Supercherie

Dans la série «Auto-psychanalysons-nous pour pas cher en bloguant», voici l’angoisse du Quand.

Quand est-ce qu’ils vont s’apercevoir, bon sang, que je ne suis pas du tout à la hauteur de ce qu’ils espèrent ??? Que je sais rien, ni rien faire ? Angoisse récurrente depuis … Le secondaire environ. Pas vraiment une angoisse, d’ailleurs, tant je suis persuadée qu’il est inéluctable que ça arrive un jour. M’y suis préparée.

Y’a que pour les patients que ça m’angoisse. De chier dans la colle tellement c’est au-dessus de mes compétences & capacités, de les prendre en charge correctement.

Me prendre un tir par ma hiérarchie, être la risée de mes collègues, honnêtement, je m’en carre. C’est un moindre mal.

Non mais les patients, quand même, merde. J’aimerais être un super-méga-bon-médecin-trop-fort, mais au fond de moi je sais que ça n’est pas le cas.

Et le temps passe.

Le Quand n’arrive pas. Des petits quands, des «quand l’autre fois j’aurais dû envoyer un SMUR d’emblée», des «quand j’ai sombrement galéré pour intuber», des «quand c’était pitoyable ma gestion de l’équipe», ça oui, ça arrive régulièrement.

Mais le Grand Quand, pas encore.

J’ai l’impression d’avoir une chance inouïe, de passer entre les gouttes sans même le faire exprès. Pour m’être toujours retrouvée dans des situations où j’arrive, tant bien que mal, à gérer.

Pour l’extra-médical, ma technique est simple : l’enjeu n’étant que le rapport humain ou éventuellement les retombées positives éventuelles sur ma petite personne, je pratique, dès lors que tout va trop bien, l’auto-sabordage. Avec art, et sans aucune forme de contrôle, tout en étant parfaitement consciente de ce qu’il s’agit. Par abandon pur et simple d’autrui, par non-envoi du papier essentiel, par lâchage d’une idiotie monumentale devant la personne clé, bref que du beau, du lourd, de l’art de l’auto-sabordage. Auto-déclenchement du quand-on-réalise-que-je-ne-suis-qu’une-nullasse => fin du problème.

Oui mais avec les patients, point de sabordage possible.

Avec les patients, j’ai toujours un peu au fond de moi cette angoisse du quand, cette peur de ne pas y arriver, de ne pas faire ce qu’il faut comme il faut au moment où il le faut. C’est en partie de ça que vient la petite poussée d’adrénaline lors du départ en inter.

Alors je ne me soigne pas, parce que j’aime l’adrénaline. Et parce que je crois que c’est cette angoisse qui me pousse à continuellement apprendre.

L’angoisse du quand, de ne pas être à la hauteur, ne vient pas me turlupiner sur intervention. J’ai l’adrénaline positive, une fois que mes surrénales commencent à essorer je trouve des ressources dont parfois je ne savais même pas que j’en disposais. Toujours. Elle ne me taraude pas de façon insistante lorsque je suis dans mon train-train, boulot / repos de garde / boulot.

Oui mais là j’étais en congés. Hier j’ai pas fait de grosses inters, si bien que mon axe cortico-surrénalien n’est pas sorti de sa torpeur vacancière.

Demain je bosse.

Et depuis plusieurs heures j’ai l’angoisse du quand. La peur de ne pas savoir faire mon boulot, en tous cas ce qu’on est en droit d’attendre de moi, auprès de mes patients.

Ça va passer, je le sais, dès que je remettrai le pied à l’étrier. La peur va se transmuter en une intense activité de réflexion [soit 10 neurones fonctionnels contre 2 hors-intervention], la plus rapide possible, tachant d’être pragmatique en restant pleine de précautions.

En étant avec ce patient, x ou y, je ne penserai plus qu’à lui et à l’optimisation de sa prise en charge.

En attendant, oui, je suis un peu inquiète, du Quand, le Big-One, la supercherie sera révélée au grand jour, «et oui les gars, désolée, je ne suis que moi».

Rien que pour l’ampleur que prend l’angoisse du quand au moment de reprendre, je hais les vacances.

Yoda, tu me manques.

