Cyrano

Comme quoi on peut se revendiquer du Long Terme et n’y voir qu’au bout de son nez. Ce qui somme toute, peut représenter une certaine distance lorsqu’on s’appelle Cyrano ou Pinocchio. Cependant, certains tribuns n’ont pas le talent oratoire du premier, et à la différence du second semblent dire des absurdités par méconnaissance plus que par intentionnalité mensongère.

Ce soir, grande joie, je découvre les propos d’un expert autoproclamé autour d’une thématique pas du tout démago : la pénurie de médecins dont souffre la France. Ah. Fabuleux. Et en quoi ça me concerne assez, la pénurie de médecins, pour me motiver à lire cette merveille d’éloquence, dans la mesure ou j’en suis ai un ? Vous donnez votre langue au chat ? C’est pourtant facile : il évoque le SAMU, le bougre. Dommage.

Du coup, j’ai lu, et je me suis régalée. Parce que bien en dehors de considérations propres à l’Aide Médicale Urgente, j’ai relevé des trésors dans ce texte. Dans le désordre :

– J’y ai appris que la durée des études médicale était «exceptionnelle». Heureusement que plus bas j’ai pu déduire à la lecture du sibilin «l’égo de certains médecins» que notre réformateur en herbe n’était pas de ces toubibs qui estiment appartenir à une classe à part (au dessus). Les études de médecine en France sont longues, mais pas «exceptionnellement longues». Ce petit truc de croire la filière universitaire médicale plus noble que les autres disciplines scientifiques, c’est charmant mais pathétique. Sachez, ami(s) hospitalier(s), que certes votre activité qui consiste à soigner est admirable, mais que la durée de vos études n’est en rien exceptionnelle comparée à celle des autres scientifiques (pour ne parler que d’eux). Rappelons à ce sujet que les thèses de médecine font hurler de rire les doctorants en sciences (et les autres) tant le niveau des meilleures productions est d’un ras-des-pâquerettisme de rigueur académique tordant [Avis que je partage : clairement, on leur arrive pas à la cheville, aux «vrais» scientifiques. Heureusement qu’on a l’excuse de l’humain et du coté «artiste» de la médecine.]

– Font chier tous ces gens (les «populations», beurk !) qui ralentissent la fermeture de structures hospitalières de proximité. Et puis clairement, c’est sûr que les médecins vont s’installer encore plus volontiers en libéral, si ils sont à distance de tout plateau technique… Si si, le monsieur il le sous-tend.

– On ne fait bien que ce que l’on fait souvent : ah mais carrément ! Comme quoi la médecine spécialisée de CHU et la politique, c’est pas pareil.

– La formation paramédicale en général de 3 ans. Han han. Bien sûr. C’est combien d’années après le bac, déjà, sage-femme ?

– Je laisse les professionnels de la périnatalité donner leur avis, dont bien sûr la place est essentielle, ça au moins ça fait partie des trucs justes dans cet article. Mais sorti du contexte de la maternité ou de celui des lunettes qu’il lance comme faciles exemples, l’auteur pourrait-il nous lister ceux des actes (médicaux ? autres ? on sait pas vraiment ce que signifie «acte», ici) qui selon lui devraient «passer par un praticien paramédical plutôt que par un médecin» ? La phrase fait envie, s’appliquerait probablement pas trop mal à certaines situations, mais y’a cette odeur de phrase toute faite et vide de sens qui me révulse les narines.

– Il faut diminuer l’offre de soin publique là où le privé est présent : bah oui, hein, après tout, déjà qu’ils font exprès d’être pauvres, les pauvres qui ont l’outrecuidance d’être malades, ça leur fera les pieds. Va falloir embaucher des podologues en pagaille, j’vous l’dit.

– Par contre j’ai pas bien compris la notion d’accroissement des postes formateurs dans les régions déficitaires. On parle pas d’envoyer des internes au charbon loin de toute maîtrise de stage ressource, hein ?

