Chut !

Le compagnonnage médical implique un certain dévouement pour l’aîné(e) qui distille ses histoires de chasse le savoir acquis au gré de sa propre expérience à ses futurs confrères. C’est un petit bout de soi, une partie de son temps, un investissement de tous les jours qu’il faut savoir donner à ces jeunes étudiants que l’on a été soi-même naguère (perso, y’a pas bézef, la preuve je sursaute encore quand j’entends appeler «Les externes ! Au pied !»). Cet effort, la droiture intellectuelle et la patience pédagogique qu’on y met, ne sont pas vains. Quelle joie de pouvoir s’empiffrer de gâteaux au chocolat et de voir scintiller dans le regard toute la gratitude de l’étudiant qui aura compris / retenu / observé / pratiqué a little piece of medicine [oui je blogue en franglais, et alors ? Que ceux qui ne pensent pas à des teaspoons rejoignant une planète native lorsqu’on leur parle d’apprentissage de la médecine me jettent la première petite cuillère]

Enfin bref, si tu veux leur faire rentrer quelque chose dans le ciboulot, y’a pas de secrets, faut y être. Nan pas dans leur tête ! Faut être là, pour les harceler de questions, leur montrer qui est le maître le matériel, répondre à leurs interrogations, contre-attaquer en leur balançant un ECG avec un «Alors ? Y’a quoi, sur ce tracé ?» inquisiteur [surtout quand juste avant ils t’ont poussé dans tes retranchements de connaissances théoriques avec leurs putains de demandes d’explications de mécanismes, non mais], faire le kéké en leur spécifiant tous les détails qu’ils n’ont pas perçu de maîtrise du «ne rien laisser au hasard» lors d’une intervention (à la fois pour faire le kéké, certes, mais aussi et surtout afin qu’ils puissent à leur tour un jour avoir ce leadership de feu tenir compte de tous les tenants et aboutissants possibles et imaginables), et puis les débriefer notamment lorsque le patient qui généreusement donnera plusieurs de ses organes vu son crâne n’a que 2 semaines d’écart avec eux.

En fait, y’a qu’en étant auprès des étudiants qu’on peut les entendre dire des conneries, aussi, et rattraper au vol la méprise. Il en va des raisonnements clinicothérapeutiques comme de l’éthique de base. Arh, l’éthique. Globalement ils sont pleins de bons sentiments. Parfois trop, par une sorte d’espoir magique fondé en la médecine alors que bon, quand y’a plus de cerveau, y’a plus de cerveau. Par exemple ça arrive (surtout aux plus jeunes) de ne pas comprendre pourquoi on fait pas de réa sur un arrêt. Oui mais là, tu vois, il a 92 ans, il est déjà dans un lit médicalisé, sa vie est ponctuée par le passage des infirmières, il est nourri par une sonde, et il a été en arrêt pendant plus de 5 minutes sans massage, alors non, mon petit. C’est pas raisonnable. 

Imaginez que le patient est quelqu’un de votre famille. Ah bon, je peux lui demander de me lâcher des tunes et de garder le chat pendant mes vacances ? Pas que pour les arrêts et l’acharnement thérapeutique [on peut pas bloguer là dessus aussi, à chaque post suffit la peine du lecteur].

So.

L’autre jour, je séniorisais la salle de repos. Celle avec les canapés, les couvertures, la télé, etc. Je vous vois venir, pourfendeurs inconscients de la transmission du savoir. Je glandais pas, j’enseignais. Enfin bon, je veillais, d’une oreille, plus exactement. Pendant que les externes papotaient entre eux. Quand l’approximation médicale était trop balourde, je grognais corrigeais le propos. Quand tout à coup, une étudiante demande à celle postée sur mon équipe ce qui s’était passé lors d’une intervention que nous avions fait au petit matin, avide d’en connaitre le moindre détail. «Nan parce qu’il parait que la patiente, c’est la mère de Machin» (un de leurs collègues). Oh là. STOP.

«Oui mais Machin, c’est mon pote, on était en stage en cancéro ensemble ; alors, c’était grave ce qu’elle a eu sa mère ???». NAN NAN NAN NAN NAN. Machin, il a pas forcément envie que toute sa promo sache ce que sa mère -si tant est qu’il s’agisse de sa mère- a ; et la madame elle la première, j’ai pas souvenir qu’elle ait demandé à ce que des hordes de vagues copains de son carabin de gamin puissent avoir accès à toutes les parcelles de son intimité que contient son dossier médical. NAN.

Et là, comment tu fais pour faire suffisamment preuve de persuasion pour t’assurer qu’ils n’iront pas tous consulter la biologie & l’imagerie en «libre accès» sur le serveur informatique de l’hosto ? Pour les convaincre de ne pas user du sésame quasi-universel qui leur est alloué pour éplucher des dossiers cliniques et faire le suivi de patients, aussi informatique que passe-droit facile au téléphone «Ui allo bonjour je suis externe dans tel service et je voudrais des nouvelles de Untel que nous avions pris en charge» ?

Je l’ignore. J’ai émergé instantanément de ma torpeur et déployé tout ce que j’ai pu de «je comprends que tu te fasses du souci mais dis-toi que ce n’est pas en connaissant la natrémie de cette dame que tu pourras l’aider elle ou ses proches».

Mais sincèrement je ne sais pas si ça n’a pas été prendre la caisse d’un instrument à corde pour un urinal.

