Tant mieux

«♫ Grand-père a coupé, les poils de son nez, pour faire un chapeau à la mode ♫; la mode est passée, les poils sont tombés, Grand-père a plus d’poils dans son nez … ♫ Qu’est-ce que c’est ??? ♫ »

Non je n’ai pas fondu les plombs, et pour cause : je suis déjà complètement givrée comme le savent très bien ceux qui me lisent régulièrement. Non.

L’histoire de Grand-père et de sa pilosité nasale, c’est le refrain d’un jeu à boire que nous pratiquons parfois dans ma famille, au cours duquel deux camps s’affrontent en chantant chacun leur tour une chanson [si vous suivez bien il y a depuis la dernière virgule 3 cha(ts)] commençant par le son «». À la fin de la chanson, les 2 équipes reprennent le refrain au sujet de l’aïeul, et l’équipe adverse de celle qui vient de chanter doit immédiatement après se lancer dans une chanson, faute de quoi elle perd. Et y’en a, des chansons qui commencent par «». Surtout qu’on a le droit de commencer par le refrain. «Cé-cé-cé-célimène», «C’est la lutte, finale …» [oui tout est bon], «C’est un beau roman, c’est une belle histoire, …» etc etc. + les tentatives de triche du type «C’était un petit navire».

Il n’en fallait pas plus pour vous convaincre que je ne suis pas la seule cinglée de cette famille, ni la seule à boire. Bref, pourquoi je vous raconte ça ? À vrai dire : principalement parce que ça me passe par la tête. Mais pas que.

«Grand-père a coupé, les poils de son nez, […] qu’est-ce que c’est ????»

C’était un soir où j’étais en SMUR. Il était minuit, l’heure de décréter la fin d’une réanimation parce que le patient est trop difficile à intuber de bientôt aller se coucher en attendant la prochaine intervention. En bonne fifille terrorisée par les fauves [enfin plus précisément par une Lionne], je codais. Quand soudain mon téléphone sonne.

Yoda, qui régulait, me dit alors : «Adré, tu sais que la vie est une chienne ?». Quand ton régulateur te dit ça, tu sais pas encore pourquoi, mais tu veux déjà ta Maman.

J’acquiesce. Yoda de reprendre : «Bon alors tu vas aller à PetitHopitalDuBoutDuMonde, en AR, pour aller chercher un patient qui fait une [roulements de tambour] … tamponnade.»

«Raaaaaaaaaah JE VEUX MA MAMAN !!!!!!!» ai-je pensé et peut être verbalisé.

Une tamponnade. OMG. Une tamponnade au Bout Du Monde. OMFG. Je veux également ma grand-mère, ma tante, mes oncles, mes deux parents, mes voisins et mon chat.

Une tamponnade, pour ceux d’entre mes lecteurs qui auraient eu la clairvoyance de ne pas faire médecine, c’est la merde. C’est quand l’enveloppe du cœur, le péricarde, organe de glissement [oui c’est parce qu’il existe que votre cœur ne s’échauffe pas à force de frotter contre les organes avoisinants à chaque battement] dont la cavité est normalement virtuelle [une cyber-cavité ?] est pleine de liquide à tel point que cela gêne le cœur dans l’exercice normal de ses fonctions [qui sont de battre et de se remplir entre 2 battements]. Et c’est vraiment vraiment la merde. Si le jus appuie trop sur le cœur, il ne peut plus se remplir, et donc n’éjecte rien, nada, que dalle. Pas d’éjection => pas de circulation, et pas de bras => pas de chocolat, comme nul n’est sensé l’ignorer. La tamponnade peut donc aboutir à un arrêt cardiaque (en tous cas circulatoire, blanc-bonnet), mais contrairement à mon train-train habituel, là ça sert strictement à rien de masser. Y’a pas besoin d’avoir fait Polytechnique / médecine / l’Eurovision / trois tours sur soi-même pour comprendre que la solution, c’est d’enlever du liquide de ce foutu péricarde.

Or donc, planter une aiguille juste à côté d’un organe qui bouge et qu’on appelle le cœur (ce qui n’est pas sans connotation symbolique), c’est pas un truc qu’on fait tous les jours, et même c’est un truc que je n’avais jamais fait. J’ai tout bien appris comment faut faire, mais qu’avec des mots et des schémas. Pas en vrai. Je veux ma maman.

