Photosynthèse

Note préliminaire : Si l’un d’entre vous estime que le printemps 2013 fut radieux météorologiquement parlant, qu’il me contacte afin de me communiquer son identité, son adresse, et son numéro de téléphone. Je me chargerai personnellement de faire suivre des directives de non-réanimation à tous les SAMU de France & de Navarre.

L’autre jour, une fois n’est pas coutume en 2013, il faisait gris moche pluvieux. Je pense que le ciel bouchait une coronaire (bah oui les patients quand ils sont gris moches perlant de sueurs, le seul intérêt de l’ECG c’est de savoir quelle est la coronaire bouchée). Dépitées par cet affront climatique, l’infirmière de mon équipe et moi, alors que nous nous apprêtions à sauver le monde en toute humilité mais à plusieurs reprises dans la journée [pour les commentaires : je suis de repos de garde, me cherchez pas], avons réalisé une chose : nous sommes toutes deux photovoltaïques.

Hasard de planning, toutes les 2 de garde sur la même équipe, un jour de temps maussade. Rooooh la loose.

Les patients l’ont échappé belle, le soleil a fait son apparition dans la matinée. Et puis y’avait l’ambulancier et l’externe qui eux marchent à on-va-pas-digresser-sur-ce-vaste-sujet-mais-bon-y’aurait-matière, mais pas à l’énergie solaire, pour assurer.

Mais imaginons.

Dans un futur lointain, à force réchauffement climatique, tous les véhicules de SMUR marcheraient au solaire. Et là pam, double malchance : la malédiction printannièro-automnalo-pourrie de 2013 se répète, or tous les membres d’une équipe SMUR sont photovoltaïques. On est pas dans le/la [complétez avec le terme scatologique de votre choix].

Solution rapidement envisagée : équiper le toit de la VL de panneaux solaires, ainsi que le personnel (moyennant sortes de serre-têtes très seyants). Coupler le barda avec des batteries.

Bon alors déjà, cette histoire de batteries, c’est bien joli, mais si c’est vraiment comme 2013, les batteries : jamais on a l’occasion de les recharger. Pas de soleil, pendant 6 à 9 mois, nada, que dalle. «Winter is coming» qu’ils disaient, ouais ben comme il était là et que ça le faisait suer de faire le voyage pour rien, Winter il est un peu resté squatter. Trop.

Passons sur le fait que c’est pas avec des serre-têtes munis de panneaux photo-électriques sur la tronche qu’on va cesser de passer pour des débiles, nous autres SMURistes. Idem quant à la trouille qui s’empare souvent des patients et de leur entourage quand ils nous voient débarquer tout en blanc [pensée automatique «si le SAMU est là, c’est que c’est très grave, donc je vais mourir»] et que ce type d’accoutrement ne saurait que conforter dans l’idée que la fin est proche et que déjà leur propre cerveau manifeste des signes de souffrance aiguë par le biais d’hallucinations.

Mais donc, on a dit batteries n’ayant jamais pu charger suffisamment, et dispositif recouvrant chefs et véhicule permettant d’assurer un minimum d’alimentation énergétique.

C’est là que les ennuis commencent.

Départ en intervention, le GPS indique de passer par le tunnel pour se rendre sur les lieux. Oui ben non. Détour 30 km, délai pour arriver considérablement allongé.

Entrons chez le patient. Il est allongé sur son lit, les volets sont fermés. Grands cris hystériques de l’équipe pour que la famille les ouvre. Pareils que des vampires apercevant un rai de lumière, mais l’inverse.

Notre brillantissime (ou brillanti-dépendante) équipe SMUR prend en charge le patient dans les règles de l’art, d’asepsie, et que sais-je encore de perfection. Quid du brancardage ? L’escalier étroit, 9 étages mais un puits de jour, ou l’ascenseur aussi rapide que spacieux et dépourvu de luminosité naturelle ? On a tout gagné.

Arrivés en bas de l’immeuble, alors que tout ce temps perdu en détours routiers et escalieresques évoque à l’équipe que ça serait bien de finir avant la tombée de la nuit quand même ; la régulation, qui a eu le temps de s’entretenir du patient, de la pluie, du beau temps, de la poterie chinoise du Ve siècle et de l’épaisseur nécessaire d’une plage pour que la quantité de grains de sable avoisine le nombre d’Avogadro, et ce auprès de la totalité des services adaptés à la prise en charge du patient, contacte le SMUR pour l’informer de la destination du convoi médicalisé.

Et là, c’est le drame.  [La rédaction vous remercie d’y mettre le ton, en lisant.]

Les 2 ambulanciers privés qui accompagnent le SMUR ne sont pas les plus efficaces / malins qu’il soit donné de rencontrer, ce sont les mêmes que lors d’une bien vilaine nuit. Aussi la consigne de l’ambulancier du SMUR de ne JAMAIS rouler à l’ombre, l’ont-ils oublié.

