Plouf

Plonger d’un peu haut.

S’approcher du bord du rocher. Scruter la surface de l’eau, s’assurer qu’un relief n’aurait pas poussé miraculeusement là où il y avait 10 mètres de fond l’instant précédent. Regarder les vaguelettes et estimer la hauteur du plongeoir naturel en fonction du degré de précision avec laquelle on distingue les détails. Avoir envie. Hésiter. Se sentir profondément attirée par le saut, mais un peu effrayée aussi ; se laisser griser par le subtil mélange de ces deux sentiments. En fonction de la hauteur, de la nécessité éventuelle de s’éloigner de la paroi ou au contraire de ne pas se retrouver au beau milieu du courant, choisir de sauter pieds devants ou de plonger véritablement.

J’adorais ça, ado. Mais j’avais un peu la trouille quand c’était la première fois que je plongeais à un endroit.

Du SMUR en étant externe, bien protégée par le professionnalisme de toute l’équipe. Un tout petit peu de SMUR pendant l’internat, avec un sénior. Du SMUR comme sénior en doublure avec un autre médecin, au début, pour prendre ses marques. Plus tout ce qui n’est pas du SMUR en étant responsabilisée de plus en plus tout au long de mon cursus, mais bien au chaud dans l’hôpital qui regorge de mains à qui refiler la patate chaude qu’est le patient instable. Finalement y’a qu’en stage de médecine générale ambulatoire, lorsque j’assurais certaines visites seules, que j’avais goûté au plouf du self-démerdage avec parachute à plusieurs kilomètres.

Quand faut y aller, faut y aller.

Premier jour de SMUR «seule». Enfin seul toubib d’une équipe rompue à la médecine d’urgence préhospitalière. Renfort possible par demande à la régul, mais ne se téléportant pas instantanément si demandé je comprends pas pourquoi d’ailleurs, d’où cette petite sensation, au matin, de se retrouver en haut de ce rocher d’une dizaine de mètres, la première fois.

Le matin, quand vint le tour de mon équipe, le ding-dongueur joua avec mes nerfs sans le vouloir.

Ding-dong. Montée de stress. «Il faudrait qu’un ambulancier rappelle le CRRA». Normalisation progressive de la fréquence cardiaque.

Quelques minutes plus tard. Ding-dong. Nouvelle décharge de catécholamines endogènes. «Départ VL pédiatrique». Ouf.

Encore un peu plus tard. Ding-dong. «Départ transfert infirmier de tel endroit à tel endroit». Raaaaaaaah vive le syndrome climatérique avant la ménopause.

Et puis bien sûr, y’a eu un départ pour moi. C’était cool, c’était en hélico, un peu loin, pour un monsieur qui souffrait un peu du bouchage partiel de ses coronaires. C’était médicalement facile, brancardagement facile, bref tout bien.

Puis vint le ding-dong pour mon équipe suivant. Arg.

La pathologie qui me foutait le plus la trouille, allez savoir pourquoi, c’était l’état de mal épileptique. Parce que je n’en avais pas «géré» vraiment comme interne, y’avait toujours eu les réas ou mes séniors pour le faire. Et ceux que j’avais le plus vu étaient pédiatriques, et leur prise en charge différait beaucoup car il s’agissait d’enfants avec des syndromes épileptiques à la mords-moi le nœud complexes et des protocoles thérapeutiques spécifiques. Nan. L’état de mal épileptique de l’adulte, voilà ce qui me terrifiait, bien plus que l’arrêt cardiaque dont la prise en charge est somme toute très basique.

«Miaouuuuuuuu» dit le chat noir, et nous partîmes en intervention chez une dame qui faisait un état de mal épileptique.

Elle était couchée en vrac sur son tapis composé de 95 % d’acariens et de 5 % de fibres de tissu. Son compagnon tout frêle avait réussi à la mettre là pour qu’elle ne se blesse pas.

