Itinéraires

Le mercredi, c’est marathon.

Ça commence par un combat sans merci contre Morphée qui renâcle à me laisser sortir du lit. Ensuite, faut rentrer à la maison. Ceux qui ne font pas de gardes nulle-part perçoivent d’emblée ce qu’il y a de tordu dans le concept de rentrer chez soi pour commencer la journée. Puis vient l’heure du café. Nan, mais vous imaginez pas l’enfer. Pécho une capsule, une tasse, une cuillère, du sucre ; s’assurer que la machine est allumée et correctement approvisionnée en eau ; et ne pas intervertir les gestes (le sucre dans la machine, la tasse dans la cuillère, la capsule dans le nez, etc), un lendemain de garde !!! Au bout d’un quart d’heure, réaliser que malgré la prouesse psychomotrice, il n’y a toujours pas de café dans la tasse car on a oublié d’appuyer sur le bouton marche. Bref. Après y’a heure des Mamans, lentilles-du-mercredi, et après …

A l’âge de 5 ans 1/2, ma progéniture a découvert LE truc permettant de nouer une amitié franche avec d’éventuels voisins d’en dessous : les claquettes. Ses idoles absolus, ce sont eux :

N’ayant pas de voisins d’en dessous, son père et moi-même avons attendu quelques temps avant de l’inscrire à un cours. Toujours est-il que le mercredi, y’a claquettes, et ça se passe au cœur de la ville. En y allant, généralement éclatée par le Syndrome Post-Garde, des souvenirs d’interventions smuresques se bousculent au gré de lieux dans lesquels j’ai pu arborer ma jolie tenue blanche.

Il y a cette maison dont façade et volets, sobres et classes, prémices d’un intérieur luxueux et raffiné, abritaient cette dame de la haute bourgeoisie au cœur taquin. Son palpitant ayant choisi l’opportunité d’un repas en famille pour s’adonner aux blagounettes (un coup je bats, un coup je bats pas, un coup je bats …), j’avais pu observer l’affection que lui portaient ses enfants, tous très inquiets. Tandis que je supervisais le brancardage de la patiente, j’ai souri de ce que mes oreilles avaient perçu. La fille (2 fois mon âge, 12 fois mon salaire) disait à son frère (2,5 ; 15) à quel point elle était ravie que ses impôts servent à financer un service public (dont elle louait l’excellence et l’accessibilité à tous) tel que le notre.

Plus loin, ma mémoire se réveille (j’ai dit ma mémoire, pas le reste) à la vision de cette grande porte cochère donnant sur une place baignée de soleil (enfin l’été). [Désolée, ma fille me voyant chercher le lien YouTube ci-dessus, on s’est tapé 30 min de Fred Astaire.] Les logements donnant sur cette place, ça tâte le PIB de la Somalie au m². Par mois. Aussi, entrant dans la cour après avoir poussé la magnifique porte de bois sculpté, je ne pensais pas tomber sur la misère. Et pourtant. En rez de jardin, un appartement miteux, lugubre, même. Je sais pas si c’était de la terre battue, au sol, ou juste de la crasse damée. Sur un matelas grouillant d’acariens, un homme décharné finissait juste de convulser. Dans le regard de sa compagne, il y avait la faillite du monde à lui tout seul, si abyssale était la perplexité anxieuse de cette séparation forcée. Nous l’emmenions à l’hôpital. Ils étaient littéralement tout l’un pour l’autre.

Entre ces deux extrêmes nichés dans le centre historique, le mur du son. C’est un long mur, haut de plusieurs mètres, à proximité immédiate d’un regroupement de bars estudiantins. En contrebas, c’est du dur. Ce qui a permis une avancée scientifique majeure : nous pouvons désormais affirmer qu’il n’existe pas de différence significative de spectre acoustique entre la chute d’un étudiant en sciences et celle d’un étudiant en lettres. Prépa véto, histoire de l’Art : même combat ! Grosso modo, à part les petits malins qui sortent de la courbe de Gauss, ça varie entre polytraum et mort, mort et polytraum. Quand ils sont découverts plusieurs heures plus tard, par des températures négatives, je vous raconte pas le carnage. J’en ai eu un, une fois, qui m’a fait rire. Pas le jour même, non t’façon il faisait nuit. Le jour où il a appelé dans le service, plusieurs mois plus tard, pour me parler. Il voulait me remercier, ainsi que toute l’équipe. Hésitant, il a fini par me demander … «Dites, quand vous m’avez pris en charge, j’ai été correct ?» Conscient à notre arrivée mais sérieusement amoché et fortement imbibé, il était a posteriori amnésique des faits. Et inquiet à l’idée de ne pas avoir été un gentleman.

L’enfant déposée ses fers aux pieds, je divague à nouveau. Plongée [oui, c’est une dédicace] dans mes pensées, je laisse les ruelles, les arbres & les balcons me raconter ce qui est resté d’interventions furtives et variées. Les images font revenir les histoires de ces patients, comme autant de rencontres sur cet itinéraire.

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2 commentaires pour Itinéraires

  1. Kez dit :

    Oh il a chu mais il n’est pas mort et il est allé au CHU grâce à Adré 😉

    Ok c’est nul je sors

  2. Agathe dit :

    J’ai rien compris, j’étais trop occupée à me demander si c’était de la neige que je voyais sur l’écran, ou s’il fallait que je consulte à tout prix mon médecin (traitant) pour trouver la cause de mes hallucinations.

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