Substitut

Si la BBC se le permet, pourquoi ne pas s’aligner ? Hein ? Bon. Nos amis les rosbifs d’outre-Manche diffusent quelques épisodes d’un Sherlock des temps modernes, et une fois qu’ils vous y ont rendu addict (en anglais dans le texte, et pour cause), ils font leur diva et vous laissent poireauter des lustres avant qu’enfin, le haut débit vous permette d’hadopiser la suite. Fourbery.

I was supposed to do some paperasse and rangement, today, heureusement j’ai trouvé un excellent substitut : bloguer. [Excellent ne présage en rien la qualité du blogage.] Imitant la BBC, voici la suite d’un feuilleton dont je vous avais déjà infligé 3 épisodes. Petit résumé pour les huîtres-mnésiques nouveaux lecteurs :

Faisant équipe avec As-Du-Volant, ambulancier SMUR (et non pilote de ventilo, comme la partie volante de son nom pourrait le laisser deviner) ; Bouclette l’infirmière qui pique plus vite qu’elle ne défrise ; et MissChoc l’étudiante défrisée-défibrillante ; nous avions vaillamment fait face à la fourberie rythmique du cœur d’un cycliste, fait preuve de fourberie avec un patient casse-pieds piéton, puis troquant As-Du-Volant pour Hulk nous avions sympathisé avec des croquettes et plein de gens sans-fourberie-aucune-quoi-que. Et puis on en a aussi fait une autre, inter, en fin d’aprèm, et même qu’ostréïcolement je ne parviens pas à me souvenir des détails, ce qui m’empêche de vous la narrer pour l’instant.

La garde était-elle pour autant finie ? Mais non, voyons, sinon on appellerait ça un triptyque et pas un feuilleton. Puisqu’on ne change pas une équipe qui gagne, Buffy s’est substituée à Bouclette, le soir venu.

23h, départ SMUR. En voiture peinturlurée, pimpompimpom, [je cherche un 3e mot qui commence par «pin» pour faire bien, mais je trouve que «pintade» et «pain d’épice» ; la faim, sans doute]. Au volant, Rapido, agréable, efficace, super ambulancier, mais qui doit peser 50 kg tout mouillé. À la place du mort ses cotés, votre servitrice. Sur la banquette arrière, le duo t’as-pas-intérêt-à-faire-le-con-toi-le-rythme-cardiaque : Buffy l’infirmière capable de quicher 2 pieux veineux en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, et l’inénarrable MissChoc reine la poêlée de châtaignes aux palettes. Dans le coffre : du matos en-veux-tu-en-voilà.

Nous arrivons au 3e étage d’un immeuble dont les architectes n’ont clairement jamais eu à sortir un patient en décubitus. Ascenseur pour fourmis anorexiques, escalier mal éclairé d’un colimaçon glissant étroit, appartement agencé de manière à galérer le plus possible : si c’est pas de la fourberie, je sais pas ce que c’est. Deux ambulanciers privés sont déjà là, et ont fait les premiers gestes en nous attendant impatiemment avec le patient (sciemment).

Il est jeune, il a pas le teint célestin mais plutôt pâlichon indigo, il est allongé sur son lit dans un mix postural entre position latérale de sécurité et Trendelenburg (jambes surélevées), il a un masque à oxygène sur le pif, ventile rarement, tape beaucoup plus rapidement mais d’un pouls filant. Arf. MissChoc scope ce jeune homme, je remplace l’oreiller qui est à sa tête, Rapido me déclame les paramètres vitaux chiffrés aussitôt qu’ils sont mesurés. Température vaguement normale, dextro aussi, tension 7/4, fréquence cardiaque 125, fréquence respi 5 ou 6 et encore, sat 90 à tout casser, oh-et-comme-de-par-hasard pupilles en myosis.

J’attends juste que Buffy ait quillé un premier gris avec un remplissage plein pot dessus, pour ne pas compromettre son geste en faisant réagir -éventuellement- le patient qui de toute façon a besoin d’une voie veineuse. J’en profite pour écouter les informations recueillies par les ambulanciers. MissChoc ne perd pas de temps et fait un ECG, qui est normal. Pas de TV sur la télé = pas de choc, tant pis.

Ayé. Banderille : plantée, sécurisée, pipelinant du bon liquide (de l’eau et du sel). Je lui subluxe la mandibule. Réaction : néant. M’en fous, j’entame ma prosodie. «On va préparer une seringue d’Anexate, en ramenant pour 1cc = 0,1 mg ; et une seringue de Narcan avec 1cc = 0,04 mg». Zou. Tout en remplissant à fond les ballons, et en mettant une deuxième voie périph en 3 secondes 20 centièmes, comme d’hab, Buffy, quoi.

Il a eu un vilain chagrin, alors il a boulotté 2 médicaments : une benzo (je sais plus laquelle) et de la méthadone (oui, encore un qui bouffe de la méthadone, alors que le pain d’épice c’est tellement meilleur). Substituons à son état de conscience pourri qui ventile pas, secondaire à cette intoxication au substitut opiacé et à la benzo, une vraie conscience avec une vraie fréquence respiratoire. Nan parce qu’avoir une auscultation claire, c’est bien, mais respirer, c’est mieux.

[Bon là, faut vraiment que je mange un truc. Ça creuse, le souvenir.]

Promenons nous dans les bois Poussons un peu des joujoux injectables ainsi préparés. Carencée en oméga3 que je suis, impossible de me rappeler si le premier bolus de mumuse fut l’antidote benzo ou l’antidote opiacé. Désolée. M’enfin peu importe puisqu’on a fait un peu des deux, à chaque seringue son robinet, et les pimpoms seront bien gardés. 

