Socó

«É muito socó para um socó só coçar»*, dit le virelangue.

Occupés à nous limer les ongles ranger dans le placard à jouets la réserve de matériel les 256 millions de paquets de compresses enfin livrés, voilà que nous sommes interrompus par le ding-dong. L’œil vif, le poil brillant et l’oreille tendue, nous restons à l’arrêt l’instant nécessaire à savoir où-c’est-qu’on-va. «Départ équipe X, en dromadaire VL, commune de Àquinzebornes, pour une énième douleur thoracique.»

[Ouais je sais, c’est chiant quand y’a trop de trucs barrés, mais là j’ai envie.]

Laissant en plan le stock de compresses, nous sautons dans la voiture rugissante et pimpomante. Le lendemain matin, Quelques minutes plus tard, je pousse le portail de Mr & Mme Krebs tandis que 3 joyeux lurons également vêtus de blanc m’emboîtent le pas. Sauf qu’eux sont chargés comme des mules, c’est ça, d’être une meuf dans une équipe de gentlemen sherpas qui déclinent d’un choupinou sourire votre proposition de participer à l’effort collectif de déménagement. Les pompiers sont déjà sur place, mais c’est pas du jeu parce que la caserne est à 500 mètres du domicile de ce couple charmant.

Toc-toc-toc, «C’est le SAMU !», «Entrez !», et me voilà dans la maison de Mr & Mme Krebs alors que pourtant ; je ne suis pas un lapin menacé de mort par un chasseur , demandant asile chez un cervidé. Face à moi au sol dans son salon, Mme Krebs entourée des pompiers. Je me précipite pour lui serrer la main et au passage pécho son pouls radial afin d’étayer l’hypothèse diagnostique qui s’est établie instantanément à sa vue.

Non pas celle d’un arrêt, nul besoin de chercher le pouls, et pi t’façon les arrêts, c’est facile à identifier en entrant dans la pièce : les pompiers sont en train de masser. #Astuce

Non pas celle d’un infarct reconnaissable au teint gris et aux sueurs profuses, parfois relevé d’une main du patient posée à plat sur la poitrine.

L’arc réflexe court court la maladie d’amour : vision→diagnostic est celui d’une anaphylaxie.

Mme Krebs est au sol dans son salon

Mme Krebs est au sol dans son salon

Mme Krebs est rouge écrevisse de pieds en cap, tachycarde à 130 avec un pouls pas folichonissime, a une douleur thoracique angineuse sans irradiation, se gratte comme un socó, et répond par l’affirmative lorsque je lui demande si elle a été exposée à un médicament / un aliment / une arme chimique fabriquée par la CIA. Oui oui, elle a pris, pour un rhume banal, une merde qu’on pourrait qualifier de banale si elle n’était pas susceptible de tuer de vrais gens par un phénomène d’allergie, vendue sans ordonnance et sans qu’aucun travail scientifique n’ait pu prouver son efficacité. [C’était la minute «le prochain qui refile une de ces saloperies à mon frère qui demande juste quoi prendre pour sa rhino, j’ai déjà pré-rempli son certificat de décès».]

Revenons à Mme Krebs. Lorsque je lui demande de me préciser le nom du placebo-dangeroso en question, elle hèle son mari, que jusque là je n’avais pas aperçu car il se tenait en retrait loin derrière moi. «Hans-Adolf-Omar chéri, tu peux montrer au docteur le flacon du médicament [raaaah putain ça m’arrache, d’écrire «médicament» pour ça] ?»

Arf.

Adieu ma belle certitude. Moi qui étais si contente de pouvoir rencontrer l’inventeur du cycle homonyme, rien que pour pouvoir me venger de l’horreur que ça avait été à apprendre, me voilà toute betassoune, ma déduction colorimétro-clinico-diagnostique étant mise à mal.

Monsieur aussi est écarlate. Zut. Et ne se plaint de rien. C’est pas une intox au CO, sans quoi le toximètre des rouges et le notre auraient bipé, et pi je sais quand même distinguer un crustacé d’un arthropode, hein. Nan là ils sont écrevisse, tous les deux, bien que Mme remporte la palme de la flamboyance.

«Vous revenez de voyage ?». Oui, me repond le mari. Ceci explique cela. Z’ont un phototype blond germanique tous les deux, rien d’étonnant avec un tel patronyme ; et reviennent de 15 jours à se faire cramer l’épiderme sous le tropique du cancer de la peau.

Bon. Je poursuis mon examen clinique, regarde l’ECG, réfléchi [bah si, pas le choix !], et … reviens à ma première hypothèse. Quand même. Moi, tête de mule ?

Elle est tachycarde hypotendue avec une micro-rhino mais sans éléments qui sentent le sepsis pourri, a une douleur angineuse qui ne me choque en rien dans une anaphylaxie, sibile un peu des poumons sans jamais avoir fumé, présente un rash rouge vif prurigineux, a un peu mal au bide, l’ECG ne montre qu’une tachycardie simplex, tout ça depuis qu’elle a pris 3 cuillères à soupe de Merdum® ; adjugé, c’est une anaphylaxie dame qui présente une anaphylaxie de stade III, allez zou.

