Proctocologie

Parmi les traits qui me poursuivent depuis ma plus tendre enfance, y’a l’incoercible peur du gendarme. La subversion me fascine, mais c’est plus fort que moi : je ne peux franchir la limite de l’interdit tant la trouille de me faire pécho et de prendre un tir par les parents / le dirlo / les flics / le chef de service / Marisol Touraine me tétanise. Ce truc a fait de moi la risée des potes quand au collège j’étais pas foutue d’aller charparder 3 bonbecs au supermarché du coin.

Le pire c’est qu’en plus d’être constitutionnellement pleutre, je me démerde pour m’entourer de gens dont finesse d’esprit, acuité visuelle de lynx, droiture intellectuelle et capacité à abattre verbalement leur cible à bout portant d’un tir précis ne sont plus à démontrer (y’a qu’à compter les cadavres des audacieux qui ont eu le malheur de les agacer). Dark Vador, ma Lionne, etc.

Si bien qu’entre le minimum de recessus d’instances surmoïques intra-ma-tête, le gendarme symbolique qui me terrifie en permanence, et tous les si-tu-fais-le-moindre-écart-je-le-vois-je-t’éclate que je me plais à côtoyer (nul doute que freudiens, younguiens, lacaniens et macédoniens y trouveront une explication me ramenant à des histoires de fessées ; merci mais ça ira) : ça nous donne une bonne fifille qui rêve de prendre des autostoppeurs dans les véhicules de SMUR et de chanter du hardrock sur bandes enregistrées, mais qui se conforme au règlement. En général.

Et ouais, je sais, c’est ridicule.

Bon mais c’est pas tout ça, j’avais dit à moi-même que j’allais vous raconter une histoire de SMUR. Mais diable, où en étais-je ? Ah oui : les lapins.

[Si y’en a qui ont du mal à suivre, c’est normal : moi aussi.]

Sur la route pour y aller, y’a des lapins. On y va souvent, de jour, de nuit, chercher des patients dont l’état nécessite d’être extirpés de là rapatriés sur un plateau technique lourd. Pour autant, j’avais jamais fait gaffe aux lapins.

Fort heureusement, travailler en équipe, avec des collègues qui vous connaissent, savent quelles sont vos petites manies, anticipent selon vos habitudes, c’est un confort inestimable. L’ambulancier qui était avec nous cette nuit là sait que j’aime bien pousser de grands cris de joie suraigus à la vue d’animaux sauvages, que j’ai déjà fait piler plusieurs VL pour laisser traverser une maman lapin avec ses petits alors qu’on roulait comme des branques pour aller chez un patient moribond, et que j’atteints le comble du ravissement lorsqu’on voit des biches.

Juste après avoir informé la régul que nous avions bien pris le départ en inter, il me dit : «Tiens, Adré, tu regarderas, sur le bord de cette route, y’a des lapins, la nuit.» La vache, c’est comme quand il lève les yeux vers moi en me demandant si je veux qu’on brancarde le patient dans un matelas coquille, il me connait ! Et j’ai pas été déçue : sur un tronçon de 15 kilomètres, y’avait un lapin tous les 30 centimètres. Parfois des groupes de 3 ou 4. Des petits, des gros. Des qui fuient la bordure en montrant leur petit derrière choupinou de lapins à l’arrivée d’un véhicule clignotant de bleu, des qui dressent les oreilles pour faire coucou au SAMU, des qui manifestement n’en ont rien à carrer et qui poursuivent leur repas comme si t’allais pas essayer de sauver une vie, des lapins, plein de lapins.

C’est peut être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup ; aussi comme y’avait pas de piano pour jouer debout, cette nuit là, j’ai décidé d’exploser le protocole. À cause des lapins. Entre autres.

Nous allions chercher une dame dans un service d’Urgences pour l’amener sur une table de coro. Entre les deux, une distance équivalent à 68 000 lapins.

3 minutes dans la salle d’urgences chaudes où était cette dame m’ont suffi pour être parfaitement sur la même longueur d’onde que ma collègue urgentiste de là bas dont les genoux battaient l’un contre l’autre d’impatience de nous voir. Oh putain de merde. Ce demeuré de scope qui alarme, comme si mes alarmes internes fonctionnelles à toute heure n’étaient pas déjà en train de biper à fond. Bordel. Bon, vous avez préparé de la dobu, on va aussi préparer de l’adré et patcher la dame pour un entrainement électrosystolique au cas où.

