Eux

«Venez vite, venez vite !» De l’appel des secours à l’arrivée d’une équipe sur place, ces mots qui sonnent le désespoir.

Ici même, il m’arrive (trop) de raconter des interventions où on s’agite, où on met des tuyaux, où le/la/les patient(e)(s) font l’objet de (grosses) manœuvres de réa, où le(la)(les)dit(e)(s) patient(e)(s) [hein que c’est chiant toutes ces parenthèses ?] sont amenés dans un service hospitalier en plus ou moins bon état mais en tous cas vivants et après c’est plus mon problème.

C’est occulter une réalité : nombreuses sont les interventions au cours desquelles aucun geste de réanimation n’est entrepris et ce bien que le défunt patient soit en arrêt. Y’en a. Au taquet.

Eux,  ce sont tous ces patients qu’on ne tente même pas de ramener à la vie qui les a quitté il y a de trop nombreuses minutes (heures, jours, semaines).

Canés. Mourus. Décédés. ART (assuming room temperature). Ayant passé l’arme à gauche. Claqués. La langue française est riche en synonymes dont beaucoup argotiques pour désigner celui ou celle qui n’aura plus jamais mal aux dents. Certains éléments de vocabulaire s’appliquent en fonction de la cause de la mort et/ou des signes positifs de mort : raide, aplati, dézingué, exsangue, froid, vide.

Delta Charlie Delta.

Le tact veut qu’on ne s’adresse pas à la famille en s’exclamant «Il est cuit». Pour autant j’essaie d’éviter les métaphores vaseuses à type de «Il est parti», «Il n’est plus avec nous», «Il devrait pas trop vous faire chier pour le menu ce soir».

«C’est fini», «Je suis désolée», «C’est con, à quelques minutes près, on aurait pu faire quelque chose» sont les introductions à la sentence implacable : «Il est mort». Parfois, je dis «décédé» mais peu, finalement. Le mot «mort» a l’avantage et l’inconvénient de sa brutalité sans failles. Au moins c’est clair. Fin de l’affreux doute. «Il est mort». «Je suis sincèrement désolée». La pure vérité.

Cette annonce prononcée, y’a le respect des silences. Dans les regards tout ce que les mots ne savent pas dire est présent. Y’a le truc qu’on «sent», le «moment» le moins mauvais pour parler des formalités et de comment et où on installe la dépouille, pour l’instant. La question de l’intervalle entre ce silence creux qui suit immédiatement l’annonce, parfois gommé par cris et pleurs retentissants, pas de méthode. À l’instinct, essayer de détecter si et/ou quand le silence est pesant pour ces proches, enchaîner.

Enchaîner sur le souhait de la famille en termes de où-c’est-qu’on-met-le-cadavre. «La chambre au fond à droite». «Ok, je vais le dire à l’équipe». Enchaîner sur la paperasse. Le certificat de décès, purée qu’est-ce qu’on en signe des certificats de décès. Des pelletées. En expliquant les démarches. «Il va me falloir une pièce d’identité de votre [père/mère/frère/sœur/fils/fille/oncle/tante/etc]».

En sondant.

Pour éviter les impairs, sonder. La cohésion au sein de la famille. Une plainte douloureuse exprimée par le patient avant son trépas. Etc. Ça évite les inopportuns «Vous êtes une famille soudée» dans ce qui ressemblerait plus au Far-West qu’à autre chose. «Il n’a pas souffert» «Oups … enfin sauf l’intense douleur dont il se plaignait depuis 2 heures».

[Si vous croyez que c’est facile, de bloguer avec un chat de 4 kg qui s’est posé sur mes avant-bras y’a 3 paragraphes…]

[Remarquez c’est rassurant. Comme on dit «Quand le chat n’est plus sur Mémé, c’est qu’elle est morte».]

Eux, ceux qui meurent sans réa, au domicile, sont très nombreux. Ajoutez-y ceux qui meurent avec une réanimation plus ou moins acharnée, sur place, après l’échec de celle-ci.

Ils sont très nombreux, eux.

C’est, encore plus que des horreurs plus ou moins sanguinolentes, des injustices jusqu’à l’inégalité des uns en face des platanes, quelque chose de quotidien, ou presque. Ça dépend des jours. Parfois une équipe en fera 3 dans la même journée, d’autres fois aucun en 3 gardes consécutives. Mais y’en a. Au taquet.

Je crois que cette omniprésence de la mort est en partie la cause de cet humour potache que nous sommes nombreux à partager dans ce métier. On ne voit pas la mort dans l’hôpital, dans des conditions attendues, auprès de patients dont on a pu aborder les proches quelques fois avant qu’elle ne se produise. Non. On va la chercher. Là où «eux» sont. À domicile, sur la route, au bureau, etc. En direct et sans connaitre le contexte humain autrement que par empathie accélérée. Juste où il faut et quand il faut pour les prendre en pleine face : la tristesse, la mort, la violence de l’instant.

Donc quand on parle d’ «eux» entre nous, on a un humour niais, qui croyez-moi, n’enlève rien à l’humanité avec laquelle on fait ce travail. Y’a pas plus «une» manière d’annoncer le décès à des proches qu’il n’y a «une» «bonne» manière de vivre avec une telle prégnance de la mort. Le rire, souvent, apaise lorsque «les droits de l’homme s’effacent devant les droits de l’asticot». Eux, je crois, ne s’en formaliseront pas.

Eux font aussi partie de mon boulot. Fallait que je vous en blogue, histoire de corriger la fausse idée qui pourrait se dégager à la lecture de la prose ici-blogorrhéifiée, «Le SAMU c’est toujours chaud bouillant». Non, y’a un paquet de fois où c’est froid.

Ainsi soit-il.

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3 commentaires pour Eux

  1. Les prochains tu pourras leur parler d’un nouveau service extraordinaire pour la mémoire des chers disparus. 🙂
    http://www.epitag.com/

    Je dois reconnaitre que j’en suis un peu restée sur le flanc quand j’ai vu ça sur le mur FB d’une amies (qui n’en revenait pas non plus)

  2. Ping : Eux | Jeunes Médecins et Médecine...

  3. Doña Juana dit :

    La citation exacte , c’est :  » Quand le chat n’est plus sur Mémé , c’est qu’elle est froide  » . Tu sais , je suis fière de t’avoir transmis cette culture !

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