L’ambulance s’engage sous un pont, et un automobiliste leur bloque le passage vers la lumière [Et là je suis assez fière, après + de 30 heures d’éveil actif, de la ponte spontanée de ce «passage vers la lumière» au double sens métaphorico-évocateur.] L’étudiant, l’infirmière, et le médecin du SMUR s’éteignent. Ils respirent, tout ça, mais glasgow planche. D’un coup. Les ambulanciers privés, dont le sens de l’observation inexistant est assorti d’un dynamisme ayant déjà fait ses preuves cauchemardesques, se retournent péniblement alertés par les ronflements émis par l’étudiant en médecine. Moyennant un délai synaptique épouvantable, ils avancent suffisamment pour qu’à nouveau un rayon de soleil-largement-filtré-par-300-km-de-nuages ne se fraie timidement un chemin à travers la vitre. Instantanément nos 3 comparses reprennent leur conversation comme quoi «la spéléo, c’est vraiment un sport de tarés».

Par chance le patient a été incroyablement stable pendant ce laps de temps. Le pire aura été évité.

Moralité :

Sans en être au stade requérant un serre-tête photovoltaïque, j’ai besoin de soleil. Aussi, m’adressant à tous les responsables envisageables que sont Mère Nature, La loi de Murphy, Météo France, El Niño, et toute entité divine suprême éventuelle (cela dit, bien qu’il ait des défauts, je peine à croire que le directeur de l’hôpital soit coupable du déluge printanier 2013) (ou alors qu’on fasse interdire sur le champ la chorale dans laquelle il sévit) : étant donné la pourritude météorologique prolongée que nous venons de subir et la profondeur de la détresse climatico-induite en résultant, j’estime que la moindre des contreparties serait qu’on ait un été splendide d’une durée ininterrompue d’au moins 3 ans. Si vous ne le faites pas pour moi, faites le pour mes patients.

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9 commentaires pour Photosynthèse

  1. Amalys dit :

    j’adore ! Je soupçonne que tu sois profondément cinglée.. mais j’adore !! 😉

  2. Doña Juana dit :

    Hmmm … Tu n’aurais pas quelques Mojitos dans le coco , des fois ???

  3. thierry dit :

    heu…va falloir changer de fournisseur !!!!

  4. DOCDUTRAVAIL dit :

    Effectivement : il s’agit du syndrome post-garde ! voila un sujet intéressant à développer pour mes patients (médecins des urgences), je vais m’y mettre tout de suite !
    Bravo pour ce billet, et c’est toujours « très spécial » ! bonne continuation.

  5. frédéric dit :

    « Je me chargerai personnellement de faire suivre des directives de non-réanimation à tous les SAMU de France & de Navarre ».
    C’est vrai : il semble tellement évident de nos jours que d’être réanimé par le SMUR est un privilège. Je dirais même : n’est qu’un privilège.
    Qui oserait prétendre le contraire ?
    (Bouh, le vilain méchant rétrograde salaud de réactionnaire néandertalien – tu verras si un jour ça arrive à ta femme / ton homme / ton gosse !!!).
    Pas moi, en tout cas…
    Mais il me semble qu’il serait sain que ce genre d’évidence soit régulièrement mise sur le tapis et questionnée.
    Et pas que par des médecins urgentistes/réanimateurs/éthiquologues etc.
    En fait pas que par des médecins tout court.
    Dans les faits ? Ça n’est jamais le cas.

  6. DocChuao dit :

    J’suis d’ac’ (et sensiblement dans le même état, c’est-à-dire celui où même le chocolat n’agit plus forcément) ; en plus, retour du soleil mais réunions résolument anti-photovoltaïques dans des pièces sans fenêtres à la température rég(u)lée par un système de climatisation souvent déréglé (ah, penser que dans certaines universités japonaises on réalise ou du moins vise à réaliser des économies d’énergie en fixant le chauffage et la clim sur une vingtaine de degrés l’hiver… et 28°C l’été !).
    NB : pour un « brillant soleil » tout droit sorti des _Indes galantes_ de Rameau, assez conforme à celui qui sévit depuis ce week-end :
    – soit le morceau sur YouTube :

    – soit l’opéra entier sur le site de France Musique :
    http://www.francemusique.fr/emission/soiree-lyrique/2012-2013/jean-philippe-rameau-les-indes-galantes-07-04-2013-00-00

    Enjoy dans tous les cas.

    DocChuao.

  7. Doña Juana dit :

    Sinon , pour dédramatiser l’arrivée d’une équipe de SMUR et que patients et entourage flippent moins , pourquoi ne pas abandonner le blanc traditionnel au profit de charmantes tenues de tissu imprimé , par exemple fleuri ? Pour ma part , même victime d’un OAP , c’est plutôt d’un bon œil que je verrais débouler les Village People , à condition bien sûr qu’il n’y ait pas le son . Quoique…

  8. Fleur dit :

    Qu’est-ce que je l’aime celui-ci !! Et d’autant plus apprécié que mes batteries sont rechargées..

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