Ça l’empêche pas d’avoir un coup de soleil. Certes. Mais sherlockholmesquement j’ai inspecté sa peau en zone maillot-protégée : écarlate aussi. Et Monsieur m’a confirmé qu’elle n’était pas aussi rouge une heure avant.

Nan pasque là c’est le moment où je dois faire mumuse myself-moléculaire : injecter de l’adrénaline. Excellente initiative dans un choc anaphylactique, très très mauvaise idée dans un angor instable qui a le malheur d’avoir un peu de pseudoasthme cardiaque sifflant et un souvenir de vacances cutanéo-vermeil. Or, j’aime pô la iatrogénie. [Surtout que quand tu viens de fulminer sur la délivrance d’un médoc, ça le fait moins, mentalement, de faire 15 fois pire avec tes médocs à toi, quand bien même ton médoc y’a des situations dans lesquelles il est utile contrairement à c’t’espèce d’arnaque en sirop.]

Voui, clairement j’ai eu ce petit frisson de «ça passe ou ça casse». J’ai poussé timidement un mini-mignon bolus d’adré, attendu, l’œil droit rivé sur le scope et le gauche sur la dame dont je monitorais sous mes doigts le pouls radial.

Ouf.

Son état s’est amélioré, très vite, de la façon classiquement miraculeuse qu’ont les vilaines anaphylaxies sévères de moins faire les malignes dès que quelques gammas d’adré leur sont opposés. J’avais été pingre sur l’adré, alors j’en ai refait une chouille. Parfait. 97 de fréquence cardiaque, 14/7 de tension, au-revoir les sibilants, exit le rash, même plus besoin du moindre socó pour coçar, et disparue la douleur angineuse.

Et ça, faire céder une douleur angineuse en poussant de l’adré, si c’est pas la preuve que l’anaphylaxie est la poule du lien de causalité aboutissant à l’œuf douloureux dans la poitrine, je sais pas ce qu’il vous faut. Essayez de faire de l’adré sur des infarcts qui ont pris un coup de soleil, vous verrez la différence notable & choquable.

Un p’tit bilan par téléphone juste pour le fun de faire fibriller mon régulateur en lui annonçant que j’avais poussé de l’adré sur ce qu’il suspectait être un infarctus, le temps que l’équipe installe Mme Krebs dans le camion qui lui était assorti quelques instants plus tôt. Avant de démarrer, petit mot à Mr ; lui confirmant que nous irions pimpom vers la Clinique Y comme son épouse et lui l’avaient demandé, expliquant la pathologie et la suite de la prise en charge, et recommandant d’user à l’avenir de filtres solaires allant de l’abri en dur à la crème.

La tension de Mme Krebs ayant tendance à faiblir à distance des injections d’adrénaline, nous installâmes un pousse-seringue électrique avec un débit continu faible mais suffisant de ce médicament, non sans avoir donné les déjections félines obligatoires que sont les corticoïdes et les anti-histaminiques [ça marche, oui, mais sur une anaphylaxie qui va très mal, leur pharmacocinétique repousse le délai d’action … post-mortem si on a pas dégainé l’adré avant].

Fin de l’histoire qui se termine bien pour Mme Krebs. Moins pour les lutins qui n’avaient pas rangé les compresses pendant notre brève absence et qui furent tancés pour cela.

Conclusions concluantes non exhaustives :

  •  C’est pas parce qu’un train peut en cacher un autre qu’il faut écraser le piéton qui passe devant le passage à niveau. 
  • Le soleil peut éblouir la vision d’un médecin SMUR à plusieurs milliers de kilomètres.
  •  De pacotille ne signifie pas forcément inoffensif.
  •  Injecter de l’adrénaline à un patient peut faire augmenter votre propre taux de catécholamines endogènes.
  •  Et comme quoi, il faut parfois regarder sous le slip du socó pour savoir pourquoi il se gratte.

* : Toi aussi, apprends des trucs utiles dans de nombreuses langues.

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5 commentaires pour Socó

  1. Mouad dit :

    La conclusion est top !
    J’aime ton style, bravo.
    Un interne d’anesthésie…

  2. Marcussy dit :

    ô menina, você fala brasileiro !

  3. xstoffr dit :

    Comme quoi, il n’y a pas que les internistes qui ont besoin de réfléchir, et en plus les urgentistes ils réfléchissent vite! 😉

  4. El Poquito dit :

    J’adore vos articles (même si je doit l’avouer je ne comprend pas tout n’étant pas du tout un littéraire de première )
    Un récit encore géniale donc avec un fabuleux lien pour comprendre le langage

    • docadrenaline dit :

      Merci beaucoup, vraiment ! Suis très touchée !
      Le virelangue brésilien cité en début d’article parle d’oiseaux qui ont la particularité de se gratter à longueur de temps. Il signifie, en gros, qu’il faut beaucoup de soco pour gratter un seul soco.

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