À défaut de maman, je prends donc un objet contraphobique. L’échographe. Nan parce que tant qu’à enfoncer un trocart sous le sternum d’un type, j’aime autant avoir une vague idée de ce que je fais. Yoda me rappelle. «Prends l’écho !». Oui, mon maître, je l’ai déjà sur le dos.

À l’instar des escargots qui trimbalent leur maison sur leur dos et vont se cacher dedans lorsqu’ils sont effrayés, j’aime bien me promener avec un échographe sur le dos, ça me rassure, et ce bien que je n’ai à ce jour pas réussi à me planquer dedans. Et les kangourous, eux, ont leur bébé dans leur poche ventrale alors que moi j’y ai mon cerveau téléphone. Pour les autres comparaisons anatomiques smurisco-animalières, y’aurait matière, mais là je peux pas j’ai une tamponnade (OMG) à aller chercher loin loin trop loin.

«Grand-père a coupé, les poils de son nez, pour faire un chapeau à la mode ; la mode est passée […] qu’est-ce que c’est ????»

C’est super loin, Bout Du Monde. 2 heures de route. Nous arrivons. J’ai compulsivement vérifié dans mes tusts toute la gestuelle de la ponction péricardique que j’espère bien ne pas avoir à faire. Soit parce qu’elle a déjà été faite, soit parce qu’y’en aura pas besoin. Je connais cet hôpital pour être venue y quémander de quoi perfuser mon chéri un jour de Noël, suite à une beuverie familiale au cours de laquelle nous avions chanté, mais également beaucoup bu. [Et là, vous frémissez d’admiration pour cet art de retomber sur mes pattes que j’ai malgré une écriture en one-shot et une alcoolémie non négligeable entretenue à la crème de framboises maison.]

Mr Pairyju est là sur la gauche après l’entrée, dans le box de déchocage des Urgences, et de prime abord ne m’a pas l’air bien en forme. Il a chuté d’un arbre plus tôt dans la journée et s’en sort avec une chtite fracturounette de rien du tout de la cheville gauche, et … du jus dans le péricarde par le truchement d’une plaie péricardique à cause d’une fracture costale ou je sais plus, en fait. Enfin il a du jus dans le péricarde, et ce jus c’est du sang, et y’en a trop pour qu’on se contente d’attendre qu’y’en ait moins.

Parce que comme en atteste sa grise mine, ce qui est corroboré par les chiffres vilains vilains trop faibles de sa tension, y’a assez de jus pour que ça gêne franchement son cœur.

Et en plus le chirurgien local n’a pas voulu y mettre une aiguille ou quoi que ce soit. Ben voyons. C’est sûr que c’est plus drôle si c’est votre servitrice qui s’y colle, sur la route, hein ? Alors que je voudrais pas faire ma chieuse à deux balles [je vaux bien + cher …] mais on m’a toujours dit qu’il y avait 3 gestes que tout chirurgien devait être en mesure de faire parce qu’ils ne peuvent pas souffrir d’attente, et ce quelle que soit la spécialité dudit chirurgien : la trépanation, la césarienne, et quicher une foutue aiguille dans un péricarde tamponnant. Et le réa local, il a pas voulu mettre d’aiguille non plus, ni de voie centrale, ni de cathéter artériel, non non. Z’avaient pas le temps pendant que nous faisions le trajet aller. Ah.

Enfin trêve d’anticonfraternalisme primaire, ils sont quand même choupinous tout plein, ils ont tracé au marqueur le contour des côtes et du sternum du patient sur sa peau, parce que ce dernier est un peu épais et qu’en urgence dans la pénombre sur la route, ça pourrait me compliquer les choses. Comme c’est choupinou. Néanmoins, je veux ma maman.

L’urgentiste local très sympa me fait les transmissions tandis que les infirmières nous aident à brancarder ce patient en suivant ma consigne stricte de maintenir le patient proclive (pas à plat surtout surtout pas). Et je veux ma maman. Nous montons dans l’AR (cf ici). Fermons les portes. Démarrons.

