique surhumaine [bah quoi ?] : 0,32. Ce qui est moins que 0,93 d’après les matheux même les plus anticonventionnels. Et le reste va bien (tension, fréquence cardiaque, sat, auscultation, ECG, température). Pinacolada entre alors en piste pour quicher un petit cath vert et beaucoup de sucre dans les veines de Mr Chougarfri.

Une ampoule de 20 cc de G30%… Une deuxiè…. Et hop la 2e ampoule n’est même pas finie qu’il se réveille, ce brave monsieur. Pendant ce temps, les pâtes cuisent. Le patient parfaitement conscient, je recherche la 3e étiologie d’hypoglycémie de ma triade systématique … Y’a pas d’infection patente, y’a pas de syndrome coronarien aigu, il ne me manque qu’une cause à éliminer pour déterminer si le patient doit être hospitalisé.

Bingo ! Il s’est gouré dans son insuline. Maryse, le bébé, l’émotion… Il a chié sa piquouse. Chié ? Pire. Il s’est fait le double d’insuline retard que ce qu’il fait habituellement. Dommage.

Je saisis mon téléphone pour … «Donc tu veux un déchoc.» Oui, c’est ça. Yoda me comprend avant même que j’aie parlé. Un transport part immédiatement (on était venus comme des winners, sans ambulance, juste en vleue), et Yoda appelle le déchoc pendant qu’on fait main basse sur l’intégralité du placard à sucreries du patient.

L’intox à l’insuline, où comment courir après une hypoglycémie qui va plus vite que les tentatives de resucrage.

L’ambulance arrive, Yoda me rappelle pour me confirmer le déchoc le plus proche tandis que l’équipe installe le patient + son placard + les pâtes cuites dans le véhicule. On a poussé la 3e ampoule de G30%, la glycémie du patient plafonne … 1,28. Je saisis les 2 ampoules qu’il me reste dans le matos de réserve de la VL, grimpe dans l’ambulance, et alors que Pinacolada enfourne la moitié d’une tablette de chocolat dans le gosier de ce pauvre Mr Chougarfri, Yoda me rappelle. «Oui alors pour le déchoc, finalement c’est pas possible, l’interne avait accepté mais son sénior lui a dit que non. Démarre, j’te rappelle».

3/4 de plâtrée de pâtes plus tard, nous atteignons le périph et Yoda m’indique que nous sommes attendus dans le service de réa du Nord. Celui qui est loin. Enfin de là où on est, pas tant que ça. Mr Chougarfri expérimente les pâtes au miel, sa glycémie passe en dessous de la barre des 0,93 [dite golden-glycémie parce que c’est ma mienne]. Spagrave, c’est largement suffisant pour que sa conscience lui permette de boulotter 2 tablettes de chocolat supplémentaires.

Nous arrivons à destination. Les portes de la Clinique du Pole s’ouvrent sur ce petit convoi que je mène telle Konrad Lorenz avec ses coin-coins, sauf que chuis pas prête d’avoir le prix Nobel sous le seul prétexte que je connais tous les services de réa de la région. Je sonne à la porte de la Réa. Une infirmière vient ouvrir, écarquillant les yeux à notre vue. «Ah mais non, on attend pas d’entrée SAMU !»

Elle semble sûre d’elle. Pendant qu’elle va chercher le réanimateur qui est un peu beaucoup occupé auprès d’un malade, je sors (couverture réseau intra-muros oblige) pour appeler le 15. On sait jamais. Légo, le co-régul de Yoda, me confirme. J’en conclus que l’infirmière a fumé la moquette. Retourne à l’orée vitrée de la Réa.

