Princesse des clonies

Cendrillon, pour ses 20 ans, n’est pas la plus jolie des enfants. Mais un beau brin de fille quand même. Ce qu’elle aime, c’est les fleurs. Les fleurs blanches et jaunes, en particulier. Cendrillon n’a pas de méchante marâtre ni de méchantes sœurs. Elle n’a pas vraiment de famille, en fait. Ceci explique cela. Elle n’a pas non plus de maison à astiquer, récurer, nettoyer. Elle n’a pas de maison du tout.

Cendrillon, toute jeune femme de 20 ans, a des amis chez qui elle passe une nuit ou deux, jamais plus de crainte de venir à bout de leur patience. Comme elle a pas mal d’amis, elle alterne les gîtes, et trouve le plus souvent un lit chaud pour dormir. Lorsque ce n’est pas le cas, parce que ses amis ne sont pas là, elle va dans un foyer, en centre ville. Tout le monde l’apprécie, au foyer. C’est une habituée. Timide. Toute gentille. Quand elle vient, elle amène des fleurs, qu’elle coupe avec son opinel dans les plates-bandes de la mairie. Elle les met dans un verre et les place à l’entrée du foyer, si bien que quand elle est là, tout le monde le sait : il y a un maigre bouquet de fleurs à l’entrée.

[Note de la rédaction : les lignes qui précèdent ont été écrites sans dette catastrophique en sommeil, et à jeun blanc-pâtes-chocolat. Je sais, c’est affreux. Veuillez nous excuser pour ce désagrément blogorrhéique.]

Donc, j’en étais où ?

Ah oui, j’en étais à Cendrillon qui est au foyer. Et qui a 20 ans. Et pas de cheval blanc. Oui, mais moi siiiiiiii ! Enfin je sais pas combien de CV elles ont, les VL du SMUR, mais si vous voulez mon avis vu ce que ça picole comme carburant, ces p’tites bêtes, ça en fait, du fourage. [Z’avez remarqué ? Un verre de blanc et hop, je fais des phrases sans queue ni tête. Magique.]

Ça nous dit pas pourquoi le SMUR est déclenché. Bah si, faut un motif, les gars. Détresse vitale, analgésie, envie de se débarrasser durablement de tel ou tel membre de l’équipe, etc. «Allo Adré ? Oui alors tu vas partir dans un foyer, pour une jeune qui fait un état de mal» me dit LePlusGentilDEntreNous (que rien qu’avec ces mots je sais que ceux de mon taf l’identifient) (que je parle pas le français comme il faut et que d’abord je fais que c’que j’veux d’abord) ; le voilà, notre motif d’intervention.

Pimpompimpom, et poussez-vous les gens s’il vous plait pimpom merci, et de la chaussée mouillée en veux-tu en voilà, pimpompimpom, créneau (si si, on se gare bien, des fois), et bibi d’énoncer en descendant du cheval blanc : «Un-sac-un-scope-un-pousse».

Les pompiers sont déjà sur place, et le personnel du foyer nous ouvre la porte puis nous accompagne jusqu’au fond d’une grande salle à manger. Là, sur un fin matelas qui a été mis au sol, se trouve Cendrillon. Qui se prend pour la Belle Au Bois Dormant, mais en mode sismique.

Les autres habitués du foyer ainsi que le personnel sont là, à quelques mètres pour ne point empiéter sur les secours, mais disposés à rendre service à tout moment.

Elle est rose, sous oxygène mis par les pompiers, et elle convulse quand je me penche pour la première fois vers elle. Elle a été placée en PLS d’emblée, ses poumons sont clairs. Étonnant, non ?

J’apprends que c’est la 3e crise, qu’elle n’a pas repris connaissance entre les précédentes et celle-ci, et qu’y’aurait peut-être notion d’un traitement pas pris correctement, mais on en sait pas plus. Elle a une bonne tension, tape un peu vite mais pas non plus assez pour sortir un rythmologue d’astreinte de sa torpeur à l’annonce froide du chiffre, et puis après tout elle convulse donc ça serait plus alarmant si elle était lente du palpitant.

Elle s’arrête. Stertor, comme dans les livres, instant pédagogique pour l’étudiant, instant pratique pour l’infirmier le plus bavard de la Terre (et hop, en v’là un 2e identifié à coup sûr) qui en profite pour lui coller un beau cath. La glycémie est normale, c’était-bien-essayé-mais-non, et la température tympanique est à 38,8°C. Et ça, c’est pas bien. Parce qu’à priori, sauf dans le cas où ça serait la fièvre qui la ferait convulser (ce qui n’est pas le cas), c’est un signe de gravité.