«Grand-père a coupé, les poils de son nez, pour faire un chapeau […] qu’est-ce que c’est ??»

C’est le moment de s’activer. À ma demande, Brunette l’infirmière du SMUR (une bombasse super efficace) pose une troisième voie veineuse périphérique. En roulant. Ce qui est aussitôt dit aussitôt fait, puisqu’on a pas le temps d’atteindre l’autoroute qui est à 5 km que c’est déjà de l’histoire ancienne. Y’a une voie qui passe pas terrible, une qui passe bien et sur laquelle j’ai accéléré le débit de façon à remplir le monsieur, et j’en voulais une 3e parce que je me disais que là comme ça, de la dobu, ça mangerait pas de pain.

Et puis comme faut bien s’occuper pour ne pas trop penser à implorer nos mamans, je me prépare à mettre une artère [on met des artères comme on fait de l’essence ; en fait il s’agit de poser un cathéter artériel] histoire de n’avoir plus qu’à piquer quand on aura atteint l’autoroute, pendant que la dobu précitée est préparée, branchée et débutée par Brunette au débit indiqué par votre servitrice.

«Grand père a coupé, […] qu’est-ce que c’est ???»

C’est de la triche en fait. Le coup d’attendre d’être sur l’autoroute pour le cathé artériel. Soi-disant parce que ça remue moins. C’est de la triche, mais faut pas le dire. 140 km/h dans une AR antédiluvienne sur l’autoroute ça remue pas beaucoup moins que 90 sur la ligne droite qui la précède. Mais ça m’avait donné le temps que la dobu fasse son effet et que la petite pulsation ridicule à peine palpable de l’artère radiale devienne franche et aisément chopable à l’aiguille.

Et hop. Proclive, sous O2, rempli, avec de la dobu à un débit [splendide jeu de mots, isn’t it ?] suffisant pour restaurer une tension correcte, dont attestaient les chiffres donnés par le joli-KTA-de-bibi, Mr Pairyju était bien plus présentable.

Mais surtout, il a été sage. Point de crush circulatoire nécessitant la téléportation immédiate de ma maman pour m’encourager dans une ponction péricardique salvatrice et terrifiante.

La vie est une chienne, mais pas tout le temps. Cette nuit-là c’est au bloc de BigHosto qu’un chirurgien draina le péricarde juteux de ce patient dans des conditions optimales.

Et tant mieux.

P.S. «Grand-père a coupé, les poils de son nez, pour faire un chapeau à la mode ; la mode est passée, les poils sont tombés, Grand-père a plus d’poils dans son nez … Qu’est-ce que c’est ???»  ♫♪♫

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6 commentaires pour Tant mieux

  1. lavieavec dit :

    Toujours un plaisir de te lire…Haletant ce soir!
    La bise

  2. DocChuao dit :

    Ça marche aussi avec les chansons en anglais qui commencent par « say », les en espagnol par « sé », les en français par « sais » (-tu danser la carioca), les en allemand à la prononciation approximative pour la fin de soirée (« Selig is der Mann », une cantate de Bach ça vous pose une tablée qui boit des verres) ?
    Un chocolatier que j’aime bien propose une spécialité fourrée à la poire, pas à ma connaissance à la framboise… une nouvelle création à envisager ? –même si je doute que ç’aurait amélioré la qualité de l’article, déjà réjouissant comme bien d’autres. Merci DocAdré !
    DocChuao.

  3. Zoralieaparis dit :

    C’est ma prieeeeereeuh, je viens vers toi.

  4. Babeth dit :

    Saye you, say me… 🙂

  5. Babeth dit :

    rhaaaaa la faute!!!!! SAY YOU, SAY ME!!!!!

  6. Doña Juana dit :

    Bon , j’ai bien essayé de me téléporter , mais pour le moment , je n’assure pas… Je t’envoie des ondes positives , ça oui , et j’espère que tout l’amour que je te porte te donne force , courage et sérénité dont tu as besoin pour affronter toutes ces situations éprouvantes . Je suis fière de toi , autant pour ce que tu es , ce que tu fais , et comment tu le racontes . Je suis une maman nulle en téléportation mais bouffie d’orgueil maternel .

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