Tante Adré & ses contes

[Lecteurs allergiques à l’humour noir : FUYEZ]

Un jour mon prince viendra où il me faudra narrer des histoires vespérales à mes neveux et nièces. Imaginons.

«Mes petits anges Les enfants. Je vais vous raconter une bien jolie histoire.»

«Oh oui, super !» disent les gosses qui ne savent pas ce qui les attend.

«Il était une fois, NON PAS UNE PRINCESSE ! Rooooh. La princesse qui fait un état de mal épileptique ça sera pour demain si vous êtes sages. Donc, il était une fois, un cuisinier. Qui s’appelait Brian. Il tenait un restaurant extrêmement fréquenté par des hordes de touristes anglophones qui demandaient sempiternellement où il était pour le féliciter de la qualité gustative de ses préparations culinaires.»

«Dis Tata, ça veut dire quoi, sempiternellement gustative et culinaire ?»

«Ça veut dire qu’à ne lire que T’Choupi à 12 ans 1/2, tu manques sérieusement de vocabulaire. Donc enfin voilà, Brian était in the kitchen du matin au soir pour satisfaire les papilles de la clientèle affamée. Un jour de fermeture hebdomadaire, il décida de s’approvisionner en légumes au marché du bourg voisin. Il prit sa camionnette et fonça sur la route.»

«Ah ouais trop bien !»

[Bon sang mais c’est pas possible qu’ils soient aussi idiots et de ma famille. Z’ont du se gourer à la maternité.]

«Il roulait comme un bolide sur la Route de la Générosité -ainsi nommée car grande pourvoyeuse de donneurs d’organes- et ce d’autant plus qu’il n’y avait pas de radar.»

«Mon papy il dit que les radars c’est que pour embêter les gens et leur voler leur argent pour le donner à l’État !»

«Ben tu diras à ton papy que le jour où il existera un impôt sur la connerie, l’État sera riche. Reprenons. Brian se sentait fort dans sa camionnette lancée à pleine vitesse, mais malheureusement le platane qu’il percuta du fait d’une malencontreuse erreur de trajectoire était encore plus fort que lui et sa camionnette réunis.»

«Il a tout cassé l’arbre ?»

«Non rassurez-vous. L’arbre va très bien. La camionnette par contre, s’est retrouvée longue comme une petite voiture et complètement fendue en 2. Et Brian…»

«Est-ce qu’il avait mis sa ceinture ? Mon papy il dit que la ceinture ça sert à rien.»

«Mmmmmm. Ton papy doit confondre avec le casque : quand on a pas de cerveau à protéger, effectivement un casque c’est inutile. C’est pour ça que ton papy n’en met jamais. Revenons à notre histoire. Oui Brian avait mis sa ceinture. Mais sous la violence de l’impact, la ceinture de sécurité de Brian a été littéralement arrachée, et c’est à plusieurs mètres de l’habitacle que Brian a été retrouvé dans un sale état par les premiers témoins de l’accident. »

«Y’avait des lapins ?»

«Honnêtement je sais pas. Par contre y’a les pompiers et le SAMU qui sont arrivés.»

«Pimpompimpompimpom !»

«Exact ! C’était un autre SAMU que celui de Tata, parce que c’était loin de mon travail. Quand ils sont arrivés, Brian était dans un pré, pouvait à peine parler et avait un gros gros bobo.»

«Est-ce qu’y’avait du sang ?» [Critère de grande gravité selon l’algorithme enfantin en cas de bobo : pas de sang => je hurle ; présence de sang même juste une goutte => je hurle encore plus]

«Dans les veines de Brian, plus des masses, non. Mais par terre, c’était propre, aucune goutte de sang n’avait coulé.»

«Waaaaah, c’est magique !!!!!»

«Non, c’est un hémopneumothorax bilatéral et un hémopéritoine. Et comme Brian avait un gros gros bobo, le SAMU de très loin l’a endormi. Et puis ils ont téléphoné au SAMU de Tata pour qu’on vienne le chercher en hélico.»

«Rooooh la chance ! Mais comment ils ont fait ? Ils lui ont fait une piqûre ?»

«Non plusieurs. Ils lui ont mis des perfusions et plein d’eau salée dedans pour mettre dans ses veines [oui je sais on fait quand même des trucs super chelou]. Et après ils ont mis du sable magique dans ses veines pour qu’il fasse un gros dodo, un peu comme fait le marchand de sable, mais dans les veines [Ce qui s’appelle la thalassothérapie accélérée : remplissage au sérum phy et induction en séquence rapide. La plage]. Le coup de maillet sur le crane c’est que pour les enfants qui posent des questions à la con. »

«Mais ils l’ont ne pas laissé en ventilation spontanée quand même ?»

