Impérissable

Fin d’inter dans un petit bled paumé loin-loin. Au moment de grimper dans la voiture blanche coiffée de bleu, un gamin m’interpelle. «Bonjour, scusez moi, sté vous à la télé ?» Euh … Flottement. «Eh Madame, Docteur, spavous qu’avez soigné ma copine Léa l’aut’ fois ?». Euh-bis …. Cet ado semble sûr de lui. Réfléchissons… «Sté avec l’hélico, Madame, et même qu’y’avait les parents de Léa qu’étaient v’nus», nous voilà bien avancés. Petit tour de manivelle dans la mémoire… Nous y voilà.

Il a raison. Je suis une star. Je me souviens de Léa.

Jouant à chat-perché dans la cour bitumée du collège lors de la pause méridienne, Léa fut victime du croche-pieds malveillant d’un cartable gisant au sol. ↑→→→↓. Vol plané. Chat-étalé. Chat-pété. Raison pour laquelle je ne joue qu’à chat-vautré-comme-une-loque-sur-le-canapé, bien plus safe et vachement plus réaliste.

Allo le SAMU, zim zam zoum déclenchement des pompiers, tchik-tchik l’hélico du SMUR. [Pour ceux qui ignoreraient la fameuse histoire de Tchik-tchik, la voilà : Vous connaissez l’histoire de Paf le chien, n’est-ce pas ? C’est un chien, une route, une voiture, et paf le chien. De même, n’oublions pas l’inénarrable Splatch le chat : Un chat, une route, une voiture, et splatch le chat. Eh bien Tchik-tchik la girafe, c’est ma préférée. C’est une girafe, un hélico, et tchik-tchik la girafe. Fin de l’aparté] Enfin par chance pour le patrimoine génétique des girafes, l’intervention ne se déroule pas au cours de la visite annuelle du zoo local, mais bien au collège. Ledit établissement scolaire dispose d’un terrain de torture sport sur lequel nous posons.

Un petit attroupement s’est formé pour nous regarder atterrir, et un autre autour de Léa. Heureusement la sonnerie de la reprise des cours retentit. L’espace récréatif se libère. Nous arrivons auprès de la jeune fille. Elle est calme, ses joues témoignent des larmes que la douleur lui a fait verser, est au sol, sur le bitume. Les pompiers l’entourent. Ses parents, chancelants de stress, sont là aussi. Je les ferais bien asseoir, si y’avait moyen, avant qu’ils nous tapent le malaise. Manque de peau : y’a pas de banc téléscopique dans ma poche et pourtant y’en a des conneries, et Mme-Maman-de-Léa risque de rechigner à poser son tailleur jupe sur le sol devant les pompiers qui n’en demandent pas tant.

Mme-Le-Proviseur s’adresse à moi. Pourtant j’ai pas séché les cours ! Enfin si, un peu, mais y’a prescription. D’ailleurs, en parlant de prescription, devinez ce sur quoi elle déplace son stress ! À peine arrivée, je suis sommée de réaliser un certificat médical pour l’assurance. Oui mais non. Alors, voyons voir. Léa, 12 ans, rassurée par les pompiers, se met à hurler en s’apercevant que je vais l’examiner. «Bonjour Mademoiselle, c’est le SAMU, voici ma collègue infirmière méchante qui fait des piqûres, mon collègue externe étudiant débutant élève (bon-tant-pis on tapera juste collègue sur le clavier) qui va vous mettre des petits capteurs qui ne font pas mal, [blabla blabla]». Bref, je lui annonce que je vais l’examiner en commençant par cœur-poumons, mais qu’à un moment donné va bien falloir que je m’enquière de sa jambe.

