Bip-Bip & le Penseur de Rodin

À l’instar des astres solaires & lunaires, du jour & de la nuit, de la fibrillation ventriculaire & de l’asystolie, du cheval & de la bicyclette ; le monde médical comporte en son sein des contrastes.

Prenez les internistes (1) et les smuristes (2).

Qui sont-ils ? Quels sont leurs réseaux ?

  • Le cursus :

(1) Durant de longues et studieuses années, le futur interniste apprend tout un tas de mots gréco-latins, autant de maladies, quant aux anticorps anti-poils de cul de type 1 et 2, n’en parlons pas. De ses doigts graciles il apprend à distinguer les nodules hépatiques / thyroïdiens / spléniques / & même ceux des organes que je ne savais même pas pouvoir être porteurs de nodules. Ses yeux s’aiguisent et font de lui, peu à peu, un intime des pétéchies.

(2) Durant de longues années, le futur smuriste n’apprend manifestement pas assez de mots gréco-latins pour paraître sérieux devant ses pairs. L’item 124 (sarcoïdose) lui provoque une éruption dont il ne sait pas si c’est un érythème polymorphe ou quoi, mais comme un gentil petit il apprend. Durant la majeure partie de ses études, il croit n’avoir aucun sens clinique, tant il n’a que faire du nombre de pétéchies passée la 246e.

  • Le déclic :

(1) Un jour, un patient atteint d’une maladie bizarre se pointe à l’hosto pour un bilan. Son histoire clinique est passionnante, ses analyses et son scanner des mines d’or anomalies. Le patient a une sarcoïdose (ou une vascularite, ou une maladie de Whipple, peu importe : il a un truc d’internistes). Notre petit médecin est fasciné. Il court à la bibliothèque, brûlant de tout savoir sur cette formidable pathologie.

(2) Un jour, un patient atteint d’une sarcoïmachin se trouve sous le nez de Brutus, futur smuriste qui s’ignore. Son cas fascine ces grands tarés d’ les internistes. Oui bon enfin Brutus tout ce qu’il voit, c’est que là le patient il respire comme une buse, et que déjà si on l’asseyait et qu’on le mettais sous O2, ça irait mieux. Et ça marche. Brutus content; content, Brutus.

  • Le rituel :

[Oui ça commence à bien faire les clichés sur le lavage des mains des chirurgiens. Nous aussi les docteurs qui ne découpons pas tous nos patients, on a nos petites habitudes. Y’a pas de raison.]

(1) Le matin, l’interniste fait la grande visite, enseignant à son tour les merveilles de l’auto-immunité à une flopée d’externes ébahis. Toujours les mêmes gestes. Le chariot qui grince (avec des dossiers papiers ou un ordi dessus, ça grince pareil), la chambre 429 fenêtre, la relecture sommaire des courriers (en se contentant de ceux postérieurs aux Capétiens), le rapide examen de toutes les articulations, la prescription d’un PET-scan & d’une cure de corticoïdes.

(2) Le matin, le smuriste boit 12 cafés en terrifiant l’externe au moment de checker le matos, lui cherchant des ectoparasites au sujet des 4 médicaments de l’ampoulier dont il connait lui-même la pharmacologie (oui pasque quand l’externe en sait plus sur le médoc que vous, en termes de crédibilité, c’est nul). Toujours les mêmes gestes. Les pneus qui crissent, les gens qui font signe par la fenêtre de l’immeuble, la lecture instantanée de l’ECG, l’examen 3-en-1 (le regard, l’hémodynamique appréciée par 2 doigts en regard de l’artère radiale, un vague coup de stétho sur le thorax histoire de), la prescription orale d’une voie veineuse & d’un bolus d’aspirine.

  • Le point fort :

(1) La réflexion.

(2) L’action.

  • Le point faible :

(1) La réflexion.

(2) La quoi ?

  • Le processus cognitif :

Comparons, si vous le voulez bien, et si vous ne le voulez pas aussi, le cheminement cérébral aboutissant à l’expression des compétences de chacun de nos compères archétypaux :

(1) Recueil de toutes les données possibles et imaginables (anamnèse de 5 heures, examen clinique de 2 jours, consultation des courriers médicaux depuis l’invention de l’écriture cunéiforme, réalisation de courbes traçant l’évolution du taux de protéines aux noms barbares) => émission de 3500 hypothèses diagnostiques => planification sur 5 semaines d’examens complémentaires => discussion en staff => émergence de 8000 nouvelles hypothèses diagnostiques => etc.

Durée entre le début du processus et la prescription d’un traitement : 2 ans.

(2) «Ouh la ! C’est moche, ce teint grisâtre ! Il va pas bien !» => «Allez hop remplissage» => «Monsieur, vous m’entendez ?» => Eto-celo-tuyau => le déchoc se démerdera.

Durée entre le début du processus et la prescription d’un traitement : 2 secondes.

  • Série hadopi mettant en scène un héros sexy :

(1) House, M.D.

(2) E.R.

[Intermède pizza. Merci, c’était bon.]

  • Une histoire ! Une histoire ! Une histoire !

Alors oui, tout ça est caricatural. Ok. Je plaide coupable. En vrai, je nourris une profonde admiration pour les internistes et réciproquement. Ils ont un vocabulaire chantant mystérieux, comprennent des trucs super-compliqués, et disposent d’un arsenal thérapeutique impressionnant : corticoïdes, methotrexate, immunoglobulines, poudre de perlimpimpim. 

Les internistes sont nos amis. Mais bon quand tu sais que dans certains pays, ce sont des internistes qui assurent la médecine d’urgence préhospitalière, ça fait peur. Ils sont juste différents. La médecine interne est à la médecine d’urgence ce que la musique dodécaphonique est au rap US : un autre monde.