[Ah vous voyez, quand je menace de coups de maillet, déjà le niveau des questions s’élève.]

«Bah non ! Ils l’ont intubé et ventilé avec un respi de transport un peu comme ton cousin Gargamel, et puis comme il avait une hémodynamique pourrie pourrie l’ont rapidement mis sous noradrénaline. Et quand je suis arrivée après que l’hélico se soit posé dans le champs et avoir enlevé mes lunettes de soleil 😉 , Brian était perfusé rempli intubé ventilé sous noradré… et pas en grande forme.»

«T’y es allée juste comme ça, Tata ?»

«Noooooooon ! Quand même ! Ça ne se fait pas d’arriver les mains vides ! J’avais dans ma hotte du sang, une infirmière et un échographe. Aussi le temps que le docteur du SAMU de très loin me raconte tout ce qui s’était passé, l’infirmière de mon équipe a commencé à préparer la transfusion et j’ai pris la machine pour regarder le ventre de Brian.»

«Est-ce qu’il avait un bébé dans son ventre ?»

«Euh…. Un vrai bébé non, mais par contre tous ses organes nageaient dans le sang comme plein de petits poissons, c’était trop mignon. Et comme l’infirmière m’a dit qu’elle n’arrivait pas à faire couler assez de sang des doigts de Brian pour faire les contrôles préalables à la transfusion, je lui ai dit qu’on avait rien à carer et que j’en prenais la responsabilité. Parce qu’après 3 litres de remplissage et sous 3 mg/h de noradré, 6/3 de tension, c’est peu, et ça sent sérieusement le sapin roussi. Et puis j’ai machinalement commencé à préparer de l’adré.»

«De l’adré comme toi, Tata ?»

«Oui mais liquide. Et à peine j’avais fini de préparer une seringue qu’hop hop hop Brian s’est ralenti vilain vilain. 60 de fréquence cardiaque. Et 60 de fréquence cardiaque sur un choc hémorragique, ça pue du cul, mais faut pas dire à vos parents que je vous l’ai dit. Alors j’ai poussé de l’adré, un peu. J’ai monté la noradré. On a appuyé sur les culots de sang pour qu’ils passent le plus vite possible. Avec ma collègue du SAMU de très loin on a vérifié que les deux poumons de Brian n’étaient pas complètement ratatinés, en écoutant au stéthoscope. C’était pas le cas mais y’avait quand même probablement assez de sang dans l’hémothorax gauche pour aller le chercher et le mettre dans les veines de Brian à la place, en plus enlever un peu d’air de là ça pouvait pas faire de mal. J’ai repoussé de l’adré. Ma collègue a sorti son kit de drainage thoracique et d’autotransfusion et elle s’y est attelée. Parce que là, Brian, il filait de plus en plus un mauvais coton. Et qu’on avait beau savoir qu’il fallait le ramener au plus vite dans un bloc opératoire, n’empêche que là on pouvait pas le mettre dans l’hélico comme ça.»

«C’est quoi un drain thoracique Tata ?»

«En préhospitalier, mon chou, c’est un truc qu’on utilise jamais parce que c’est sale y’a de la boue partout beurk et qu’en plus il suffit d’une aiguille pour faire sortir assez d’air si ça désamorce, en général. C’est une piqûre qu’on met dans le thorax et qui est grosse comme ça.»

[Yeux écarquillés]

«Mais là y’avait pas de la boue ?»

«Si mais là Brian il était en train de caner alors la boue on s’en tamponnait. Le seul moyen de le sauver c’était de mettre du sang dans ses perfusions. D’ailleurs son cœur s’est arrêté de battre. Alors on a fait un massage cardiaque. Longtemps. Assez pour espérer que le sang qu’on prenait de son thorax et qu’on remettait dans ses veines l’aide à repartir, tout en lui injectant plein d’adrénaline et tout ça.»

«Et vous l’avez sauvé ?» [Lueur d’espoir un brin admirative dans les yeux]

«Non mon bouchon. On a essayé mais il était exsangue. On a fini par arrêter de se battre contre la mort. Ma collègue et moi on est sorties du camion des pompiers et on est allées annoncer la terrible nouvelle à la famille de Brian, qui avait été alertée par les gendarmes et attendait près de la route.»

«Mais c’est horrible !»

«C’est horrible. Même pire que ça. Son papa et sa maman ont beaucoup pleuré. Et ils sont malheureux pour toujours. 

La morale de cette histoire, les enfants, c’est qu’il faut être très prudents sur la route. 

Vos parents me trouveront probablement monstrueuse et cynique de vous avoir raconté ça. À vrai dire si ça peut vous marquer assez pour que vous fassiez gaffe au volant, ça me va, leurs récriminations. Je ne veux jamais lire dans leurs yeux le drame qui était dans les yeux des parents de Brian ce jour-là.

