Marteau, Enclume, Éperon

Je me suis chiée. Lamentablement. Plein de fois. En régulation. En SMUR. Aux Urgences. Partout où il m’a été donné d’apprendre que quand on se ramasse, ça fait mal. Comme étudiante. Comme interne. Comme médecin. (Et puis dans le civil aussi, d’ailleurs).

Je me suis chiée pour des raisons diverses souvent intriquées, qu’il m’est plutôt facile à identifier, et même assez rapidement, parce qu’au tréfonds de moi y’a une voix sourde et lucide qui m’assène sans pitié les raisons de mon erreur, elles-mêmes encore plus épouvantables que le fait d’avoir commis une erreur.

Je mets souvent énormément de temps à pouvoir en parler, et encore, quand j’arrive à en parler sincèrement, à autrui. Alors que les causes extrêmement peu glorieuses de ma méprise, elles apparaissent avec la célérité et l’évidence d’une douleur exquise lors de la palpation d’un foyer de fracture. Il commence à être admis d’avoir le droit de se tromper, en médecine. Il est chaudement recommandé de vider son sac et par la même occasion de faire son mea culpa, afin de ne pas reproduire les erreurs.

Oui mais. Déjà, parfois, j’ai l’impression que mes pairs ne comprendraient pas le cheminement ayant abouti, dans ma tête, à me planter autant. Qu’ils tireraient des raccourcis se rapportant à leur propre mode de fonctionnement, pas au mien. Connerie, me direz-vous à raison. Et puis souvent, j’ai cet espèce de retrait spontané. L’idée que ça sert à rien que je tende le bâton des raisons profondes de ma bêtise à autrui alors que j’arrive amplement bien à m’infliger le fouet de ma propre conscience. Et puis si je commence à m’étendre sur le fait de culpabiliser, qui sait, on pourrait m’expliquer gentiment que je n’ai pas la carrure pour faire ce métier ?

Je me chie et dans l’écrasante majorité des cas je m’estime inexcusable pour cela. Je hais ce que je sais pouvoir me reprocher. M’être laissée avachir l’esprit sous prétexte de la fatigue qui a bon dos. M’être crue supérieure, moi médecin, avec mon raisonnement médical à la con alors que le patient ou sa famille n’avaient que l’outrecuidance de me solliciter. M’être laissée aveugler par la prégnance de l’avis d’autrui (du permanencier exaspéré par l’appel précédent au confrère persuadé que le patient va bien), ce qui mérite l’auto-tacle «Ah ouais et connasse au prix où t’es payée tu peux pas essayer de te faire ton propre avis ?». Cette saloperie de fixation dans laquelle mon esprit est capable de s’engluer : «Il a ça, j’ai pensé qu’il avait ça, je suis sûre qu’il a ça, j’ai décidé qu’il avait ça, et puis comme il est hors de question d’admettre qu’il puisse en être autrement je vais mettre des œillères pour rester persuadée qu’il a ça». Avoir été capable de me rabattre derrière des excuses aussi bidons que l’absence de séniorisation adéquate (quand j’étais interne), de protocole ou de recommandations ; comme si ça excusait le fait de ne pas avoir eu le moindre discernement. Et parmi les trucs les pires : m’être laissée bercer par les sirènes ayant chanté que globalement j’étais pas trop mauvaise, et par conséquent avoir pris les choses avec légèreté plus qu’aisance.

Autant de circonstances à mes yeux pas du tout atténuantes. Au contraire.

Se chier. Ignorer, ne pas savoir faire, ne pas savoir être. Tour à tour être mise à défaut dans ses connaissances médicales, se vautrer techniquement, manquer de leadership, être une espèce de grognasse péremptoire, céder à la facilité, être inattentive, être consternante de carence d’humanité, avoir perdu tout bon sens. Parfois plusieurs trucs à la fois.

Le métier et la brièveté du contact avec le patient (en médecine d’urgence) fait que souvent c’est un confrère qui vous informe de votre erreur. Celui qui aura revu le patient après. Celui qui aura reçu la lettre de sa famille. Celui qui aura eu le bilan de l’ambulance que vous avez envoyé. Celui qui aura examiné le patient que vous avez adressé dans son service. J’en baisse les yeux de honte, ou je me cache vers une fausse jovialité, selon le moment.

En vrai, je m’en veux assez terriblement. Il est très rare de pouvoir le dire au patient lui-même puisque la plupart du temps il est mort.

Un jour, j’étais interne, j’ai vu une dame aux Urgences. J’ai strictement rien pigé à ce qui lui arrivait, j’ai fait des examens dans tous les sens, elle n’avait pas d’anomalies sur ceux-ci et ses symptômes ne m’évoquaient rien. J’ai présenté son cas à 3 séniors successifs qui étaient pris dans une surcharge de travail monstrueuse. Ils n’ont rien pompé à mon discours erratique. Normal. Les patients s’accumulaient. La dame se sentait mieux. Elle voulait partir. Pas comme les patients impatients (et que je comprends aussi) qui hurlent pour qu’on s’occupe d’eux ou menacent. Non, elle et sa famille m’ont très gentiment dit : «Vous avez beaucoup de travail, ça va mieux, le scanner et la prise de sang sont normaux, alors on va rentrer et surveiller à la maison, ne vous inquiétez pas». Je l’ai laissée partir, avec l’accord d’un énième chef surmené et faussement rassuré par son teint rose, sa bio, et son scan. Un chef que j’aurais dû tirer par le col de la blouse pour qu’il vienne l’examiner. Parce que le nez au milieu de la figure il l’aurait vu, l’éléphant dans un magasin de porcelaine aussi, quant au camion …

J’ai appris 4 jours plus tard que la dame avait dû revenir, qu’elle avait été hospitalisée en urgence, transférée sur un gros centre de référence, qu’elle était entre la vie et la mort, et que sa pathologie bordel-de-bordel c’était une évidence que je n’avais pas su voir ni chercher, comme le type qui fouille toute sa maison en quête des lunettes qu’il a sur le nez. Pathologie qui s’était compliquée et dont la complication, responsable de l’extrême sévérité de son état, aurait parfaitement été évitable si j’avais su faire le diagnostic à temps. Bref, la merde.