Ce qui nous fait qu’en quelques minutes elle a 2 ampoules de Rivotril® faites + 1 Perfalgan®  qui coule + le Prodilantin® au pousse-seringue électrique branché, et que pendant que les uns pompiers s’affairent à préparer le brancardage de la jeune fille selon les instructions que je leur ai donné, l’autre Pipelet (l’infirmier) est en train de quicher une 2e voie veineuse. Et bibi ? Bah bibi elle passe des coups de fils à ses potes. À ses potes du 15. Pour avoir quitté la régul à 18h afin de passer du coté clair-obscur de la force (en SMUR, pour ceux qui suivent rien …), bibi elle sait que c’est la guerre pour trouver une place de déchoc ou de réa, ce jour-là. Donc elle appelle précocement.

[Et oui mais ça, vous voyez, cette absence totale de style, c’est aussi de la faute de la tarte au chocolat qui par effet de doucitude gustative m’a ramolli le neurone par le réflexe dulço-mollo, conduit comme chacun le sait par le nerf miamo-encéphalique.] [Oui j’ai toujours été une bête de sexe en neuroanatomie, je sais, c’est impressionnant.]

Et Cendrillon elle fait quoi ? Bah elle convulse. À nouveau. Heureusement elle est coquillée en PLS. Heureusement on a pas peur de passer pour des brêles à lui avoir injecté tout un tas de truc pour un résultat spectaculaire : elle convulse toujours. Tu parles d’une efficacité.

Et moi, ça commence à me courir sur le haricot, ces convulsions, parce que j’aime pô, quand ils convulsent. L’idée que ce faisant, ils crament tout bien leurs neurones, ça m’agace. Le souci, c’est qu’en théorie, je suis censée attendre de voir si les médocs suffisent pas à ce qu’elle cesse de convulser, avant d’employer la manière forte. Dont le Prodilantin® auquel faut donner un bon quart d’heure après la fin du bolus fait sur un quart d’heure lui aussi, bref pour ceux d’entre-vous qui ont fait MathsSup, 30 min au total entre le branchement du pousse et l’autorisation de dégainer la matraque.

Ça me gave, ces 30 minutes, vous pouvez pas imaginer. 30 minutes à regarder un patient acidifier son cerveau. Bordayl que j’ai horreur de ça. Au moins quand ils ont pas de tension, je me donne ce temps-là pour renflouer leur hémodynamique. Oui mais là, Cendrillon, elle a une bonne tension. Et elle convulse. Toujours. Et puis quand bien même elle convulserait plus, c’est pas avec ce qu’elle a convulsé et les médocs qu’elle a reçu qu’elle va se réveiller, s’asseoir, me parler, et aller ramasser des fleurs. Ça me gave.

On reçoit notre destination qui n’est somme toute, pas très éloignée, par radio. On s’installe dans le VSAB. Elle convulse gentiment, plus gentiment qu’initialement, mais elle convulse encore. 25 min sont passées. Ma patience s’amenuise. On commence à rouler.

Pipelet le sait, il me connait. Il me voit trépigner, tourner dans ce VSAB qui roule comme un lion en cage.

Un séisme. Elle convulsait toujours, Cendrillon, par intermittence. Et puis elle s’est mise à convulser si fort que j’ai fait arrêter le véhicule. À quelques minutes de l’hosto. J’en pétais.

Zou. Préoxygénation plein pot, et Pentho-Célo-Tuyau, variante adaptée à sa pathologie de la rime en O de l’intubation orotrachéale après induction en séquence rapide des cavaliers de chevaux blancs avec des gyros. [Je sais que la phrase est insupportable tellement elle est longue, mais elle finit en O.] [Faut c’qui faut]

Fastoche. Clac le Pentho et clac, elle se tait la convulsion, elle se tait. Pousser une induction au Pentho sur un état de mal c’est comme taper du poing brutalement sur la table au milieu d’une conversation animée : d’un seul coup, tout est luxe, calme et volupté. À la différence qu’on risque beaucoup moins de se faire mal au poing.

Cendrillon, pour ses 20 ans, est facile à intuber, facile à ventiler, moufte pas sa tension à l’induction grâce au remplissage qui avait été anticipé, et cesse ENFIN de convulser. Elle dort comme un bébé sur sa sédation.

Le déchoc a appelé pour donner de bonnes nouvelles de Cendrillon, peu après. Cendrillon a bien évolué. J’ignore si elle continue à orner le foyer de petits bouquets, mais l’idée me plait.

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8 commentaires pour Princesse des clonies

  1. Ak dit :

    Excellent !! Bravo

  2. lecoq dit :

    VSAV…PAS VSAB ! bon courage !

  3. Et elle avait quoi Cendrillon au final ?

  4. petitcervo dit :

    La même question que Olvia : elle avait quoi la demoiselle ?

  5. Doña Juana dit :

    Tu es vache avec tes lecteurs , tout le monde ne connait pas l’épilepsie ! Et le Grand Mal ne leur dit rien , par conséquent .
    Faut espérer que Cendrillon aura un traitement adapté , et le suivra correctement !!!

  6. doume dit :

    Et quand ça arrive à un proche, c’est encore plus gavant ….

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