– Il serait possible de résoudre sans surcoût l’épineuse problématique de la désertification médicale et tout le tintouin ? Génial ! Mais dites, c’est moi où cette annonce qui a tout du publicitaire ressemble à de la tentative de promulgation personnelle comme homme-à-tout-te-résoudre-les-soucis-sans-frais-sans-pollution ? C’est en 1ère ou 2e semaine du CAP «Marketing & Vente forcée» qu’on apprend à promettre une solution radicale contre les rides / la misère sexuelle / les soucis de voisinage / le réchauffement climatique en 4 fois sans frais ?

– La pirouette est autorisée. Ah ben si. Après avoir fermé les structures hospitalières publiques là où y’avait de la clinique privée si besoin, on apprend que le cœur sur la main, notre auteur, dont les revenus doivent lui permettre de payer un prof de golf différent à chacun de ses gamins, est soucieux des inégalités d’accès aux soins, tant il brandit l’idée du riche qui-lui-peut-se-faire-soigner-mais-pas-le-pauvre si on fait pas tout bien comme il l’a dit.

– D’ailleurs, on a droit à l’argument massue : celui de dénoncer comme quasi meurtrier ce qui est qualifié d’immobilisme en situation périlleuse. Euh. Ne pas aller dans le sens de mauvaises décisions, ça n’empêche pas de se diriger vers de bonnes, non ? Bouger c’est bien, mais pourquoi bouger mal quand il serait préférable de bouger bien ? C’est pas prendre le lecteur pour un demeuré ce «ah mais vous êtes très méchant si vous faites pas ce que je dis, des gens vont mourir, tout ça parce que vous ne faites rien, bande de vilains !». Non mais sérieux ? C’est pas une revue pour enfants de 3 ans pourtant, ce journal !

Toutes ces réjouissances ne sauraient occulter l’illumination que j’ai eu à la lecture des quelques lignes qui me concernent d’un peu plus près. Pour vous la faire courte, le SAMU, ça sert à rien. Si si. Franchement je sais pas comment j’ai fait pour ne pas m’en rendre compte depuis tout ce temps où j’y bosse.

Cher monsieur, inutile donc de vous envoyer un SMUR le jour où vous souffrirez de platanite aiguë suite à la collision à haute cinétique entre votre véhicule et un végétal haineux ? Hein ? On est d’accord ? Ça sert à rien, t’façon. Déjà à l’appel des secours, pourquoi s’appesantir d’une régulation médicale ? Qu’est-ce qu’on en a à faire de l’expertise médicale si c’est pour envoyer des brouettes ? Suffit de rapatrier le corps le patient à l’hosto où un chirurgien thoracique prendra dans le sas d’entrée en charge le trauma. En plus ça tombe bien : des chirs thoraciques et des spécialistes d’une façon générale, on était justement en train de dire qu’on en avait partout et à ne plus savoir qu’en faire… Ah shit, j’ai mal lu, c’est le contraire ! Oh… Bon alors on orientera le patient vers la structure disposant du plateau technique et des spécialistes adaptés mais sans régulation médicale ni évaluation médicale in situ, alors. Les paramédics géreront les détresses vitales pendant le loooong transport, après tout 1/3 d’intubations œsophagiennes (stats américaines), c’est 2/3 d’intubations trachéales ! Positivons !

Et quand vous ferez le choc cardiogénique sur syndrome coronarien aigu par bouchage du tronc commun, à 70 bornes d’une table de coro (exit les petites structures, on a dit), quant à l’absence de médecin dans l’équipe de secours qui interviendra et par conséquent ne pourra ni vous thrombolyser (c’est con, en l’absence de contre-indications !) ni jongler avec votre défaillance hémodynamique, on dira «tant pis» ou «tant pis» ?

En réformant les études de santé, tachez de veiller à bien choisir les cadors qui seront paramédics dans votre monde fabuleux. Just-in-case vous fassiez la grande détresse respiratoire bleue schtroumpf de la BPCO qui va mal ou de l’OAP qui va plus vite que la musique. Nan parce que pour affiner les réglages de la ventilation non invasive qui vous évitera de justesse le tube et ses déboires à court ou long terme, faudra qu’ils soient bien plus malins que moi. Parce que perso, il m’a fallu tout un bagage d’un certain nombre d’années d’études, pour arriver piger suffisamment mes cours sur la ventilation artificielle afin de tâter un peu en VNI. Et encore je me fais régulièrement piéger. Or je suis peut-être un tantinet débile, mais je crains de ne pas être la seule.

