Ipomée

Dans mon jardin grimpe une plante. Plusieurs, précisément. Des ipomées. Robuste, elle parvient à survivre aux conditions difficiles qui lui sont imposées. J’en recueille les graines, en ôtant leur enveloppe, les laissant sécher à l’abri, avant de les stocker dans une boite dans l’idée d’en replanter aux printemps prochains et à venir.

C’est une de mes activités favorites en rentrant de garde. Économe en énergie tant physique que mentale, tout en restant -faiblement- active, douce et contemplative, là où l’écoulement du sablier temporel se joue à la mélodie des papillons qui égayent de leurs couleurs mon esprit ensommeillé.

Elle sait se frayer un chemin, recherchant la caresse solaire, depuis l’infâme fouillis de la plate-bande (composé de 95 % d’adventices et de 5% de résidus agonisants de mes velléités printanières d’infloraison jardineresque) jusqu’en haut de la haie de lierre dans lequel elle s’entremêle. Il faut chercher ses graines, souvent cachées derrière une de ses propres feuilles ou de celles de son compagnon végétal foisonnant.

Ce faisant, je laisse mes pensées s’égarer. Les souvenirs de la garde qui vient de se dérouler. Émotions diverses & chamboulements variés, détails techniques, espoirs d’un pronostic pas-trop-mauvais pour tel patient amené du bout des doigts vivant à l’hôpital, détestation de toute contrariété, mise en balance avec autant de «Ouais enfin c’est vrai que tel truc, j’avais qu’à l’anticiper» et autres «cela dit, à sa place, j’aurais réagi pareil, alors …», illuminations soudaines apportant directement depuis une nébuleuse lointaine la réponse claire comme de l’eau de roche à ce qui des mois durant m’avait insidieusement taraudé, réminiscences d’instants magiques anciens, avancées et parfois aboutissements de réflexions profondes automatiquement argumentées. Un auto-débriefing spontané, en quelque sorte.

Pendant ce temps, je cherche et récolte les graines de l’ipomée.

Ma mère m’en avait offert un pied l’été dernier. J’avais alors pris l’habitude de cette cueillette portée vers la jolie couleur des fleurs qui ornerait mon jardin au fil des années suivantes, prospective. Rapidement devenue inutile tant j’en avais ramassé. Jusqu’au dernier jour de l’automne où la plante a bien voulu m’en donner, j’ai cherché ces petites boules dorées pour en garder les pépites noires, en buvant un café qui refroidissait tant cette activité me captivait dans une interaction sereine entre l’ipomée et mon esprit qui divaguait.

Un jour il a fait trop froid, trop pluvieux, et trop peu de chances d’en trouver sur cette plante qui se mourait. Pourtant je sortais de garde et j’avais envie de m’adonner à cet échange botanico-instrospectif.

Alors j’ai saisi mon ordi et j’ai blogué, pour la première fois.

Ce matin (le matin un lendemain de garde est défini par les 4 ou 5 premières heures qui suivent le lever, s’étendant donc volontiers sur un créneau pouvant attendre 20h heure métropolitaine), il y en avait quelques-unes. Lentement je les ai débusquées, mes complices de pensées. Puis trié. Elles sont en train de sécher maintenant.

Plouf-plouf [Transition digne d’un bon Syndrome Post-Garde]

Il faisait nuit et ma tante me ramenait à la ville où j’étudiais après un week-end dans la verdoyance aimée. Il pleuvait. La radio nous parlait d’un livre, de sa poésie botanique, de la puissante jubilation qu’il racontait. Quelques années après je l’ai acheté et lu, moi qui ne lis jamais. Me laissant imprégner par le charme des appellations latines, l’intrigue douce et torturée, une prose intime, l’ombre noire et profonde de l’esprit du jardinier, le temps et la force si belle du végétal. «Le Masque & La Plume» de France Inter m’avait sous cette pluie battante mis dans un tréfonds de mon extrémité céphalique le titre de Pierre Senges, «Ruines de Rome».

J’aurais bien aimé faire Botanique LV1.

😉

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5 commentaires pour Ipomée

  1. zigmund dit :

    the girl of ipoméea en qq sorte (pas pu résister )

    • docadrenaline dit :

      Fabuleux !
      En effet au retour de vacances ensoleillées, me voilà tall (enfin raisonnablement avec mon mètre soixante & onze) tanned (ça oui, au taquet) et young (tout étant relatif …).
      Bon par contre, lovely, c’est pas encore ça.

  2. Doña Juana dit :

    Hélas , le Ratiboiseur fou a décapité tous mes bébés ipomées , je n’en ai donc pas cette année … Mais je me vengerai l’année prochaine !!!

  3. Fleur dit :

    Heu …. « Les graines de certaines espèces, appelées aussi morning glory, sont employées par les chamans pour des rites divinatoires sous les noms de ololiuqui (olioliuqui) ou de tlitliltzin. » (Wikipédia) … !! La rentrée va être costaude 😉

  4. Doña Juana dit :

    Et le principe actif contenu dans les graines , le LSA , connu sous le nom d’Ergine , serait efficace dans le traitement des algies vasculaires de la face … Ah ben ça , alors !!!

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