Empreinte

Mes grands-parents habitaient près d’une petite ville de campagne, 5000 âmes à tout casser, mais qui drainait tous les hameaux et villages à 30 km à la ronde. Voire 50 en allant vers le sud. Au centre-ville il y avait une librairie-papeterie-journaux-etc, la seule du canton.

J’avais 9 ans 1/2. Noël approchait, chacun effectuait ses derniers achats. Ma tante m’avait emmené choisir mon cadeau : un beau stylo. Il faisait froid, la nuit était déjà tombée, il y avait du monde, et j’étais toute emmitouflée dans mes vêtements d’hiver. J’hésitais beaucoup, parce qu’il y en avait un qui me plaisait, mais il était cher. Je regardais les autres stylos. Ma tante en profitait pour choisir quelques livres. Au moment de passer à la caisse, elle désigna le stylo si joli, si fin et si élégant qui m’avait tapé dans l’œil. Il était bleu sombre, et sa plume en or. D’où le prix. Dans les 150 francs je crois. Une somme énorme à mes yeux. Un très beau cadeau. Je l’ai encore, d’ailleurs, et bien que je sois devenue une adepte du clavier ou du bic, il me sert à écrire des mots chargés de sentiments, à l’occasion.

Les enfants grandissent.

Pour mes 13 ans, [en plein été], mes grands-parents m’ont amené choisir un stylo. Dans la même boutique. Au taquet de centimètres en plus, la puberté en action [non pas plein de boutons !], une petite robe estivale. En pleine après-midi caniculaire, autrement dit pas un chat, ni dehors, ni dans le magasin. J’ai choisi un stylo sobre, gris. Dans les 50 francs. Ma grand-mère [petite, blonde, aux yeux et à la peau claire ; tandis que ma tante est une grande brune] et moi nous sommes avancées au comptoir pour payer.

Alors que ma grand-mère tendait un billet à la commerçante, elle me dit : «Pourtant vous en avez déjà un très joli».

J’étais soufflée.

Au-delà du simple aspect «commerçant», qui retient les visages des clients, je me suis demandé comment cela était possible.

À ce jour je n’ai pas trouvé d’explication.

L’empreinte que nous laissons tous, chaque jour, dans notre sillage, dans la mémoire de ceux que nous croisons.

Où l’humain façonne continuellement l’humain, au travers de rencontres si fugaces soient-elles.

Je n’ai jamais eu la moindre mémoire des visages, madame la libraire, mais je me souviens de vous, comme je me souviens de nombreux autres. L’espace d’un instant, d’une parole, ils auront laissé en moi un souvenir discret, ajoutant à ma caverne d’Ali-Baba mnésique l’empreinte d’une rencontre, alimentant mon trésor.

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