C’est une patiente de 55 ans, qui clairement bouche sa coronaire droite vu les ondes de Pardee monstrueuses culminant en DIII, qui a une hémodynamique de merde d’autant qu’elle passe régulièrement à 30 battements minute en BAV III, mais pas tout le temps. Disons qu’elle oscille entre des phases gris-très-moche et des phases pale-moche. Elle a déjà reçu tous les traitements adjuvants limiteurs de casse, maintenant faut aller la déboucher, son artère occluse. Elle a encore mal, avec des paroxysmes, raison pour laquelle je lui pousse encore un peu de morphine malgré ce qu’elle a reçu jusque-là. Elle a ce que prosaïquement on appelle une tension pourrie, 8/4 [Dans le jargon, on dit «Au secours !»]. Les petits accès de connerie rythmique à type de salve de TV me donnent moyennement envie d’enclencher la dobu ou autre amine d’entrée de jeu, mais bon je les ai dans la poche. De ses antécédents j’apprends qu’elle a eu une chirurgie du bide récemment ce qui écarte la possibilité destopesque de thrombolyse, qu’elle fume et a du cholestérol, une thyroïde qui merdoie un peu par fainéantise substituée par opothérapie, un cœur malade des coronaires (non, sans déc ???) documenté par une scintigraphie de mes c…….

Va falloir prendre son courage à deux mains et bouger de là. Se retrouver tous seuls sur la route avec cette dame qui dit qu’elle va mourir et à laquelle je m’efforce de mentir d’expliquer que non. Meuh non c’est juste un petit choc cardiogénique pourri de fuck sur syndrome coronarien aigu ST + / hurlements de l’urgentiste +, avec des passages à 30 de fréquence cardiaque et quelques salves à 200. Tout va bien se passer.

Y’a plus qu’à allumer un cierge et rouler. Roulons, alors. J’ai la dobu, les patchs d’entrainement, l’adré, la morphine, et même la thrombolyse dont j’enverrais valser la contre-indication au pire du pire des cas de l’arrêt en asystolie réfractaire à la réanimation initiale.

Oui mais non.

«J’ai envie de lui faire un peu de Risordan» dis-je avec un point d’interrogation à la recherche de l’avis expérimenté de l’infirmier anesthésiste qui m’accompagne. «Pour voir». Pour voir comment je peux perdre la patiente et mon job en une seule injection ? Non.

Le Risordan, dérivé nitré, c’est fortement déconseillé sur les infarcts dus à une occlusion coronaire droite, et carrément interdit sur les hypotensions sévères. Respectivement pour d’obscures raisons de pressions de remplissage des cavités cardiaques que je vous épargne, et parce que ça fait chuter la tension. C’est le genre de trucs où si vous pliez la patiente, non seulement faudra pas vous étonner, mais en plus vous n’aurez rien à bredouiller au juge et à votre hiérarchie pour vous justifier.

Oui mais là, j’ai envie. Il est 4h du matin, y’a des lapins, et j’ai envie.

J’ai remarqué que les passages mochissimes de la patiente étaient contemporains d’exacerbations de sa douleur malgré les antalgiques, et que subtilement les signes de souffrance myocardique de son tracé ECG s’acutisaient en parallèle. Voire qu’au pire c’était là qu’elle passait à 30. Jusque là, pas de quoi fouetter un félidé, mon cher Watson. Oui mais. La chronologie à quelques instants près me titille : douleur puis douleur + mocheté puis douleur + mocheté + aggravation électrique voire lenteur ou salves menaçantes. Ça pue la part de spasme assez importante pour qu’on puisse jouer dessus.

Le spasme. Ce tonus naturel des artères coronaires qui surajouté au bouchage cholestérolémique, vous nique un apport sanguin d’aval, et fait mal. Y’a toujours une part de tonus. Rarement assez pour changer la face du monde du patient. Oui mais là, je le sens. Y’a un putain de spasme et c’est la seule corde sur laquelle j’ouï pouvoir jouer juste. C’est interdit mais voilà : j’ai des oreilles de lapin. Or les dérivés nitrés ont bien des défauts, mais on a pas inventé mieux pour braquer des trains postaux vasodilater des artères coronaires en deux-deux.

Alors j’ai volé le paquet de bonbons sous les yeux du gendarme et de la caissière, et j’ai poussé du risordan. La dame avait 8 de tension, un teint alarmant, la sensation de bientôt caner à juste titre. J’ai fait un petit bolus prudent d’un médicament que la prudence n’aurait jamais dû me faire choisir. Elle a un peu rosi. Elle a restauré un pouls radial perceptible. J’en ai refait un petit peu. Elle est devenue rose, avec 12 de tension. Son électrocardiogramme s’est amélioré. J’ai été contente comme un lapin auquel on offre une feuille de salade bien verte.