Eh meeeeeerde, me dis-je. C’aurait pu être un fake, mais non. Un vrai, bel état de mal. Qui convulsait depuis 35 minutes, et convulsait encore activement sous nos yeux. Pendant que l’élève IADE qui nous accompagnait et qui commençait déjà à profondément m’agacer épidermiquement s’échinait à vouloir quicher un cathéter dans une veine microscopique de la main ; l’IADE le vrai de mon équipe enquilla un pieu dans une grosse veinasse bien belle du pli du coude controlatéral de la patiente. Et l’externe scopa et l’ambulancier monta la perf et prépara le valium et bibi examina la patiente et le poussin piou.

Efficacité du valium (oui j’ai fait du valium 10 mg IVD et non du rivotril 1 mg IVD et j’adresse mes plus sincères salutations aux psychorigides de l’algorithmique médicale) digne d’une miction intraviolonique, branchement de la seringue électrique de prodilantin, et en avant Guingamp pour le brancardage pompieresque [oui à l’époque c’était pas encore considéré comme un abus de solliciter les pompiers pour une urgence vitale médicale à domicile].

J’ai fait préparer l’intubation parce que je savais déjà que ça ne suffirait pas à faire céder l’état de mal, toute cette soupe. Et parce qu’elle avait joyeusement inondé ses poumons de vomissures, la dame. Les raisonnements se déroulaient tous seuls dans ma petite tête de SMURiste débutante, naturellement. Les médicaments avaient le temps de faire effet, si ils voulaient. Genre le miracle où la dame se réveille et te parle alors que son cerveau est acide comme du citron à force de convulser et qu’en plus le valium, perso, ça aurait plutôt tendance à me faire dormir. Le temps du brancardage jusqu’au joli camion des pompiers tout-beau-tout-propre-tout-rouge-et-sans-acariens. Le temps de préparer tout : le plateau d’intubation avec aspiration et tout ça, les drogues pour l’induction, les drogues pour la sédation, le respi, le transat et les cocktails pour se remettre de tant d’émotions, etc. J’ai demandé à l’ambulancier de prévenir la régul que j’allais intuber la patiente, histoire qu’ils me dégotent une place en réa.

La patiente a cessé de convulser, ne s’est pas réveillée oh-ben-ça-alors, et le vomi dans ses poumons n’a pas été neutralisé par de l’antimatière entre temps. Alors je l’ai intubée. C’était facile et ça s’est très bien passé, dans les règles de l’art et tout ça. Ma fréquence cardiaque est passée en dessous de 200 bpm.

Comme 198 pulsations par minute c’est peu, j’ai appelé la régul. «Oui mais pourquoi tu l’as intubée ? Mais fallait pas !» etc etc, sans savoir. Je crois que c’était la façon maladroite d’exprimer l’inquiétude qu’ils avaient. Me suis justifiée, la voix dans le téléphone a marmonné un truc comme quoi «oui bon ok» et m’a signifié une destination réanimateuresque.

Nous avons commencé à rouler. Transie par un esprit pédagogique, j’ai proposé à l’externe de placer la sonde naso-gastrique que mon déroulement automatique d’algorithme mental venait de me rappeler de mettre.

L’algorithme mental automatique de pétage de burnes de l’élève IADE s’est mis en route. «Oui, mais pourquoi tu veux mettre une sonde naso-gastrique ? Gnagnagni, y’a pas d’indication c’est quoi l’indication, gnagnagnou, nous au bloc on en met pas systématiquement gnagnagna».

Relativement éreintée des surrénales (bah quoi c’était ma 2e inter et c’était LA pathologie la plus terrorifiante à mes yeux) je n’ai pas cherché à me justifier, je n’ai pas non plus utilisé le sésame «Moi médecin, toi élève IADE, donc moi décider et toi la fermer» qui aurait fini de me faire passer pour puante dès le premier jour et ce d’autant plus que c’est pas mon genre, je n’ai d’ailleurs même pas cérébralement traité l’information visuelle pourtant machinalement enregistrée qu’était le clin d’œil de l‘IADE-le-vrai-pas-l’élève-chiante, et je me suis contentée d’ignorer.

L’externe n’avait jamais placé de sonde naso-gastrique alors l’IADE et moi l’avons guidé pendant qu’il effectuait le geste. Quand la sonde a atteint l’estomac, instantanément, 400 cc de liquide marronnasse pourri ont jailli dans la poche de recueil. Je n’ai alors pas pu me retenir de l’exhiber à celle qui m’avait brisé les articulations métatarso-phallangiennes en clamant : «Voilà pourquoi on a mis une sonde naso-gastrique». L’IADE m’a avoué à posteriori avoir jubilé.

