Les ours aiment le miel

On m’avait vendu du rêve. Dans Pulp Fiction, des gens qui sont même pas diplômés de vas-sauver-des-vies-en-faisant-pimpompimpom réalisent une injection intracardiaque (d’adrénaline, en +, c’est dire mon désappointement) et hop, la meuf patiente se réveille.

D’ailleurs vous l’aurez pas remarqué, mais c’t’ordure de Tarantino n’écrit même pas «Epinephrine» sur le flacon alors que l’action se déroule aux USA. Nan y’a bien écrit «Adrenaline» quand bien même là-bas si vous prononcez ce mot on vous répond «Knaaw ?» (qui signifie «Gné ?» pour ceux qu’ont pas de traducteur), le réalisateur a choisi LE mot qui allait se graver dans mon ciboulot et me faire rêver. On passera sur le fait que personne ne masse ni de ventile Uma Thurman qui m’a pourtant pas l’air de respirer des masses [je jure que j’ai pas fait exprès pour le jeu de mots pirouette], et on ne polémiquera pas sur le fait que l’adrénaline ça ne fait probablement pas + d’effet qu’une miction dans un instrument à cordes sur les ACR secondaires à une intoxication aux opiacés.

Enfin bon, le mythe du patient qui a autant de réactivité qu’une planche et qui vous parle après l’injection salvatrice d’un médicament miracle, ça n’existe pas. Sauf dans 3 cas. Je vous ai déjà narré ici une des possibilités de se la péter grave en administrant un tel remède. Voici un autre grand classique du «lève-toi et marche» de la médecine d’urgence préhospitalière.

[Attention ce qui suit comporte ce que les chieurs critiques nomment du «patient-bashing», ainsi que du «proches-du-patient-bashing-aussi-parce-que-tant-qu’à-y-être-autant-se-lâcher»]

Nous voici en route vers BordelQueCEstLoin, charmante petite ville du département dans lequel je sévis (si si, j’ai vérifié 12 fois sur Maps et Wikipédia tellement ça me semblait improbable vu comme c’est loin).

Prenez Uma Thurman, rajoutez lui fastoche 20 ans, un sexe masculin et 96 % de neurones en moins [je sais, c’est pléonastique], par conséquent une pilosité quelque peu différente voire ursidée, ôtez tout sex-appeal même si vous aimez les hommes poilus, et vous obtiendrez ce gentil monsieur, enfin gentil on sait pas encore puisqu’il ronfle dans son vomi.

Le tout (le patient et le vomi) sur le canapé en vrac, sur le dos parce que sinon c’est pas drôle, quoi que la tête un peu ratatinée sur le torse et inclinée à minima vers le dossier du canapé, histoire de parfaire la probabilité d’une inhalation du contenu gastrique ainsi régurgité. Arrosez abondamment de sueurs et jonchez la pièce de merdier, faites résonner la voix de deux trentenaires manifestement analphabètes qui vous exposent un coma remontant à bien 2 heures «Oh ben je comprends pas pourquoi il se réveille pas, vous croyez que c’est normal ?», et vous aurez une vague idée de la scène.

Et dans la seconde suivante, Mr Thurman convulse. Je le mets en PLS avec 2 membres supérieurs accessibles pour piquer en vérifiant que l’externe, terrorisé briefé dans la voiture, applique bien mes enseignements : «Trouble neuro : dextro». L’ambulancier prépare la perf, l’infirmière se saisit d’un des bras qui lui glisse dans les mains comme une savonnette en milieu carcéral, je dégaine mon garrot perso de ma poche pour moi aussi jouer à qui-trouve-une-veine-gagne, quand l’étudiant tout fier nous confirme la présomption : 0,22. Quand c’est du sucre et que c’est des grammes par litre, ça fait peu. L’ambulancier prépare une première ampoule de sirop. Le G30. (C’est comme pour les avions, plus le nombre de G est important, meilleure est l’accélération.)