Bonne nuit les petits. Gardez les virées folles pour vos rêves, où tout est permis.»

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9 commentaires pour Tante Adré & ses contes

  1. Babeth dit :

    Ooooooh que j’aimerais que mes gosses aient une tata comme toi! Dis, tu veux pas adopter un adorable ptit neveu et une non moins adorable ptite nièce? Je te promets/jure/crache qu’il te feront plein de beaux dessins pour ton blog 🙂 Hein dis?

  2. Anne dit :

    Toujours aussi poignant… J’avoue raconter ce genre d’histoire aussi… Quand mes filles grandiront, puissent-t-elles s’en souvenir…

  3. Gasp. Moralité: ne jamais aller au marché en camionnette.

  4. Doña Juana dit :

    Oui , raconter des horreurs aux petits pour leur inculquer le sens du danger , je suis pour . Et les piqûres de rappel à tous les âges aussi , parce qu’en effet , un parent qui perd son enfant est malheureux pour toujours !

  5. Soil dit :

    Fiou… Avec le peu de choses que j’ai déjà vues, le peu de vies plus ou moins ruinées, l’envie me tort la poitrine de secouer tout un tas de gens que j’aime et que je vois prendre trop de risques. Et pourtant, des risques, j’en prends aussi certains, alors même que j’ai vu les dégâts potentiels, alors est-ce-que l’image choc est efficace? J’en doute pas mal, par moments….

    Accessoirement: merci pour ton blog (<3). Je l'ai lu avidement ces derniers jours pour déstresser avant mon passage au SAMU, ça m'a fait un bien fou ^^

    • docadrenaline dit :

      Bon alors pour finir de te faire relativiser, le SAMU c’est simple :
      – remplissez les quasiment tous, le déchoc reconnaîtra les siens,
      – si il va mal => faut l’intuber,
      – vive la morphine.

  6. DocChuao dit :

    Rarement la vie de Brian se sera révélée aussi édifiante ! –on a déjà recommandé aux allergiques à certaines formes d’humour (vous avez essayé de récupérer des organes sur les gladiateurs morts ?) de passer leur chemin.
    Moi aussi j’voudrais bien que Tata DocAdré instruise les neveux et nièces qu’on lui aurait refilés, en cas de manque de temps on pourrait imaginer une colonie de vacances ou, plus réaliste, un recueil de contes pour enfants à leur lire le soir au coucher –pour le choix de l’illustration de couverture, les petits poissons dans le ventre pourraient produire un très bon effet, pour le reste, je conseille de vendre le livre sous cellophane, avec la mention « réservé à [là, trouver la bonne expression] ».
    On attend tous impatiemment l’épisode de la princesse épileptique, et puis je recommande aussi une suite, pour présenter au public déjà émoustillé à défaut d’être encore ébaubi un vrai recueil d’histoires, les idées sont les bienvenues, pour lancer l’affaire je propose le conducteur (dont c’est la profession) qui, dans le cadre de ses fonctions et avec un taux d’alcoolémie supérieur aux normes pourtant plus clémentes alors en vigueur, fauche sur un passage piéton d’une ville moyenne sans rien de particulier une future elle n’avait même pas eu le temps d’y penser, si elle serait cosmonaute ou médecin généraliste ou pépiniériste, elle venait de sortir victorieuse d’une leucémie contre laquelle elle s’était, avec sa famille et tous les soignants qui l’entouraient, battue toute son enfance, la scène sous les yeux de sa mère encore émerveillée de pouvoir envoyer sa fille à la boulangerie d’en face chercher une baguette dont le prix était encore réglementé ; je n’ai pas vu les yeux de sa mère après l’accident, toujours je me rappellerai les siens sur sa dernière photo d’adolescente, et son sourire : ils disaient le bonheur enfin à pouvoir trouver et la confiance en le fait que ça se ferait.
    Bonnes vacances everybody, prenez soin de vous et des vôtres.
    DocChuao (qui commence à commenter comme ça sur d’autres blogs, c’est grave docteur ?).

    PS : l’histoire ne dit pas ce qu’est devenu le conducteur, après qu’il a été reconnu innocent dans l’accident personne n’a insisté du côté de la victime pour s’y intéresser encore.

  7. Emita dit :

    Le style (que j’adore) me fait penser à cette chanson de Brigitte Fontaine :

  8. Françoise dit :

    Rrrhhhooooo J’adooore tes histoires ! Et pis aussi comment tu les racontes bien… Et maintenant je souffre d’une nouvelle addiction (en plus de la clope) : j’suis accro à ton blog ! En vacances depuis trois jours, j’en ai passé deux et demi bon poids à te lire… C’est grave, docteur ??? S’il te plaît Tata, raconte encore… Et pis d’abord elle est où la princesse épileptique ?

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