Oh bien sûr si vous avez un trauma ballistique qui saigne sa rage, l’idéal sera de vous transporter au plus vite vers les mains d’un chirurgien qui assurera l’arrêt de la déperdition sanguine. Les thérapeutiques entreprises en parallèle à ce transport «scoop & run» ayant pour principal objectif de vous maintenir en vie chemin faisant. Courir, les paramédics savent le faire. Mais monsieur, les SMUR aussi. Qui peut le plus peut le moins, voyez vous.

Je ne suis pas d’avis qu’il faille envoyer des SMUR sur tout ce qui bouge (ou ne bouge pas, d’ailleurs). Vous occultez que ce médecin du SAMU qui est au téléphone, vous savez, celui qui parfois (oui parfois, n’oublions pas qu’il ne s’agit que d’un urgentiste) selon vous ferait mieux d’être ailleurs, il apprécie ceux des appels qu’il traite où la présence d’un de ses collègues (celui du SMUR qui pourrait se rendre utile ailleurs, et qui dans nombre de structures prête main-forte aux Urgences entre deux interventions) apporterait une plus value à la prise en charge préhospitalière du ou des patients. En dehors de ces cas, les secours interviennent quand même ! Ils ne sont pas «médicalisés», mais ils y sont ! Ce que vous n’avez pas saisi, dans l’amalgame que vous faites entre SAMU et SMUR (et la régulation ?), entre secours et SAMU, dans ce bloubiboulga qu’est votre «équivalent du SAMU» (mais WTF !!!! ça n’est justement pas l’équivalent !) c’est qu’existent aussi des ambulances pour les transports sanitaires, c’est que les pompiers savent faire bien plus de choses que d’éteindre des incendies, c’est que tous les patients devant être transportés en urgence vers une structure hospitalière ne le sont pas par un transport médicalisé, et que tout cela n’est pas un grand n’importe quoi improvisé mais quelque chose de coordonné et d’adapté à chaque situation par … une régulation. La courte phrase que vous avez, monsieur, est un condensé d’ignorance et de mépris envers l’ensemble des professionnels des secours, largement au delà de celui que votre évocation d’une éventuelle utilité «ailleurs» des médecins de l’urgence préhospitalière peut laisser entrevoir.

Derrière un pseudo-caressage-dans-le-sens-du-poil des professions paramédicales, vos propos tendent à considérer certaines activités médicales comme subalternes (notamment la mienne) (bizarrement pas la votre), devant être déléguées à du personnel … Subalterne aussi, faut croire. En tous cas qui devrait faire pareil pour moins cher. «Le petit personnel» vous sera gré de nier le travail qu’il effectue déjà (et ce, sans distinction, disons «en général» après 3 ans d’usinage) et de faire faire des économies à la société. Sachez tout de même que dans mon domaine d’activité, c’est de cette idée qu’est née le concept de TIIH. Comme quoi on vous a pas attendu. Pour ce qui est de jeter des paramédicaux dans l’urgence préhospitalière sans appui médical aucun (ni régulation médicale, ni toubib SMUR : ailleurs les médecins !) dans un pays où ne persisteraient que les gros centres hospitaliers (exit les structures de proximité, allez zou !) et les kilomètres avec des patients instables : si vous voulez je fais un sondage, mais là comme ça, je suis pas sûre qu’ils approuvent votre idée, les «paramédicaux».

Vous nous parlez de choses dont vous ne connaissez rien que les préjugés distants que vous avez pu élaborer.  La politique de santé d’un pays me parait bien compliquée  ; elle exige de savoir envisager le panorama dans sa profondeur et dans sa dynamique. Il ne m’appartient pas de dire qu’avec des outils technologiques équipés des meilleurs systèmes d’intelligence artificielle et un support humain formé en quelques courtes années, l’on puisse espérer bientôt faire de considérables économies dans le domaine de l’imagerie médicale. Épargnez nous vos poncifs sur une médecine de ville dont vous ignorez tout et sur la médecine d’urgence préhospitalière dont je peux me targuer d’un chouillat de plus d’expertise que vous, en toute humilité.

