The End-2

Ainsi soit-il, grâce à ton soutien sans failles, j’ai vaincu la lessive [j’ai transféré le linge de la machine à laver qui venait de finir son cycle vers le tambour du sèche-linge] [ma vie personnelle est à l’image de ma vie professionnelle : une succession de gestes techniques de haut vol qui forcent l’admiration], et attendrie / motivée par tes sollicitations incantatoires, je vais de ce pas satisfaire ta pulsion [notez le singulier, c’est pas Noël non plus, faut pas exagérer], pour toi, lecteur, en poursuivant ma blogorhée vespérale entamée plus tôt.

Donc on en était à parler de la fin de vie, et de savoir si être médecin c’était se battre pour la vie à tout prix, ou pour le patient. Ce qui n’est pas tout à fait pareil.

Exemple :

Un beau soir d’été, sur la plage abandonnée, coquillages & crustacés enchaînent les tequila-pafs tandis que par chez moi, les SMUR enchaînent les inters sans sable, sans cocotiers, et sans tequila [mais que font les délégués du personnel, je vous le demande]. Notre régul adorée nous envoie vers une prison-dorée pour vieux riches. Je m’explique pour le qualification carcérale : c’était facile d’entrer, mais quand une fois l’intervention finie nous avons voulu sortir rapidement car devant enchaîner sur une autre, la croix et la bannière pour s’évader. CQFD : facile à intégrer mais se refermant tel un piège autour de ses proies captives, c’est soit une taule, soit un monstroplante carnivore gigantesque.

Quant à la dorure … C’est simple, j’avais jamais vu ça. Les couloirs classieux, soit. L’ascenseur high-tech, ok. L’infirmière de nuit qui semble sortir conjointement de vacances tant elle semble reposée, de la lingerie tant elle est impeccable, de chez le coiffeur aussi… Ça fleurait bon la maison de retraite carte-gold. Mais la chambre de Mme Rose, j’avais jamais vu ça. 25 m², fenêtre sur cour, secrétaire style Louis-Chépacombien, et … lit médicalisé king-size en acajou. Si si. En acajou. La vieillesse dans le confort a-t-elle un prix ? Toujours est-il que Mme Rose s’était payé le luxe.

Néanmoins Mme Rose, polypathologique de son état, n’était pas en grande forme ce soir-là. Inconsciente + circule mal + respire mal = combo, tiercé gagnant de la défaillance vitale. Sur le vilain-vilain sepsis sévère accompagné d’une détresse respiratoire témoignant d’une moche pneumopathie d’inhalation par le truchement de vomissements ayant élu domicile dans les poumons de la madame quelques heures auparavant.

Donc ça va pas fort.

Coma accompagné d’hypotension, marbrures, tachycardie, détresse respiratoire, avec oligurie (pisse plus bezef) ; le tarif, en théorie, c’est tube + perfs à gogo dont antibios et sédation + noradré … n’en jetez plus : bref c’est de la réa. Lourde.

Quelles sont les chances de succès de telles manœuvres chez une patiente fragile avec un grand F, démente grabataire équipée de couches et tout le tintouin, aux comorbidités multiples, dans ce contexte (le vomi dans les poumons, c’est sale) ? Infinitésimales, mot poli pour dire nulles.

«En ton âme et conscience, fais ce que tu estimes être le mieux dans l’intérêt du patient» dit le Petit Ange en moi. «Comme tu voudrais qu’on fasse s’il s’agissait de ta famille ou de toi». Effectivement, le premier qui intube mon grand-père, je le scalpe ; et si je devais atterrir grabataire en réa, pitié engagez-vous dans une LATA.[Limitations et Arrêt des Thérapeutiques Actives]. [Voire un protocole SPS : Seychelles-Propofol-Sufenta. Merci les copains.]

Ayant mis Mme Rose sur le coté avec de l’oxygène sur le pif (ça mange pas de pain), je me retourne vers l’infirmière de la maison de retraite. Conviens que la patiente va très mal, mais qu’il ne me semble pas très raisonnable de se lancer dans une réanimation invasive, et pas particulièrement sympa de la trimbaler à l’hosto d’autant plus que finalement ce sera pour y mourir vu qu’on avait dit pas de réanimation invasive et que ses poumons vont pas se nettoyer tous seuls, bref que mon idée est de la laisser là, moyennant soins de confort.

Elle en est désolée, l’infirmière, mais m’annonce que lors du dernier épisode aigu moins sévère mais glissant tout de même, la petite fille de Mme Rose a exigé qu’elle soit transportée à l’hôpital. Les pompiers acquiescent, ils se souviennent, c’était eux qui étaient intervenus.

Ouais mais non.

Convulsez, les trolls, allez-y [au sol en PLS, sviouplé]. «Je» ne place pas de suprématie dans la parole médicale, quoi que vous en pensiez. Simplement. L’hospitalisation comme tout le reste, c’est une mesure qui doit être prise … dans l’intérêt du patient. Pas pour préserver le confort moral du toubib, ni pour satisfaire l’angoisse ou l’exigence de la famille. Toujours la même chose, au fond : l’intérêt du patient. Or ici, l’hospitalisation ne va pas dans l’intérêt du patient. Ni en Réa avec gestes invasifs mais vains, ni au beau milieu d’un couloir aux Urgences, ni au fin fond d’un service de Médecine dont les prestations hôtelières n’arriveront pas à la cheville du lit en acajou et dont on ne peut espérer de prise en charge salvatrice pour la simple et bonne raison que la triple défaillance vitale de la dame ne passera pas le cap d’un coup de baguette magique. Pas d’intérêt pour la patiente = pas d’hospitalisation. Tout simplement.