Nous avons atteint notre destination alors que je poussais gentiment un peu de mon joujou médicamenteux défendu au gré de l’hémodynamique de la dame. N’imaginez pas que la transgression protocolaire me grisait : j’avais les chocottes de me faire tèj. Grave. Mais la sensation d’être bénéfique à la patiente ce faisant était plus forte.

J’ai imprimé un tracé ECG pour le tendre au cardiologue, et celui-ci montrait un telle régression des signes de souffrance aiguë que j’ai dégainé un des tracés initiaux mochissimes de ma poche pour pas passer pour une débile qui amène sur table un patient ne le nécessitant pas. Devant les yeux écarquillés du cœurologue, j’ai avoué mon péché nitré.

Puisque aucune autre équipe n’était sortie entre temps, nous avons pris le temps d’assister à la coro, qu’est-ce qu’on ferait pas à 4h30 du mat pour faire plaisir à l’externe.

Le cardio a monté un cath dans l’interventriculaire antérieure, pour jeter un œil. Il a vu une lésion serrée d’une portion de diagonale. Soit. Rien sur la circonflexe. Il s’est armé pour aller voir cette coronaire droite dont il savait par avance qu’elle était responsable des soucis de la dame. Monte. Y arrive. Rien. Que dalle. Artère propre. Si ça vous est déjà arrivé de rameuter du monde pour leur montrer un truc, et là pam au moment de les esbaudir avec votre découverte : plus rien ; et bien vous voyez ce à quoi ressemblait ce pauvre cardiologue à cet instant. Ne se laissant pas démonter, show must go on, il retourne vers l’artère sur laquelle il avait débusqué une lésion quelques minutes plus tôt. Bien que cette lésion ne soit anatomiquement pas possiblement responsable de l’aspect ECG, on s’en contenterait. Oui mais plus rien. Artère propre.

Angor de Prinzmetal. Le truc qu’on apprend, qu’on voit jamais. Un vrai de vrai, et qui fait pas semblant, en plus. Avec la souffrance, l’arme pas loin de passer à bâbord, le trouble conductif et tout le tralala dont la détresse hémodynamique. C’était pas un peu de spasme surajouté à du bouchage, c’était du spasme pur. Le spasme qui se tait en administrant le dérivé nitré que l’hypotension et le territoire coronaire s’exprimant devraient interdire.

Comme quoi, quand faut voler des bonbecs pour les refiler à un patient hypoglycémique, j’ai toujours une trouille bleue du gendarme, mais je le fais quand même. Même sans avoir vraiment conscience que le patient est hypoglycémique. Si y’a assez de lapins, une bonne intuition clinique suffit. L’insubordination congénitale fait le reste.

Tout l’art, dans la proctocologie, c’est de savoir dire «Au cul, le protocole !» à bon escient. Ouaip, sinon, ça passe moyen, devant Mr le Gendarme. Là j’étais tellement ravie pour la dame qu’on aurait dit un lapin qui découvre un quintal de carottes.

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12 commentaires pour Proctocologie

  1. Jess dit :

    Ah, c’est ça le talent !
    L »intuition qui renverse les défenses,
    Des toubibs comme cela, on en rêve. Enfin, moi j’en rêve.

  2. doume dit :

    Du Grand Docadré, dans la forme et sur le fond .). The Boss !

    (pis ça m’a rappelé quand j’avais été prise en stop par un bus de personnes âgées en voyage organisé ! )

  3. J’applaudis!
    Au fait en garde je me suis trouvée à conduire au milieu de dizaine de lapin et j’en ai eu un. Dites, vous auriez pu le réanimer?

  4. Rouvrais dit :

    Votre plume est excellente! Vous êtes folle, mais ne vous soignez pas! Ce serait dommage, vraiment! Continuez.!

  5. Doña Juana dit :

    Think different , comme le disait Steve Jobs …

  6. Doudou13314682 dit :

    Je croyais assister à du braconnage de gros gibier ramené à l’internat dans un vsab(histoire vécue)là je suis déçu la ci vis à vis des nitrés n’intéresse pas le bolus …le prinzmétal court les rues mais avance masqué

  7. Choucha dit :

    La classe

  8. littherapeute dit :

    J’aurais pu écrire les premiers paragraphes sur la phobie du non respect des règles et protocoles. Enfin, j’aurais pu … pas aussi bien, avec le même talent, la même plume, le même panache adrénaliné !

  9. Ping : Proctocologie | Jeunes Médecins et M&eac...

  10. Sophie GP dit :

    Piou, quel talent

  11. EntreDeuxChaises dit :

    Chapeau bas! C’est grâce à des gens comme toi que les médecins ne sont pas prêts d’être remplacés par des robots. Le robot JAMAIS il l’aurait mis le Risordan!

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