Car en lisant cet article, je me suis questionnée quant à l’expertise de son auteur. Y’a écrit «médecin et Chef de pôle». Waaaah la classe, ça en impose, hein ? «Chef de pôle» ça veut dire que le mec il sait de quoi il parle, c’est pas un blaireau de praticien précaire, pas une bille de toubib de campagne, pas une mignonnet infirmier libéral. Quand on est «Chef de pôle» qu’il soit Nord ou Sud, de Dermato ou de Cequevousvoulez, on est compétent pour parler de tout ça, la politique, les déserts médicaux, le SAMU, tout ça tout ça tout ça. Le quart du minimum de politesse et d’honnêteté intellectuelle qui voudrait qu’on se présente en mentionnant sa spécialité, c’est pas nécessaire, quand on est «Chef de pôle». On sait. Par essence.*

Eh ben croyez-moi, après avoir fulminé, j’ai bien ri. Venant d’apprendre que, grosso-modo, le SAMU, mon taf, ça servait à rien d’y mettre des toubibs, j’ai appris de Google que cette leçon m’était donnée par un …. neuroradiologue ! Assurément le mieux placé pour m’informer de ce qu’est mon métier. J’en apprécie d’autant l’expertise.

Voici le lien, je laisse les curieux googleliser l’ «Observatoire du Long Terme» pour prolonger l’hilarité.

* Tout. Même la météo et le tiercé de dans 3 ans. Soyons visionnaires.

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8 commentaires pour Cyrano

  1. thoracotomie dit :

    J’ai lu le lien original, et franchement il n’y a pas grand chose à en dire. C’est creux, ça survole de très loin (plutôt que haut) différents sujets. Le couplet anti SAMU est un peu surprenant. Je ne suis pas un fan du SAMU/SMUR, tu le sais on en a déjà parlé, mais je ne remettrai pas en cause leur existence. Même si le modèle américain m’intéresse, je pense que chez nous il n’est pas du tout adapté, et ne souhaite pas le voir un jour.
    Je pense même que c’est plutôt au sein des services d’acueil qu’il faut réorganiser, qu’il y a parfois trop de médecins soit de manière absolue, soit relative vis à vis de l’immobilisme local.
    Non vraiment l’article de ce Professeur émérite montre tout simplement qu’il n’y connait pas grand chose mais qu’il a quand même un avis et très envie de le faire savoir.

  2. doume dit :

    Moi, ce qui m’exaspère actuellement, c’est le passage obligé par les urgences pour être hospitalisé dans un service hospitalier.
    J’ai connu des temps anciens où, généraliste libéral, je téléphonais dans le service souhaité, je présentais ma demande au cadre, parfois au senior, et on convenait d’une date d’entrée dans un délai raisonnable.
    Maintenant gérontologue en EHPAD, j’évite autant que possible les hospitalisations car le passage obligé aux urgences est vraiment délétère pour ces personnes très vulnérables (des heures d’attente sur un brancard, sans manger ni boire, c’est la réalité).
    Exceptionnellement , un service accepte de reprendre quelqu’un de connu du service pour un problème ponctuel.

  3. Doña Juana dit :

    Bon , une fois de plus , j’ai jubilé , j’adore quand tu mouches un prétentieux qui pérore sur un sujet sans avoir tourné sept fois son clavier dans sa louche .

  4. Ihryll dit :

    Méchante Adré qui colle les sages-femmes en para-médical.
    Sinon,bien mouché comme il faut M. YaQuaFautQuon

    • docadrenaline dit :

      J’ai été maladroite dans la façon de le dénoncer : c’est lui qui met les SF dans les paramédicaux. « En général ».
      J’aurais dû opposer « professionnels de santé » à son « paramédicaux ».

  5. Ping : Cyrano | Jeunes Médecins et Médec...

  6. street marketing paris dit :

    Ton blog est un pure moment de détente ! Merci encore !

  7. Seb dit :

    Bof. Il ne dit pas du mal du SMUR, il dit – ce qui est vrai – qu’a cause d’une mauvaise organisation des tas de gens qui n’ont rien à faire aux urgence y finissent. Calmos !

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