Il y a dans les cohortes d’étudiants puis de toubibs une multitude de personnalités dont le voyeurisme est un des traits les plus répandus. Ça me gave. D’autant plus que je la connais, cette tentation perverse d’aller farfouiller dans les dossiers dans ce but malvenu de «savoir». Savoir quand c’est pas pour apprendre la médecine ni pour être utile au patient concerné, nan, l’intérêt noble, je le vois pas. Mes lunettes en peau de sauciflard, faut croire. Savoir juste par la soif de cette curiosité malsaine au sujet de quelqu’un qu’on connait, of course il m’est arrivé d’en avoir envie, mais ça me gave. Et je me retiens.

Le secret médical, bordel.

Y’a pas besoin d’avoir inventé la technique de Seldinger pour en saisir le concept. J’y tolère déjà l’entorse de l’apprentissage. Théoriquement, faudrait pas. Connaitre le dossier d’un patient dont on ne s’occupe pas, niet, et encore : avoir connaissance des informations nécessaires point barre, exit le reste. [Viendez pas me faire suer avec le code, je l’ai lu, hein, ok. Je me plante peut-être sur des points précis, je crois pas être si loin du sens global] Bon mais soit pour la transmission aux jeunes ouailles de la substantifique moelle médicale. Soit. Mais bordel le secret.

Quand tu sais, rester ferme face à la sollicitation si bienveillante puisse-t’elle paraître. «Oui mais Machin c’est mon pote».

Quand tu sais pas, ne pas faire partie de ceux qui demandent. Bien sûr, la curiosité titille. Lui faire la sourde oreille.

Quand j’étais interne, un jour, y’a eu branle-bas de combats parmi les internes se partageant les gardes aux Urgences du petit hosto périphérique où j’étais. Motif : l’une d’entre nous ne pouvait assurer ses gardes. Fallait lui reprendre, on en faisait déjà beaucoup, c’était la galère. Deux gardes. Puis, une troisième. Ça a commencé à râler dans les rangs et sur les mailing-lists. Le bougonnage battait son plein à la quatrième. J’en ai repris une. On s’est arrangés. Y’a eu une cinquième garde, dont la nécessité d’être reprise a été annoncé par une des copines de l’interne initialement censée les faire, toutes ces gardes. C’est parti dans tous les sens.

J’ai vu de futurs confrères d’ordinaire sages et avisés devenir quasiment haineux. J’ai surtout vu les chuchotements et les tentatives de farfouillage dans l’informatique hospitalière, les messes-basses, les «tu sais, toi ?» en pagaille. J’en avais rien à battre, de savoir. Ou plutôt c’était la ligne de conduite que je m’étais donné dès le départ. Parce que pour les deux premières gardes, elle avait dit qu’elle était malade, cette interne. Bon ben ok, elle est malade. Se démerder pour faire ses gardes, et mettre des œillères.

Que mes collègues puissent avoir cette attitude dénuée de tout respect, ça me choquait. Un matin y’a un interne plutôt brave qui en a fait les frais. Je sortais d’une nuit agitée aux Urgences, en me croisant il m’a demandé si j’étais au jus de ce qu’avait l’absente. Arf. Les affres de mon humeur matinale. Je lui ai dit tout le bien que je pensais de la bande de petits connards incapables de respecter un des plus sacro-saints principes de l’éthique professionnelle à laquelle nous sommes formés, concernant une nénette dont ils se targuaient jusqu’à la semaine précédente d’être les amis.

Bon sang c’est quand même pas surhumain que de rester open aux éventuelles demandes de service / réconfort / etc, de résister à l’envie d’explorer le dossier médical de quelqu’un qu’on connait, et de refuser de participer au colportage d’informations !

Quelques jours plus tard, la co-interne malade m’a demandé si je pouvais la co-voiturer jusqu’à la grande ville. No souci. Elle s’est cru obligée de me dire ce qui lui était arrivé. Honnetement, c’est pas que j’en avais rien à battre, mais si, en fait. Disons que je ne voulais pas qu’elle ait à me le dire, de même que je m’obstinais à ne pas partir en quête de l’info. En soi, j’étais inquiète pour elle. Mais bordel, point de scoop à dénicher. Elle m’a dit avoir été hospitalisée, au fin fond d’une unité où elle savait qu’aucun interne ne viendrait. S’être fait enregistrer de manière anonyme. Chié, merde. Elle savait tellement que ses pairs ne sauraient se contenter de s’occuper de leurs fesses qu’elle a pris cette précaution. C’est triste. Elle a sans doute bien fait, mais c’est triste.

Je ne prétends pas n’avoir jamais été tentée. La divulgation du secret, la transgression de l’interdit dans la recherche d’une information médicale concernant quelqu’un que l’on connait. Je ne prétends pas n’y avoir jamais cédé. C’est humain. Et dégueu. Exceptionnel dont on est jamais fier. Un truc qui est finalement plus compliqué en termes de conscience que toutes les parades de pseudo-jemenfoutisme dégainées pour le respecter.

C’est secret, alors chuuuuut !

[La chute est un peu nulle, je sais…]

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4 commentaires pour Chut !

  1. Pascal CHARBONNEL dit :

    Et finalement, elle avait quoi, la tire au flanc qui ne prenait pas ses gardes ?
    (Nan, je rigole :-))

  2. Hermine dit :

    Encore un article qui touche juste là où il faut…

  3. Ping : Chut ! | Jeunes Médecins et Médec...

  4. Totoche dit :

    En tant qu’assistante sociale en sécu. Je n’ai je pense jamais vu un certificat médical MDPH m’arriver cacheté. Qu’il soit transmis par le concerné ou par la poste… Et quand il s’est agi du dossier d’une amie…. Je n’aurais pas du lire. Je ne lirai plus jamais. Médecins, cachetez s’il vous plait.

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