Compartiments

C’était un soir, dans un bâtiment de l’hosto qui est excentré. D’habitude les urgences vitales dans l’hôpital sont gérées par les réanimateurs, sauf quand il s’agit d’un service si éloigné qu’il faut prendre un véhicule [Imaginons un instant un réanimateur, scope et matériel d’urgence à la main, courir sous la pluie d’un bâtiment à un autre. «Cours, Forrest, cours !» Donc non.]. Les premiers gestes sont accomplis par l’équipe soignante du service, pas toujours très dynamique aguerrie à ce type de situations. Signalons que je n’ai rien contre les dermatologues.

C’est un arrêt. Ou plus exactement, pour pas faire ma chagasse de toubib qui désigne des êtres vivants humains par leur pathologie, c’est un homme d’une cinquantaine d’années dont l’activité cardiocirculatoire et ventilatoire spontanée est inexistante. Bref, c’est un arrêt de 50 piges.

Il est au sol. L’ambulancière du SMUR se jette sur le massage, prenant le relais de l’aide-soignante haletante qui attendait une relève comme le messie. L’infirmière de mon équipe désigne à sa collègue du service comment monter une perf avec du salé, et se saisissant d’un cath, d’un garrot, et de compresses bétadinées, part en quête de la veine. Peu importe laquelle. Quant à moi, je m’entoure de mes amis l’aspiration, l’ambu, l’oxygène, la bougie-on-sait-jamais, une seringue, une lie, une sonde d’intubation, un laryngo…

Et zou, en piste.

«Il est vide», me dit ma co-équipière à banderilles, s’acharnant à mettre un tout petit cath pour bébé dans une veine d’adulte.

«Je sais pourquoi, j’y vois rien» lui dis-je en réponse, saisissant l’aspiration en maintenant le laryngo dans le gosier.

Et d’aspirer encore et encore. Rien à faire. Un niveau de sang dans les voies aériennes, quasiment jusqu’aux dents, en permanence, malgré une aspiration en continu.

En détournant mon regard d’un quart de poil pour attraper la bougie, j’ai aperçu l’équipe du service au bord de tourner de l’œil à la vue de la quantité de sang qui s’accumulait dans le réservoir de l’aspi.

J’ai poussé la bougie à l’aveugle dans la trachée, y ai monté la sonde, retiré la bougie, et regretté de ne pas avoir dit à l’ambulancière d’arrêter de masser à l’instant où j’ai gonflé le ballonnet. Pas eu le temps d’aspirer. Une giclée de sang rouge émergeant de la sonde d’intubation telle un geyser, épargnant miraculeusement ma tenue. Fontaine, je ne boirai vraiment jamais de ton sirop de grenadine.

Tandis que j’alternais ventilation, consigne de suspendre fugacement le massage, aspiration, reprise d’une ventilation à l’ambu, etc, l’infirmière du SMUR me prouvait une fois de plus qu’il lui est possible de mettre un cath dans une veine exsangue.

Au bout de 3 filtres d’ambu inondés de sang, de 5 mg d’adré, et je sais plus combien de remplissage, nous avons cessé la réanimation.

C’est pas sa place. Le sang, c’est dans les vaisseaux sanguins, que ça doit être. Question de compartiments. Je suis psychorigide mais je me soigne.

La plongée sous-marine, ça a ses limites.

Bref, c’était un arrêt de 50 piges difficile à piquer et difficile à intuber, parce que le monsieur il avait mis sa volémie dans ses voies aériennes. [Et le monsieur il est mort, oui. Je sais pas d’où ça m’est sorti de vous raconter cette histoire, mais je suppose que c’est l’esprit de Noël qui s’empare de mon esprit.]

Post-scriptum : Ce billet est d’une platitude si pathétique qu’on dirait une asystolie. Je sais. Si je vous l’inflige malgré tout, c’est la faute de @DrSelmer, @Minium2010, @clemchwing, @Babeth_auxi, et @armance64.

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4 commentaires pour Compartiments

  1. Totomathon dit :

    La médecine de brousse la nuit en salle, where the fun never ends.
    Dans un cas de figure un peu similaire (mais sans hemoptysie), on m’y a déjà préparé un pousse-seringue d’adrénaline avec une tubulure d’environ 1m50 … euh, alors oui mais non !

  2. Ping : Compartiments | Jeunes Médecins et M&eac...

  3. doume dit :

    J’espère surtout que vous vous protègez bien. Si l’hopital de Chalons sur Saône s’appelle William Morey, c’est en hommage à un cardio, un type vraiment bien , contaminé par un patient séro+ lors d’une manoeuvre de réa. Une pensée pour Bill …

  4. Doña Juana dit :

    Bien se protéger ? Ils ne peuvent pas travailler en scaphandre …

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