C’est parti pour quelques petits boli, le remplissage coule, c’est cool. [Avec des rimes, en prime !] Tel une urgentiste de lendemain de garde avalant machinalement son 45e café, voilà que notre patient se réveille. Doucement, donc. Il bouge un peu, notamment du diaphragme, ce qui lui permet de remplir ses poumons de l’oxygène qui débite à 15 litres/minute devant son pif, et ça n’est pas une mauvaise chose. Devant cette amélioration clinique encourageante, nous poursuivons les thérapeutiques entreprises [je peux parler comme un docteur aussi, mais vous en conviendrez, c’est chiant]. Musicalement, ça nous donne un fond permanent marqué par le chuintement de l’oxygène qui alimente le masque, le fin écoulement du soluté de remplissage (j’ai des oreilles bioniques, mais ça je ne l’entends pas, rassurez-vous), les alarmes du scope qui se raréfient tant tout va de mieux en mieux, et pour les paroles un échange «On refait 1 bolus de tant de ceci» «Tant de ceci : fait, on en est à telle quantité cumulée» et idem avec cela. Je lui parle un peu, à ce patient, lui intimant d’ouvrir les yeux.

De (deux, d’ailleurs) grands yeux clairs qui s’ouvrent. Un sourire. Si si, un sourire. Il avait MissChoc & Buffy en face de lui, or quand on ne connait pas leur tendance à administrer des joules et à insérer des aiguilles, il est physiologique de sourire en les apercevant. Glasgow 15 (soit 10 points de plus que votre servitrice à l’heure où j’écris ces lignes : en effet je ne parle pas, j’ai les yeux clos, les membres en extension à l’exception des doigts qui décrivent d’erratiques mouvements de flexion sur le clavier), fréquence respi normale, sat 100% et-vas-y-qu’on-diminue-l’O2, tension 13/7 c’est mieux, fréquence cardiaque 95. Ahhhhh. Bien. Il parle. «Chuis désolé, j’ai fait le con, [le regard parcourant la pièce, décomptant le nombre de personnes à son chevet] je vous ai dérangé, je voulais pas, mais j’ai eu un gros coup de blues, alors j’ai pris …» Nous le rassurons, sommes là pour l’aider, qu’il ne s’inquiète pas, faut penser à lui, maintenant. Enfin il se rappelle, comme quoi les benzo c’est pas si amnésiant que ça.

C’est bien qu’il soit réveillé avec une hémodynamique normalisée et pas besoin d’un package tube-respi-O2 pour ventiler, parce qu’on va pouvoir descendre en chaise, du coup. J’aime bien péter les couilles à tout le monde assurer le maximum de sécurité au patient en réclamant des brancardages escalieresques en matelas coquille, d’habitude, mais bon là, la chaise, ça m’ira. Le convoi est composé de : Buffy qui part devant comme une furie avec les clés de la VL et de l’ambulance, le sac sur le dos (ce qui ne la ralentit même pas), afin de vite préparer les drogues pour faire un relais au pousse-seringue électrique ; le patient escorté / brancardé par les deux ambulanciers que nous avions rejoint, en chaise ; MissChoc juste derrière eux qui se trimballe le scope dont les fils sont reliés tels un cordon ombilical au patient ; bibi qui porte l’ambu et la bouteille d’oxygène ; enfin Rapido qui clôt les portes et le cortège. Et dire qu’y’a des gens pour aller regarder des défilés alors que pourtant, nous aussi on est déguisés !

Dans un timing parfait, la régul me rappelle, précisant dans quel service de réa nous sommes attendus, ce qui me permet d’en informer la timide jeune fille qui a donné l’alerte. Elle, c’est la petite sœur du patient. Elle passait le voir ce soir-là, à l’improviste, se disant qu’à défaut de le trouver elle pourrait toujours profiter de son lave-linge comme il lui avait proposé d’en disposer au besoin. Raison pour laquelle elle avait les clés. Y’a des fois où tu te dis que finalement, des chaussettes sales, ça peut sauver une vie.

Installation dans l’ambulance, branchement du relais joujou-Narcan et joujou-Anexate sur les pousses-seringues électriques, pimpampoum, démarrage de l’ambulance, pimpompimpom. Stabilité parfaite durant le court transport. Juste le temps pour ce patient de nous narrer la cascade de déboires amoureux et professionnels l’ayant conduit à prendre ces médocs. Reste la question : d’où sortent les médocs ? Sont-ce les siens ? Que nenni. Plus tôt dans la soirée, il les a subtilisé à l’ami-de-l’ami chez lequel il était allé dire bonsoir. Ils traînaient, sur une table, il les a vu quand il est allé aux toilettes chez ces gens, alors ils les a embarqué. Véridique. Ne laissez pas vos médicaments à la portée des enfants, ni à celle des adultes dont un éclair de tristesse peut traverser l’esprit. Allez plutôt laver vos chaussettes sales.

Nous sommes arrivés en réa, les suites médicales ont été simples pour ce patient. La suite de la nuit pour notre équipe sera la suite du feuilleton. Je vous laisse, j’ai du linge à laver, everything is under control : le chat comate bel et bien sur le canapé, mais c’est normal, c’est un chat. À ce jour, il n’existe aucun antidote.

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5 commentaires pour Substitut

  1. Doña Juana dit :

    Tu as bien fait de nous narrer cette inter , dont l’issue positive donne le moral et fera que chaque lecteur regardera ses chaussettes sales avec tendresse .

  2. Hermine dit :

    D’ailleurs, j’en ai plein à laver, des chaussettes sales.

  3. RdT dit :

    Perso, encore une fois, je suis archi fan…

  4. LaCubache dit :

    ça n’explique toujours pas le mystère de la disparation d’une des chaussettes autour de la machine à laver

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