Je me suis assise. J’ai ouvert le dossier. Ai parcouru les fiches administratives, les courriers médicaux récents, la feuille de traitement.

Le dernier compte rendu médical d’hospitalisation relatait un clash entre les enfants de la patiente et l’hosto. La phrase était courte, obscure, et mentionnait que la raison de l’ire familiale était le non respect des valeurs de la patiente par le fait même qu’elle soit hospitalisée. Tiens donc. Un acronyme. Google m’a aidé. Arf. Eurêka. Toute sa vie, la dame avait milité dans une association pour le droit à mourir dans la dignité. D’où la chambre en maison de retraite 12 étoiles. J’ai comparé les coordonnées des proches à contacter listées dans la fiche administrative et celles que m’avait empressement rapportées l’infirmière de la salle de soins. J’ai compris.

Mme Rose était une convaincue du non-acharnement. Cet état d’esprit, il était clair pour ses enfants. Pas pour ses petits enfants, trop jeunes pour l’avoir connue militante. Sa petite fille avait squeezé l’organisation familiale en faisant afficher son numéro de téléphone dans le bureau des infirmières, leur évitant d’aller farfouiller dans le dossier. C’était elle qui avait insisté pour faire hospitaliser sa grand-mère, quelques temps plus tôt, probablement trop émue à l’idée qu’elle meure et que tout ne soit pas tenté. Ensuite, les enfants de Mme Rose prévenus que leur mère était à l’hosto, mais sans savoir que la décision n’émanait en rien des soignants, avaient logiquement poussé une gueulante.

J’ai pris le téléphone et j’ai appelé le fils de la patiente. J’ai décrit l’extrême gravité, le pronostic sombre imminent, la futilité ainsi que l’amoralité que constitueraient les manœuvres de réanimation qualifiables d’acharnement chez cette patiente qui avait toujours témoigné ne pas vouloir en être l’objet. L’alternative des soins de confort sans transbahutage intempestif. Je lui ai confirmé que si il pouvait venir, c’était le moment.

Appliquant l’adage qui veut que «ce qui s’injecte peut se boire» (oublions les contre-exemples, ok ?), nous avons bidouillé de manière à administrer un anti-émétique et autres traitements non-salvateurs mais pas inutiles à Mme Rose, et vas-y que je mets ceci sur un sucre en sublingual et cela doucement par voie orale. Nous nous sommes arrangés pour laisser de l’oxygène, parce que l’hypoxie n’est pas quelque chose de très agréable à vivre, ni à mourir.

Le fils et la fille de Mme Rose sont arrivés au moment où nous partions comme des furieux, appelés à enchaîner. Notre entrevue fut brève. Claire. J’étais contente pour elle, et pour eux, qu’ils puissent être présents.

Ok alors c’est super, puisque finalement la famille était du même avis que l’équipe soignante, et la patiente ancienne activiste du droit-à-mourir-sans-qu’un-crétin-de-SMURiste-aille-te-quicher-un-tube-pour-éviter-de-se-poser-trop-de-questions. Et si ça n’avait pas été le cas ?

Ben en dehors du fait que ça les complique, j’ai pas envie que ça change les choses. Parce que dans tous les cas, mon taf, c’est de faire dans l’intérêt du patient. J’ai pu lire sur internet : «J’ai très peur que les médecins aient le droit de décider quelles vies valent d’être vécues». Ouaip. Enfin perso, si par malheur je me trouve dans l’entre deux eaux état gravissime / mort, je préfère que ça soit un médecin qui connait la pathologie, ses implications, et dont c’est le boulot que d’agir dans mon intérêt, qui prenne la responsabilité d’une telle décision. Hors de question de faire endosser ça à ma famille. Je refuse que pèse ce type de poids sur les épaules de mes proches. Je dis ça, je dis rien.

Après, tout est histoire d’en parler le plus sereinement possible. Je crois naïvement que si on éclaire sur notre volonté de servir au mieux l’intérêt du patient, ceux qui l’aiment sont rassurés. Souvent. L’actualité récente prouve que je suis bien candide …

«Docteur, je viens pour que vous lui donniez un antibiotique, il a le nez qui coule depuis ce matin». «Docteur, faut la ramener, ma grand-mère».

Les antibiotiques, c’est pas automatique. L’acharnement thérapeutique : non plus.

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2 commentaires pour The End-2

  1. Moineau dit :

    Très jolie conclusion. Mais c’est plus facile de théoriser sur le fait qu’on doit savoir laisser partir ses proches quand on pense qu’il s’agit d’un futur lointain, que quand on est vraiment dedans… j’espère que si je suis un jour confrontée à cette situation, je saurai écouter l’équipe médicale sur les implications de l’arrêt ou la continuation des soins.

  2. tout ça sonne très bien dans mon oreille: j’ai enterré ma belle-mère ce jour, et il y a eu juste un tout petit peu d’acharnement thérapeutique il y a un moi, avec réa costaud: hypnovel, oxygène, corticoïdes à tout va, transfusion sanguine chez une pauvre mamie cancéreuse, insuffisante rénale et pulmonaire… juste la tête était encore là et elle réclamait juste la mort, elle le verbalisait. Ces trois dernière semaines, elle les a passées à attendre qu’elle veuille bien se présenter. tout est bien qui finit bien, mais que de douleurs, d’angoisses, et de coût pour la Sécu.
    Je suis dégoutée.

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