«Han mais je n’ai pas pour habitude de refuser des patients dont j’ai accepté l’entrée par téléphone !» me dit, empathique, le réanimateur de garde. Prenant mon air de Calismuro le plus tristement affecté, j’explique le contexte pathologique, l’intox involontaire à l’insuline, et pour mieux appuyer ma lèvre inférieure retroussée en mode sniiiiiif ;-( , Pinacolada brandit l’appareil à dextro qui affiche … 0,44 ! J’implore alors la pitié de mon confrère, démunie que je suis : y’a plus de pâtes, y’a plus de miel, y’a plus de chocolat, y’a plus de G30%, et y’a même plus de G5% ! Bref, c’est la dèche.

Attendri par mes mimiques, le réanimateur nordique ne peut que déplorer qu’il n’ait pas de place. «Ah oui, je comprends. Je vous l’aurais bien pris, mais j’peux pas !». Mr Chougarfri commence à piquer à nouveau du nez, fort heureusement, touché par notre désarroi, mon confrère me tend 1 litre de G10% et 1 litre de G30%, histoire de tenir.

Piteuse, je retourne capter du réseau pendant qu’il veille, dans le sas, sur mon patient. J’insiste pour parler à Yoda, et l’enquiert de nos péripéties. «J’te rappelle» me dit l’ami régulateur.

5 minutes. Tout s’éclaire. D’abord, mon téléphone, puis la situation. Yoda avait cru cliquer sur RéaDuNord, «Ui allo c’est le SAMU, vous êtes le réanimateur de garde ?», une voix de basson lui avait dit 2 fois oui, une fois pour confirmer sa fonction, et une pour accepter le patient. Sauf que Yoda avait malencontreusement cliqué de travers, appelant RéaDuSudDuCentre, au lieu de celle en direction du Groenland [ouaip, quand t’as atteint la Clinique du Pole, tu prends direction Reykjavik, et au 2e iceberg tu tournes à droite et pam t’es au Groenland].

«Promis, je t’offre un resto, pour me faire pardonner». Ouaip. Parce qu’en plus, ce soir-là, y’avait la DDE qui s’amusait à bloquer la voie rapide. On s’est farci tout le trajet par des chemins de contrebandiers, Mr Chougarfri et nous.

Pas un seul braconnier pour nous vendre discrètement des pâtes ou du sucre, sur la route. Cependant, la dotation en sucre liquide qui nous avait été gracieusement offerte par nos amis chasseurs de phoque, une fois branchée sur la perf du patient, réussi à maintenir une glycémie honorable. Le G10%, y’a qu’ça d’vrai. Même pas eu besoin d’entamer leur litron de G30%.

Et c’est ainsi que Mr Chougarfri fit un voyage dans des conditions qui ne peuvent qu’inspirer la confiance, et que j’ai gagné un resto.

QUE J’ATTENDS TOUJOURS, YODA !!!!!

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4 commentaires pour Stratégie

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  2. marcussy dit :

    C’est vrai qu’à 1,35 euros la glycémie il fait surement exprès ce vénal de biologiste

  3. marcussy dit :

    En plus non facturable en même temps qu’une glycémie post-charge, donc en gros il la fait gratos. Mais bon c’est tellement plus amusant de mépriser les spé autres que la sienne, c le sport national en médecine 🙂 C’est dommage tu t’en plains tellement souvent ! La paille, la poutre, tout ça…

    • docadrenaline dit :

      Pour le coup c’est le biologiste lui même qui m’a dit qu’il me faisait les 2 parce que le (feu) O’Sullivan seul n’était pas suffisamment rentable. Sur l’ordonnance y’avait une glycémie après charge orale, j’ai eu 1 glycémie avant + 1 glycémie après + 1 glycosurie avant + 1 glycosurie après. Je ne tire pas sur la spé en général et d’ailleurs je n’ai pas changé de labo (j’en ai pourtant 3 à moins de 15 min à pieds de chez moi), c’est dire si je ne lui en garde pas rancune, d’autant qu’il a été cash et honnête en me le disant. J’adore pas qu’on me pique (bizarrement je préfère les veines des autres), simplement. D’où le groumpf.

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