Nous sommes arrivés en réa, j’ai demandé son avis au réanimateur qui m’a rassuré tant il ne comprenait pas pourquoi je doutais d’avoir bien agi en prenant en charge la patiente comme je l’avais fait.

Nous sommes rentrés et avons refait le matériel.

Nous sommes repartis en inter. Plusieurs fois. Et le lendemain rebelote. Et ainsi de suite. Entre temps, un truc s’était fixé en moi. Ce métier, mon métier.

Ça m’arrive d’avoir peur de sauter. Comme quand je suis partie pour détresse respiratoire d’un enfant de 3 ans, qui au final avait juste présenté une convulsion hyperthermique et allait très bien à mon arrivée. J’avais balisé tout le trajet parce que je n’étais pas certaine de moi sur les réglages fins du respi si je devais l’intuber et le ventiler, m’étais trouvé la solution mentale contraphobique de le ventiler manuellement avec la finesse que rendent la clinique et les doigts, au cas où.

Quand les vaguelettes sont toutes petites, j’ai un peu la trouille, mais je saute quand même parce que j’adore ça. Bon et puis parce qu’on me dit d’y aller, aussi, hein. «Ah non j’ai pas mon maillot» n’est pas un truc à dire à la régul quand on est déclenché.

Cette fois-là c’était la première fois que je plongeais vraiment. L’inter d’avant c’était du sautinnet de 1 mètre. Là, c’était du saut de 10 mètres comme du haut des rochers au-dessus de ce lac quand j’étais gamine.

Et en soi c’est une chance que j’ai eu de tomber sur ce qui me foutait le plus les jetons, dès le début, et que ça se passe bien. Ça a dédramatisé la taille des vaguelettes de tous les lacs et criques.

Partir en intervention, c’est un peu comme escalader un rocher dont on sait qu’on ne pourra que plonger. Sans forcément en connaitre la hauteur à l’avance.

Publicités
Cet article, publié dans SMUR, Souvenirs, est tagué , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

9 commentaires pour Plouf

  1. Gélule dit :

    Mon analogie à moi c’était « le grand bain sans bouée canard », finalement ça se rejoint.
    Et sache que j’ai jubilé du neurone avec ton expression « mes plus sincères salutations aux psychorigides de l’algorithmique médicale ». ❤

  2. frédéric dit :

    Et tu l’as revue, après, la dame la dame qui a convulsé 40 minutes et s’est vomi dans les bronches,
    ou est-ce qu’elle est morte en réa ?

  3. frédéric dit :

    PS : « la dame la dame » c’est un lapsus destiné à attirer l’attention sur… la dame !

  4. Ping : Plouf | Jeunes Médecins et Médeci...

  5. Anna Musarde dit :

    « Miction intraviolonique », c’est très joli. Sinon, toute mon admiration pour ton boulot.

  6. J’ai mes rochers à moi dans mon métier qui n’est pas du tout le même que le tien. Tous les jours, plusieurs fois par jour. Des fois je me dis qu’on devient presque dépendant de ces sauts dans le vide, même si c’est éreintant … même si la vie de personne ne dépend de mon job ou de ma main qui tremble un peu, parfois.

  7. Fleur dit :

    Et bien moi, c’est le coup de fusil dans la tête et le canard toujours vivant … Et j’ai ADORE l’interne d’anesthésie qui est venu avec moi quand je lui ai expliqué que je n’avais pas de maillot !!

  8. Maud dit :

    Bonjour Docadrenaline,
    Ca fait un petit moment que je vous lis avec grand plaisir meme si je ne poste jamais. Merci de nous faire partager ces moments.
    Une petite question medicale. Je suis veto et pour stopper les convulsions, on a tendance a utiliser le valium en urgence. Quel est l’interet du rivotril par rapport au valium?
    Merci de votre réponse!
    Maud

  9. Doña Juana dit :

    Jubilatoire , comme souvent !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s