Une anecdote ? Allez, soyons fous, une anecdote, vécue en vrai de vrai.

C’était dans un service de médecine interne, j’étais externe [je sens qu’y’en a au fond de la salle qui sont tellement pas concentrés qu’ils n’ont même pas vu le magnifique jeu de mots]. On avait une patiente avec des symptômes ultra chelous, autour de laquelle on tournait en se grattant le menton depuis des semaines.

Un jour, pendant la grande visite, ça hurle : alors qu’on écumait les résultats biologiques du patient de la 123 P, la dame aux symptômes chelous tape l’arrêt.

L’interne (de médecine interne, huhuhu), tout juste sorti d’un semestre aux Urgences ; l’infirmière (une ancienne des Urgences) [2 personnes dans le service qui savent ce qu’est un défibrillateur, c’est la fête] et votre servitrice (déjà 2 stages au SAMU à son actif) se précipitent. Une aide-soignante se colle au massage, l’infirmière à la voie veineuse, tandis que l’interne passe à la tête de la patiente pour la ventiler à l’ambu. Je fais le service pour eux, tendant cathéter, raccord permettant de relier l’ambu à l’oxygène mural, etc.

Un des praticiens hospitaliers du service reste figé, à coté de l’embrasure de la porte, paralysé physiquement et vraisemblablement très soucieux intellectuellement. Et je vous jure que le type se gratte la tête.

Son oreille saisit qu’au bruit, le débit d’O2 alimentant l’ambu semble élevé. Cela le perturbe, visiblement il mouline deux fois plus, marmonne un truc, et finit par me dire l’air circonspect : «Han mais si y’a trop d’O2, elle va se mettre en hypercapnie !». Textuellement.

J’étais penchée sur la patiente, les doigts en regard de son artère fémorale, j’ai incliné la tête vers celui qui était un équivalent de Dieu-Vivant-De-La-Médecine à mes yeux, lui rétorquant : «On en a rien à foutre de l’hypercapnie, c’est un arrêt !» [Oui, je parlais déjà hyper mal à ma hiérarchie, à l’époque]. Et manière d’enfoncer le clou quant au fait que le débit d’O2 était élevé, j’ai ajouté «T’façon y’a 15 litres, là.» (15 litres / min, le mieux que pouvait délivrer la prise murale).

Et là, cet homme, brillant cerveau, a hoché la tête et m’a dit humblement : «Ah oui, vous avez raison.»

Le mec réfléchissait. Pour le coup, cette première étape de sa réflexion était erronée (physiopathologiquement), mais il réfléchissait. Or, devant un arrêt, y’a pas à tortiller du neurone, initialement ; une fois évacuée la question de «Je tente une réa ou je tente pas une réa ?» (un bon vieux pile ou face fait l’affaire) : faut masser et puis masser, et y’a pas besoin d’avoir inventé le fil à couper l’eau tiède pour ce faire.

Pour moi, les smuristes & les internistes, c’est un peu le Yin & le Yang. Eux ont besoin de comprendre avant d’agir. Nous sommes ravis et fiers comme des coqs lorsqu’il nous arrive de comprendre quelque chose. Nous ne savons faire que 3 diagnostics : va bien, va mal, est mort. Mais nous ne mettons que quelques fractions de secondes à établir cette trichotomie [Ça faisait longtemps que j’avais pas néologisé, je sais que ça vous manquait.] L’interniste, c’est le type qui y verra clair lorsque ni toi, ni ton collègue, ni les 15 spécialistes d’organes auxquels tu auras bousillé leur nuit d’astreinte demandé leur avis, n’auront compris.

Pour Noël, j’aurais bien commandé un cerveau, mais parait que ça rentre pas dans l’hélico.

Bip-Bip !

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8 commentaires pour Bip-Bip & le Penseur de Rodin

  1. AD dit :

    2 ans pour un traitement ! T’es un peu vache ! Ca fini le plus souvent et rapidement par « et si on faisait des corticoïdes » ! Ensuite s’écoulent 2 ans (moins 15 jours).

  2. LaCubache dit :

    Pourquoi qu’il neige sur ton blog Madame ?

  3. Fourrure dit :

    Hahahahahah !
    Chez nous ça pourrait être le portrait du véto à chiens (interniste) et du véto à vaches (smuristes), mais ce serait vachement caricatural, quand même, les deux s’entrepénétrant en tout bien tout honneur.

  4. Ahahaha j’ai bien rigolé. Je voulais être interniste au début, j’ai fini neurologue héhé.
    Tu es bien dure avec toi même et tes confrères smuristes, vous avez juste un cerveau rapide, pragmatique et logique.

  5. Fleur dit :

    Le Grand Moment : quand le smuriste se souvient tout d’un coup d’un Nom Propre compatible avec la clinique !!! ça arrive 😉

  6. docmam dit :

    Perso je pense que neurologue c’est un peu comme interniste.

    Et ENFIN quelqu’un qui parle de fil à couper l’eau tiède, personne ne rit jamais quand je le dis, et pire, ils me reprennent. Savent pas causer les gens.

    (sinon ben j’aime toujours autant, et je ris toujours autant)

  7. prestant dit :

    ça me fait penser à l’histoire vécue d’un proche sorti d’un CHU avec sa (grosse) rate dans le thorax (si si le scanner l’atteste) avec une prescription pour une IRM d’ici 4 à 6 semaines pour les suites de sa pancréatite. Et toutes mes connaissances urgentistes qui m’énoncaient les n> 4 raisons de craindre pour sa vie.

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