Fumées tue

Un soir de régul. Avant-avant-avant-avant dernier appel avant de quitter à pas de loup l’ambiance feutrée de la salle. Cette atmosphère que j’aime bien, si bienveillante sur le département et ses âmes. Ce 15 qui veille dans la nuit, où tous les chats et un certain nombre de patients sont gris.

Une dame appelle. Elle parle très vite, dans un français imparfait [mais au présent ; ok, je sors toute seule…]. Elle dit avoir mal dans la poitrine. Il m’est difficile de lui faire préciser sa douleur : quid de la typologie, du mode d’installation, d’irradiations éventuelles, de modifications posturales ou aux mouvements respiratoires, de l’heure de début, du caractère inaugural ou récidivant, etc etc ? Son discours est erratique, impossible d’en tirer les éléments qui me permettront de me faire une idée. Ah si. Elle me dit avoir mal à la tête, aussi. Automatisme mental régulateur : ça m’inquiète moins que si elle n’avait pas dit ça. Mais enfin. Il me manque trop d’éléments. Elle ne parvient pas à me citer ses antécédents. Je lui demande de me donner la liste de ses traitements éventuels (la vieille astuce efficace). Ça non plus, elle ne sait pas. Nous voilà avancés.

Alors, je lui demande si elle est seule, et de me passer quiconque serait avec elle et capable de répondre à mes questions. La petite idée que j’ai derrière la tête est de m’enquérir d’un teint alarmant et de sueurs, auprès de mon futur interlocuteur observateur. Elle me passe … Sa gamine de 11 ans.

Dommage. Enfin, c’est ce que je crois. L’enfant éclaire un peu le brouillard dans lequel j’erre. Sa mère est bien colorée. Ne prend quasiment rien comme médicaments. Rien de notable, en tous cas. Est non-fumeuse. Puis voilà que le ton de ma petite paire d’yeux sur place s’affole un peu, répond d’une voix craintive à j’ignore qui, manifestement se déplace, me chuchote qu’elle est désolée et qu’elle doit raccrocher.

Ça sent la trouille, dans la voix de cette gosse, y’a un truc qui va pas. Je m’accroche. Lui demande, de la voix la plus rassurante possible, ce qui cloche. Elle murmure. Elle a les chocottes de son père qui ne veut pas qu’elle téléphone. Je lui réplique qu’elle ne doit pas s’inquiéter, qu’elle peut lui dire que c’est le SAMU qui veut savoir comment va sa maman. Oui mais non, va falloir qu’elle repose le combiné. Elle semble pétrifiée de peur, cette enfant. Mon sang se glace.

J’ai déjà cliqué sur le «départ pompiers» depuis un moment, j’ai maintenant la trouille pour cette petite, mais faut que je lui précise de rester avec sa maman, de la surveiller, et de me rappeler si le moindre malaise survenait, immédiatement.

L’écran de fumées s’épaissit …

Ça sent la sale histoire, cette affaire. Médicalement, la douleur thoracique de la dame, je ne saurais pas trop en décrire l’odeur, tant les éléments que j’ai pu recueillir sont parcellaires. On verra le bilan des pompiers. En croisant les doigts d’ici là. Telles sont mes transmissions au collègue qui continuera de réguler sans moi. Il est minuit, l’heure de partir, mon poste ce soir-là s’arrête ici. Prenez garde à la fermeture automatique des portes, attention au départ. 

Je me change. Je pars. Je fais un détour pour faire le plein d’essence. J’arrive chez moi. Mon portable sonne. Le SAMU.

C’est mon corégulateur. «Tu n’es pas encore au lit ? Je me suis dit que la suite de l’histoire t’intéresserait.» Il a fichtrement raison.

Tout se tient.

Quand les pompiers sont arrivés, à peine étaient ils entrés dans la maison que le toximètre attaché à leur sac s’est mis à alarmer comme un canari hystérique. Affichant des taux de monoxyde de carbone gigantesques. Ils ont couru, sortant les trois membres de la famille un à un, porte grande ouverte. S’exposant le plus brièvement possible au danger.

Tout se tient.

Cette dame, elle avait mal à la tête et mal dans la poitrine à cause de l’intox au CO. Son mari, d’ordinaire doux, avait un comportement que jamais cette épouse et leur enfant n’avaient vu. Agressif, agité, incompréhensible : à cause de l’intox au CO.

Il faisait froid cet hiver-là [alors, ce réchauffement climatique, ça vient ????], leurs maigres radiateurs n’amélioraient pas suffisamment la température. Ils avaient sorti de derrière la remise un vieux poêle émetteur du gaz tueur.

L’ont échappé belle.

Amis eucaryotes, sachez-le : fumées tue. L’eau ça mouille ; le feu ça brûle ; et le monoxyde de carbone, ça intoxique. Et le pire, c’est que ça n’a pas d’odeur.

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2 commentaires pour Fumées tue

  1. doume dit :

    Terrible récit d’Anny Dupérey dans « Le voile noir », avec sa culpabilité de n’avoir pas sauvé ses parents …

  2. Ping : Fumées tue | Jeunes Médecins et M...

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