Elle est revenue 3 mois après pour une plaie simplex à suturer. Je me suis confondue en excuses. Elle qui avait failli caner par ma faute est restée très calme, même bienveillante, envers moi.

Ça m’a fait un bien fou de pouvoir lui dire que j’étais profondément désolée.

Ça ne l’empêche pas de me hanter, comme tous les fantômes de patients qui sont tombés sur un ou plusieurs écueils de ce que je suis en tant que médecin et que je hais tant ils me paraissent inexcusables.

Une conscience impitoyable. Une mémoire qui joue à agiter le spectre des erreurs passées. Que du bonheur.

Se chier. Ça pique comme un grand coup d’éperon. Ça pèse comme une enclume. Ça tape comme un marteau. Et ça résonne comme un écho qui ne s’épuise jamais.

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11 commentaires pour Marteau, Enclume, Éperon

  1. docmam dit :

    Pffff ça me parle ton billet… Tu le dis bien, c’est pas tant le fait d’être passé à côté le pire en général, mais le pourquoi-je-suis-passée-à-côté.
    Parce qu’il était tard et que j’ai pas voulu me déplacer tout de suite. Et qu’il a fallu m’appeler 3 fois avant que j’y aille en râlant et voir ma connerie.

    C’est pas passer à côté parce que je n’y ai pas pensé. C’est parce que des fois « j’ai décidé qu’il n’avait pas ça » et que je mets des oeillères, en essayant absolument de faire rentrer les symptomes que je veux dans le diagnostic que j’avais décidé.

    C’est ça oui le pire, et c’est ça qui est inexcusable.

  2. Cécile dit :

    Brian Goldmann en parle aussi, et je pense qu’il est nécessaire d’en parler !
    Bon courage Doc’ !

  3. vincent dit :

    C’est pour cela, nous nous trompons tous, que j’ai créé un diplôme universitaire « prévention de l’erreur médicale », afin d’apprendre à gérer cette erreur et à prévenir sa récidive. On en discute si vous le souhaitez

  4. Ping : Marteau, Enclume, Éperon | Jeunes M&eacu...

  5. Et si vous, les docs, et nous, les patients, acceptaient tous en choeur que vous et nous ne sommes après tout que de simples humains. Tatoue-toi « errare humanum est » quelque part pour ne pas l’oublier.

    Moi, quand je me chie dans mon boulot, ça coûte un max de pognon, ça coûte une visite chez BigBoss avec explication du pourquoi du comment et du comment juré je ne le ferai plus je ferai attention… jusqu’à la prochaine fois. Parce que voilà, ici, y a pas mort d’homme comme on dit. Mais l’erreur est juste pareille à la base. Parce qu’on est HUMAINS.

    Après, je dis pas qu’il faut classer ses erreurs sans suite. Mais se dire que dans les ciconstances telles qu’elles étaient au moment M, ben, on a fait ce qu’on a pu.

    Tout ceci dit… Mon généraliste a un jour examiné ma fille, et ne lui a rien trouvé d’excessivement anormal. Le lendemain, elle était en réanimation. Elle avait 6 semaines. Cinq ans après, il s’excuse encore à chaque visite.

  6. Fleur dit :

    Complètement d’accord avec le commentaire précédent ! La médecine est un art, et l’erreur est possible. Il faut la reconnaître, et continuer à avancer en la gardant au chaud qq part, pour être sûr de ne pas prendre une grosse tête et trop d’assurance… Et ne pas oublier de se reposer pour en éviter d’autres 😉

  7. Babeth dit :

    Y a un truc que je peux pas bloguer because anonymat : la patiente que j’ai en soins a fait un AVC une petite demi-heure après mon départ la semaine dernière. Elle était arrivée pimpante avec une petite pathologie toute simple et elle ressortira avec une superbe hémiplégie et des séquelles à vie. Aurais-je pu voir quelque chose avant? Je sais pas. En tout cas, tu décris parfaitement l’état dans lequel je me sens. Des bises.

  8. zigmund dit :

    je ne peux pas m’étendre sur mes casseroles ou mes enclumes perso elles me font autant souffrir ou mourir de honte …on vit avec mais de temps à autre elles remontent à la surface et ça fait mal…

  9. Jess dit :

    Bonsoir,
    Je ne suis qu’une simple patiente, mais que c’est bon de vous lire.
    Même si j’en ai une petite boule d »émotion dans la gorge.
    Continuez à exercer comme ça, avec vigilance, humanité et humilité. Nous patients c’est ainsi que nous vous apprécions.

  10. docteur rein dit :

    Moi, j’ai l’impression qu’il y a des cadavres plein mes placards.

  11. Dr Girly dit :

    Moi aussi, j’ai l’impression de trainer un wagon entier de casseroles d’erreur !

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