Autant je gagne souvent à le-premier-qui-voit-un-truc-rouge-avec-un-gyro-a-gagné (lorsque nous approchons des lieux d’un accident en hélico et qu’il faut le localiser visuellement), autant y’a pas à dire, les fermières sont meilleures que moi pour pécho des veines en un temps record. [Bah oui mais à la fourche, que voulez-vous, c’est plus facile.] La perf quillée dans le bras, pim vas-y que j’t’y pousse 20 cc de sucre-concentré-sucré. Mr Thurman grogne un truc. Comme quoi y’a pas que la pilosité qui évoque l’ours, chez ce patient. Allez zou, vous r’prendrez bien une petite ampoule de G30%, hein Mr Grizzli Thurman ? [Oui je sais, je devrais pas donner l’identité complète d’un patient sur ce blog]. J’ai interprété le borborygme suivant comme un oui, ai injecté le sucre-pas-glace-pas-en-poudre, et m’adressant au fils et à la fille du patient, leur ai demandé de mettre de l’eau à chauffer pour les pâtes.

Les pâtes, comme chacun le sait, c’est la vie.

Bon, c’est là que j’ai compris que les ours n’engendraient pas que des génies. Cela dit j’aurais dû m’en douter, étant donné l’abondante littérature scientifique étayant ce fait. En effet, tous les tomes de Petit Ours Brun le prouvent. Après avoir auscultatoirement acquis la certitude que le vomi avait plus gravement atteint les poumons du patient que le canapé, je suis donc allée faire cuire les pâtes moi-même. Ceux qui connaissent mes limitations culinaires doivent être étonnés, oui mais les pâtes c’est la vie et puis là c’était thérapeutique.

D’ailleurs, puisqu’on en est à parler thérapeutique. Je comprends pas pourquoi dans ces foutues merveilleuses tablettes informatiques on puisse pas coder «pâtes» dans les actes thérapeutiques. [Le codage, ma joie, mon bonheur.] Nan parce qu’on peut coder «entretien psychiatrique» comme si ça m’arrivait, à moi, hein, de mener un entretien psychiatrique en SMUR alors qu’il est possible de résoudre les conflits avec «induction en séquence rapide & intubation orotrachéale, sédation & ventilation mécanique». On se retrouve à dire qu’on a réveillé le patient d’entre les planches, sans même dire comment. «Miel», «Confiote» et «Pâtes» : voilà des items à ajouter au logiciel de codage merci merci. [Fin de la parenthèse, mais vous comprenez, y’a parmi mes lecteurs des dresseurs de tablettes.]

Mr Grizzli Thurman a mangé les pâtes. La conversation avec le patient et sa famille a fait émerger qu’il n’avait pas vraiment de médecin traitant depuis son déménagement, que l’insuline / le contrôle de ses glycémies / l’alimentation / toussa, il ne savait pas du tout à quoi ça correspondait alors il s’injectait de la ceci et de la cela sans trop comprendre, bref, que c’était la merde. Et pi t’façon il avait inhalé.

Je l’ai donc transporté vers BigHosto dans le service du déchocage parce que voilà, et j’ai nourri l’espoir que cela fasse émerger une éducation thérapeutique, l’instauration d’un suivi avec un médecin de BordelQueCEstLoin qui aurait été contacté par l’hôpital, et que de jolies fleurs poussent dans mon jardin sans que mon chat n’aille systématiquement en déterrer les bulbes.

Que nenni.

Je l’ai refait 15 jours plus tard. Seul mieux : un infirmier de BordelQueCEstLoin avait été contacté et ce avant l’inhalation catastrophique et avait injecté un peu de G5% et avait placé le patient en PLS, ce qui avait considérablement limité la casse. M’enfin mon chat persiste encore à bousiller mes narcisses. Quand j’ai parlé de médecin traitant, le patient et sa famille m’ont répondu à l’unisson et pas en anglais : «Gné ?» ; ce qui prouvait l’anticipation d’une récidive par les services hospitaliers par lesquels Mr Thurman avait transité.

J’y suis encore retourné une autre fois [toi aussi fais du suivi en SMUR], et enfin un médecin traitant avait été choisi par la famille. Cette fois-ci l’hypo était moins profonde et résultait d’un repas sauté.

Je n’ai pas vu ce patient depuis. Étant donné que le diabète insulinodépendant n’est pas encore un truc dont on guérit, je suppose que soit il est mort, soit il est cadré par son médecin qui a su lui expliquer en langage grizzli comment gérer son équilibre glycémique.

Quant à moi, je vais de ce pas aller fouiller dans le frigo, au cas-où.

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2 commentaires pour Les ours aiment le miel

  1. docmamz dit :

    J’aime quand tu bois.

  2. DocAste dit :

    J’ai ri! Un peu pleuré aussi en fait… Belle écriture comme à chaque fois.

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