Terreur dans les yeux, hurlements bis. Puisque jamais 2 sans 3, j’explique à Léa qu’on va lui poser une perfusion. Mes tympans s’en souviennent encore. Doucement, nous parvenons à la détendre. «C’est juste un petit pic qui fait moins mal que la jambe» et là tu pries pour qu’y’ait pas besoin de tenter 2 ou 3 fois l’abord veineux. Heureusement, Léa a de jolies veines et pi t’façon Buffy ne connait pas de veines qui lui résistent.

[La rédaction signale qu’entre la tweet-story de Padre_Pio et la fièvre à 40,4°C de l’enfant qui a le bon gout de taper à 148 et de respirer 38 fois par minutes histoire de ne pas déstabiliser sa mère avec des paramètres trop normaux, c’est pas évident, de bloguer.]

Retournons à nos girafons. Léa s’adoucit, je lui colle un masque à oxygène pour le pur effet placebo du «ça va faire du bien» qui marche du feu de Zeus, la perf lui délivre du bon paracétamol et nous poussons de la morphine. La douleur se faisant plus discrète, je commence à palper son membre inférieur. Le reste de l’examen clinique en particulier lésionnel est normal. Le fémur gauche, lui, est cassé.

Encore un peu de morphine. Peut-être une co-analgésie avec une chouille de kéta-mida, je sais plus, mais il me semble que oui. Léa est complètement zen à présent. C’est le moment de lui donner un look de Super-Jaimie. J’ai mis sans difficultés [ouais pas toute seule, mais c’était pour le jeu de mots] une attelle en traction dite attelle de DonDiego de la Vegaway, qui une fois en place soulage bien Léa dont la principale préoccupation désormais est de savoir si oui ou non elle va pouvoir contempler le paysage depuis l’hélico.

Mme-Le-Proviseur n’en a plus rien à carrer de son certificat maintenant qu’elle n’a plus besoin de porter son attention sur le-truc-le-plus-débile-qui-puisse-lui-traverser-l’esprit, et s’occupe de dégager l’accès à l’hélico. L’équipe lait-grenadine (SMUR blanc + pompiers rouges) se charge d’installer Léa dans un matelas coquille et de la porter jusqu’à l’appareil. C’est le moment de m’apercevoir que Mme-Maman-de-Léa a niqué ses collants lorsqu’elle s’est agenouillée pour tenir la main de sa fille, et que Mr-Papa-de-Léa a pleuré quelques larmes d’émotion à la vue de son enfant blessée (et/ou des collants grillés de Mme). Je leur explique la suite de la prise en charge en prenant bien garde à ne pas dire que «Bah ça va, c’est rien qu’un fémur» parce qu’un fémur ça saigne sa race et ça peut engendrer l’épouvantable embolie graisseuse malgré le réalignement-traction précoces. Leur signale que l’accueil de Léa se fera avec des équipes rompues à cette pathologie et à la pédiatrie, que non elle ne sera pas toute seule avec des sauvages les soignants, inutile donc de prendre des risques sur le chemin en essayant d’aller plus vite que l’hélico.

«Heureusement que vous avez su lui parler, vous, et chapeau, hein, parce que moi là je stressais tellement que j’arrivais pas à la calmer», me dit Mme-Maman-de-Léa. Madame, j’ai de la morphine et de la kéta dans mon sac, je crois qu’on peut considérer ça comme de la triche. Mais merci 😉

Léa fit un agréable voyage en notre compagnie à l’arrière de l’hélico, s’exclamant à l’approche de l’hosto, au sujet des buildings citadins : «Ah mais c’est moche !». Comme quoi les drogues analgésiques n’avaient en rien affecté son jugement.

[Intermède réhydratation-resucrage de l’enfant]

Bien qu’ayant acquis 20 cm de cheveux entre-temps, j’avais laissé un souvenir imputrescible impérissable dans la mémoire du camarade de classe de Léa, et je m’étendrais volontiers sur le fait que ça soit très choupinou si j’avais pas une tweet-story à lire une enfant à soigner.

Le cartable, ce vil ennemi de l’enfant. Heureusement la virose est là pour l’en protéger quelques jours par an.

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