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10 commentaires pour Supercherie

  1. littherapeute dit :

    Les erreurs servent à apprendre.
    Apprendre implique de ne plus faire d’erreurs.
    Donc les erreurs servent à ne plus faire d’erreurs.
    >>> L’idée à retenir de ce syllogisme maison pourris à souhait que j’aime scander en permanence dans le petit pois qui me sert de cerveau, c’est que la question du « Quand » n’est, je crois, pas importante dans ce qu’elle soulève. C’est peut-être plus le fait de se la poser qui la rend si importante pour faire des super-méga-médecins comme toi (si si, défense de contre-dire :P). Après tout, comme disait un certain Confucius « La plus grande gloire n’est pas de ne jamais tomber, mais de se relever à chaque chute ».
    Sinon, bon shoot à l’adrénaline 😉

  2. On est aux deux pôles opposés, je n’aime pas l’adrénaline, peur de perdre mes moyens. L’adrénaline une fois par semaine ou une fois par mois ça va, plus ce n’est pas bon pour mon métabolisme 🙂
    Il faut que chacun utilise ses aptitudes naturelles au mieux, et vous aimez l’adrénaline, tant mieux 🙂
    C’est quand vous ne vous poserez plus de questions que vous commencerez à descendre la pente, cela sert à avancer.
    bonne route pleine de rebondissements intenses 🙂

  3. Manette à Pied dit :

    À l’école , les erreurs servent à justifier l’institution et le rôle , donc le salaire , de l’enseignant . Il faut bien qu’ils aient des choses à nous apprendre , et des raisons pour établir , dès la plus tendre enfance, grâce à un système de notes et d’appréciations, une hiérarchie entre nous . Diviser pour mieux régner …Plus lourd quand il s’agit de grammaire ou d’orthographe , puisque là on parle de faute ! De la faute au péché , il n’y a qu’un pas , que franchira allègrement mais inconsciemment toute jeune conscience imprégnée de tradition judéochrétienne . Ajoute à cela un tempérament volontiers perfectionniste , un trait de culpabilité à n’avoir pas révisé pendant les vacances , et voilà un beau lit tout bien fait tout propre pour que vienne se vautrer cette saloperie de sentiment d’imposture !!!
    Plus ton exigence de qualité , d’excellence , est élevé ( vis-à-vis de toi-même ) , plus tu es vulnérable à ce syndrome …Alors dis-toi bien que les autres attendent rarement de toi autant que ce que tu crois…

  4. Il me semble que @PUautomne (ou un autre Twittos ?) explique très bien comment ce que tu ressens lui a permis de passer d’élève dillettante et sportif à professeur des université 😉

    Seuls les cons dangereux sont persuadés d’agir au mieux.

  5. fredledragon dit :

    Souvenir d’une angoisse après trois semaines de vacances, à deux jours de la reprise soudain: » est ce que je sais encore soigner? »
    Bon avec l’age c’est passé… mais nous autres c’est juste les dents!

  6. Aluthiel dit :

    Je trouve ca plutot rassurant que tu te poses cette question…
    Une remise en question perpétuelle est épuisante, mais indispensable pur garder l’humilité nécessaire..
    Bonne continuation !

  7. Yem dit :

    En fait tu répond toi même à ta question… ton succès dure et tu n’es pas « démasquée ». C’est donc que tu as du potentiel (BORDEL!): il est juste impossible de passer en permanence à travers les gouttes, même si c’est ce que tu penses. Tu as déjà décrit ailleurs l’intuition des situations médicales complexes. Ces intuitions que tu ne peux toujours expliquer, c’est pourtant un ensemble de données éparses que tes neurones mettent en ordre instantanément. Si toi tu crois ne pas savoir, ton cerveau, lui sait. Peut-être que l’apprentissage de la confiance en tes capacités te permettra de récupérer un peu d’estime de soi, et t’évitera de saborder ton avenir par peur du Quand? il n’y aura pas de Quand. Bisous

  8. DrLaulau dit :

    J’aurais pu écrire ce billet! Et ces propos rassurants qu’est ce que j’ai pu les entendre (« c’est bien que tu doute! »). C’est bien, c’est rassurant, mais ça n’empêche pas de flipper pour nos patients! En tout cas t’es pas la seule, et je suis contente de savoir que je ne suis pas seule non plus!

  9. Ping : Mon toubib est un #geek | Antoine Bonvoisin

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